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samedi, 16 janvier 2010

SERGE BILE RACONTE HOUPHOUET

INTERVIEW HOUPHOUET.jpg

Il y a 16 ans, le 7 décembre 1993, disparaissait le président Félix Houphouët-Boigny. Quatre mois avant sa mort, j’avais eu la chance de l’interviewer à son domicile parisien au boulevard Masseran où, gravement malade, il vivait reclus depuis plusieurs semaines. Ce fut le tout dernier entretien qu’il accorda, d’où la grande valeur que j’accorde à cette photo. J’ai, dans mon livre SUR LE DOS DES HIPPOPOTAMES (2006), raconté cet instant inoubliable passé avec ce grand homme.

Extrait : « Je me rends boulevard Masseran avec une certaine curiosité. Sur place, je retrouve quelques collègues venus spécialement d’Abidjan. Le chef du protocole nous conduit ensuite dans un grand salon où trône un vieillard affaibli, à l’allure fragile et modeste au milieu de ce luxe écrasant. L’image me frappe aussitôt.

À quelques mètres de moi, démuni et seul, se tient l’homme qui a mené le pays jusqu’à son indépendance avant de le tenir avec la plus extrême fermeté de cette même main que je vois aujourd’hui tremblotante ; un homme dont le combat a débuté il y a plus de soixante ans, lorsque, au début des années trente, il prenait la tête de la contestation contre l’accaparement des terres par les grands propriétaires coloniaux et contre une politique économique qui pénalisait les planteurs ivoiriens. Un homme qui réussissait, quinze ans plus tard, à abolir le travail forcé dans l’ensemble des colonies françaises…

Pourquoi le cacher ? J’éprouve alors un élan de sympathie pour le combattant que le pouvoir a isolé, mais qui demeure une icône vivante pour tant d’Ivoiriens, ce vieillard de près de quatre-vingt-dix ans que la maladie va bientôt emporter. Le chef du protocole referme les portes, et nous nous retrouvons seuls, lui et nous, dans l’immense pièce. Mais au moment de commencer l’entretien, je sens comme une gêne. Aucun de mes confrères ne veut poser la première question. Je réalise alors, moi qui n’ai jamais vu Houphouët de ma vie, à quel point il était craint ! Qu’à cela ne tienne, je me lance. Je pourrais être le petit-fils de l’homme que j’interroge, je n’en perds pas mes moyens pour autant, même si je sens l’émotion monter. « Comment allez-vous, Monsieur le Président ? Pourquoi ne rentrez-vous pas en Côte d’Ivoire ? » Tous les micros s’abritent aussitôt derrière le mien. Houphouët-Boigny, en vieux renard de la communication, ne se démonte pas, balaie d’un revers de main toute allusion à sa santé. J’enchaîne, sans me démonter, les questions, même si, très vite, Houphouët-Boigny capture la parole et se lance dans une évocation grandiose de la Côte d’Ivoire éternelle et de son propre rôle historique.

Difficile de lutter avec les politiques qui possèdent l’art de la parole ; et ceux qui se souviennent des conférences de presse de De Gaulle ne me démentiront pas. Ce sera sa dernière interview. Trois mois plus tard, le 7 décembre à 19 heures, Houphouët-Boigny mourut. Et c’est à moi qu’il revint de l’annoncer à la télévision. Ce soir-là, le hasard voulut que je présente le journal. C’était à Cayenne, où je venais de prendre un nouveau poste. Que pouvaient bien penser ceux qui me regardaient à cet instant, les Guyanais qui, pour beaucoup, ne connaissaient pas le nom d’Houphouët-Boigny ?

Cette mort m’a touché au-delà de ce que j’aurais pu prévoir. J’angoissais sans doute de savoir mon pays désormais livré à l’inconnu. Quand la dépêche est tombée, dans la matinée, un état d’abattement étrange s’est emparé de moi. Je suis sorti pour marcher, hagard, dans les rues de la ville. Puis je me suis enfermé dans le premier cinéma venu. Mais Germinal n’a rien fait pour m’arracher à la tristesse !

Quelques semaines, plus tard, « le vieux » fut enterré à Yamoussoukro, sa ville natale. Nous fûmes alors nombreux à ressentir les mêmes sentiments contradictoires : après avoir déploré les dérives du régime, nous ressentions le choc de la disparition d’Houphouët-Boigny et l’angoisse du vide qui suit la mort de tels patriarches. En chacun de nous, agacement et fascination se mêlaient. Nous le savions, la disparition de cet homme aussi adulé que vilipendé allait enfin nous permettre de juger son action de manière objective, et de dresser un bilan qui ne pourrait être que contrasté. Mais pour l’heure, nous nous retrouvions sonnés par l’événement.

