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lundi, 13 décembre 2010

LA MONNAIE COMME L'EMBOUCHURE DU DEVELOPPEMENT AFRICAIN


YAO PRAO 1.JPG

Par Séraphin PRAO, Docteur en Economie

"Pour donner au développement un véritable dynamisme interne, il faut d'abord lui assurer un maximum de financement interne" (J.-M. ALBERTINI, 1967).


Aujourd'hui, il n'est plus nécessaire de souligner l'importance des phénomènes monétaires dans l'ensemble de la vie économique tant la monnaie occupe notre quotidien. Si la monnaie est familière elle n'en demeure pas moins mystérieuse.

En effet, d'une part elle est profondément présente dans la culture de chacun, d'autre part les lois qui fondent ses qualités et qui gouvernent son fonctionnement sont très mal connues.

La raison fondamentale est que la monnaie a toujours été source de difficultés et d'ambiguïtés pour les économistes puisque de nombreuses controverses ont lieu. C'est le cas du débat sur le bien-fondé de la Zone Franc, cinquante années après les indépendances des pays membres.

Le débat sur le franc CFA s'amplifie et s'organise autour de deux tendances : ceux qui préfèrent la tutelle française dans la gestion monétaire des Pays Africains de la Zone Franc (PAZF) et ceux qui demandent qu'on établisse sans délai le certificat de décès de cette humiliante tutelle française.

Nous nous situons dans cette dernière catégorie car la monnaie est trop sérieuse pour la laisser entre les mains des autres. En outre, notre intuition est que la monnaie peut être considérée comme l'embouchure du développement économique des pays africains.

Selon le dictionnaire "Le nouveau PETIT ROBERT", édition 1995, on entend par embouchure, l'ouverture par laquelle un cours d'eau se jette dans une mer ou un lac. Appelons cette ouverture "monnaie", le cours d'eau "pays africains" et la mer "le développement". De là se dessine l'objectif de notre présent article : il sera question de présenter la monnaie comme une porte ouvrant les possibilités de développement aux pays africains surtout ceux de la Zone Franc.

La littérature scientifique désormais abondante qui touche de près ou de loin le franc CFA, ne manque pas, prise dans son ensemble, d'être assez déroutante. Les travaux prolixes et solides sur la nécessité de sortir de la vassalisation monétaire côtoient de nombreux autres qui prônent le maintien de cette chaîne monétaire.

Il nous faut donc adopter une démarche méthodique afin que le texte soit clairement exposé.

Le plan de notre article sera organisé de façon suivante. On traitera dans un premier temps, la question de la nature de la monnaie. Il s'agira de présenter la nature véritable de la monnaie et non celle qui est véhiculée partout même dans certaines universités les plus prestigieuses.

Ce fait est important : non seulement il contrevient aux idées courantes selon lesquelles la monnaie est insignifiante et neutre.

Dans un deuxième temps, nous montrerons en quoi l'organisation du système bancaire de la Zone Franc conduit à un financement bancaire faible de l'investissement productif.

Enfin, dans un troisième temps, nous aborderons la nécessité de gagner notre indépendance monétaire pour lancer véritablement un développement.


I. LE CONCEPT DE MONNAIE

A. La conception insignifiante de la monnaie

Pour mieux réussir une attaque, il faut bien connaître sa cible. C'est la raison pour laquelle, dans nos différents articles, nous prenions la peine de donner une définition sérieuse de la monnaie sans méprendre les autres définitions mineures.

En effet, depuis Aristote, l'approche la plus traditionnelle du fait monétaire considère la monnaie comme un simple instrument ayant pour rôle de faciliter le fonctionnement de l'économie de marché :

-        en rendant plus simples les calculs comptables ;

-        en évitant les problèmes inhérents au troc ;

-        en permettant un transfert inter-temporel de pouvoir d'achat.

Dans ce cas, la monnaie est d'abord vue comme "un langage chiffré commun" qui va permettre de comparer la valeur de biens hétérogènes.

Elle a ainsi un rôle de simplification de l'information pour les agents économiques. Telle est la conception que certains ont de la monnaie, ce qui leur permet de considérer le franc CFA et ses mécanismes comme inoffensifs. La monnaie est donc neutre et passive.

Il importe ici de souligner que ceci implique l'acceptation de certaines conditions pratiques telle que l'exogénéité de la monnaie. Ce signifie qu'elle est indépendante de la demande de crédit (ou des dépôts) des agents économiques.

La question de l'offre de monnaie présente un enjeu important. Elle est liée non seulement à une représentation des mécanismes monétaires mais aussi à des théories explicatives du rôle de la monnaie dans l'activité économique. La politique monétaire restrictive que mène la BCEAO d'ailleurs impose l'exogénéité de la monnaie puisque l'offre de monnaie exogène est une condition nécessaire pour la théorie quantitative de la monnaie et pour la version contemporaine que représente le monétarisme.