Aujourd’hui, les choses apparaissent plus clairement. Au crédit de ce long règne : la volonté de fédérer des ethnies morcelées en une nation, et une politique d’ouverture en direction des étrangers. Houphouët-Boigny n’a jamais privilégié le droit du sang sur celui du sol. Il fut même l’un des rares dirigeants africains à ne jamais tomber dans la dérive nationaliste. D’autre part, du moins dans les premières années, son régime a équipé le pays en infrastructures modernes et indispensables, routes, écoles, hôpitaux. Enfin, il a su maintenir une bonne entente avec les pays voisins, ne choisissant jamais la voie de la guerre comme solution. Même lorsque des tensions sont apparues avec notre voisin direct, le Burkina Faso, il n’a jamais joué la politique du pire.

Politiquement et économiquement, de grandes avancées ont donc été accomplies sous sa présidence. Peut-être qu’à certains moments le fameux miracle ivoirien releva plus du mirage, mais nul ne contestera la réalité du travail qui a été accompli pour le pays. Pour l’essentiel, les Ivoiriens vécurent sous un régime calme, peu policier, et lorsque Houphouët-Boigny aimait à répéter qu’il n’avait « pas de sang sur les mains », il n’était pas loin de la vérité, telle du moins qu’on peut la juger à l’aune d’un continent où les luttes sont trop souvent meurtrières. Mais rien de cela ne peut faire oublier le passif de son bilan.

Afin de se maintenir au pouvoir, Houphouët-Boigny a au fil du temps mis en place un régime de la peur et de la délation, chacun surveillant chacun, tout le monde craignant d’être écouté au téléphone comme en public. Par ailleurs il a développé clientélisme et corruption, et a, sinon pioché dans la caisse lui-même, du moins fermé les yeux sur certaines pratiques douteuses de son entourage. D’autre part, à ne pas développer de nouvelles filières économiques dans le pays, il a pris la grave responsabilité de ne pas offrir de perspectives aux jeunes. Le régime se targuait d’avoir su éviter les violences. Même si elles restèrent peu nombreuses, elles existèrent tout de même et, lorsqu’elles se produisirent, furent terriblement sanglantes.

Ainsi, dans les années soixante-dix, Kragbé Gnagbé, qui avait suivi des études dans les pays de l’Est, voulut créer un parti politique. Houphouët-Boigny en prit ombrage et ordonna le massacre du village dont il était originaire Gnagbé. On a parlé de quatre mille morts ! Comment s’étonner, dans de telles conditions, que tant d’Ivoiriens entretiennent aujourd’hui des désirs de revanche ? Houphouët-Boigny a laissé un pays en paix, mais à l’intérieur duquel tous les germes de guerre civile étaient déjà à l’œuvre, comme on le constate aujourd’hui. »

Par Serge Bilé
serge.bile@orange.fr

Source: Le Blog de Serge Grah

20:04 Écrit par Fernand AGBO DINDE dans Afrique | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : côte d'ivoire, serge bilé, félix houpouet-boigny, boulevard masseran | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | Pin it! |  Imprimer | | |

Commentaires

Merci Encore Fernand Dinde.
C'est a nous de juger cet article de Serge-Bile.

Il faut dire que c'est Vraiment TERRIBLE de voir notre pays dans cet etat.
Avec l'Agriculture seulement, le "vieux" Houphouet-Boigny avait fait l'essentiel pour nous rendre plus ou moins HEUREUX...
L'Ivoirien etait vu comme un petit "demi-dieu" a l'exterieure de son pays....
Aujourd'hui par la faute de tous les "soi-disants" politicien, notre pays vient apres le Burkina et autre Ghana...
Qu'est ce que notre pays va devenir avec ces politiciens qui ne savent pas PARDONNER ou se reconcilier ????

Écrit par : srika blah | lundi, 18 janvier 2010

That is the question, cher frère SRIKA BLAH, comme on dit dans ton pays d'accueil! Nos politiciens ont la rancune tenace et c'est justement elle qui nous vaut cette guerre idiote et totalement absurde! Parce que je ne vois pas en quoi elle nous a avancés.

Mais il y a toujours un jour pour payer et pour rendre compte et bientôt, ''des gens vont assumer'', comme l'a dit GUEI quelques jours avant son assassinat. De la part du JUGE DES NATIONS. Et ils n'y échapperont pas, ceux qui ont envoyé la guerre en Côte d'Ivoire.

Écrit par : Dindé | mercredi, 20 janvier 2010

Bonjour m. BILE,
Voulais savoir si il existe une histoire des Noirs des indes?
Et j'ai appris qu'une communauté noire vie depuis des siécles en Irak.
Où puis-je m'informer.
Salutations d'Abidjan et félicitations pour votre travailde Mémoires.
+225 08333333

Écrit par : Fofana | mardi, 04 mai 2010

Les commentaires sont fermés.