A l'occasion de l'entrée en vigueur de la réforme institutionnelle de l'UMOA et de la BCEAO, M. Philippe-Henri DACOURY TABLEY, gouverneur de la BCEAO donnait dans une interview, l'objectif de cette réforme en ces termes : "la mise en œuvre de la réforme devrait, en assignant à la BCEAO un objectif prioritaire de stabilité des prix, permettre, de garantir le pouvoir d'achat de notre monnaie et apporter une réponse adéquate au défi du financement des économies".

La BCEAO, rebaptisée par nous, sous le nom de "Banque Centrale Européenne en Afrique de l'Ouest", ne pouvait qu'appliquer les directives de la BCE. Or cette institution qui a pour principal objectif de lutter contre l'inflation, c'est-à-dire maintenir la stabilité des prix et donc l'inflation annuelle dans la zone Euro au-dessous de 2% sur le moyen terme.

B. Une définition utile de la monnaie

En dépit de ces évolutions de fond, mal connues et mal mesurées par le public, un consensus général s'est formé pour reconnaître à la monnaie une sorte d'originalité. A côté de la vision mécaniste de la monnaie, on peut penser autrement la monnaie.

En effet, la monnaie est une créance de l'agent économique qui la détient sur l'organisme émetteur, créateur de monnaie. L'existence de la monnaie repose sur la confiance et celle-ci est liée à la garantie officielle qui est apposée sur toute monnaie sous forme d'une marque, image, emblème... La garantie donnée par une autorité représentant la collectivité permet l'usage par le plus grand nombre. Dès lors la monnaie devient un signe et on retrouve là, la nature fondamentalement abstraite et représentative de la monnaie.

Ainsi la monnaie est un fait social et n'est pas déterminée par ses qualités physiques et naturelles, ce qui d'ailleurs lui permet de remplir sa fonction. Selon cette conception de la monnaie, elle devient l'élément tangible de la communauté de destin. On peut donc considérer que la monnaie est une représentation du lien social, de la société.

Nous venons de voir que ce qu'on s'accorde, par commodité plus que par rigueur, à nommer monnaie, est en réalité un fait social total. Dès lors, sa force vient du corps social et non de l'extérieur.

Sans qu'il soit ici nécessaire d'entrer dans les détails tant la question ne sera pas épuisée, il suffira à ce stade de préciser que la définition de la nature de la monnaie ne dit pas que la monnaie n'est pas fondamentale.

Dans les PAZF, on a considéré la monnaie comme un voile, un simple lubrifiant dans la machine économique. On entend même dire, sans rire, que le franc CFA est salutaire pour les économies africaines. C'est juste un présupposé parascientifique relevant plus d'une postulation.


II. LA MONNAIE ET LE FINANCEMENT BANCAIRE EN ZONE FRANC

La méthode scientifique, telle que les modernes l'entendent, comprend trois procédés : l'observation, l'hypothèse et l'expérimentation. Dans cette partie de notre texte, nous allons indiquer l'importance des banques et faisant suite à cette démonstration, la présentation du système bancaire des PAZF permettra de comprendre la faiblesse du financement bancaire de l'investissement productif.

A. Le rôle d'une banque dans une économie

Le public reconnaît plus à la banque son activité d'intermédiation financière. Certes une banque exerce une activité d'intermédiation financière mais ce qui fait sa spécificité c'est qu'elle a un pouvoir de création monétaire. Et l'octroi de crédit par une banque ne se fait pas sur la base de ressources préexistantes. Elle crée par le crédit un dépôt bancaire au bénéfice de l'emprunteur.

Dans la tradition keynésienne, l'économie peut être représentée sous la forme de circuit économique qui repose sur une division de l'économie en trois fonctions de base : la fonction de dépense, la fonction d'entreprise et la fonction de crédit.

Dans une économie de marché, l'activité économique naît de la décision de produire des entrepreneurs. En fonction des opinions qu'ils ont sur l'état présent et futur des affaires, et du degré de risque qu'ils sont prêts à assumer, les entrepreneurs décident d'un certain niveau de production.

Cependant, ces projets doivent être validés par les banques, qui, au début du cycle de production, réalisent par le jeu du crédit l'avance monétaire dont les entrepreneurs ont besoin pour acheter les moyens de production, les biens de consommation intermédiaire et payer les salaires.

Au niveau macroéconomique, le pouvoir de création monétaire du système bancaire lève une contrainte majeure sur l'accumulation du capital : le financement des projets nouveaux d'investissement n'est plus assujetti à l'épargne formée au cours de la période.

B. Le système bancaire des PAZF et le financement bancaire

Il s'agit de présenter le "tableau de bord" du système financier et bancaire des pays de l'UEMOA en général.

Il est généralement admis que le système financier tient sa raison d'être, en grande partie, des besoins des firmes, des ménages et du gouvernement.

Du fonctionnement du système bancaire dépendra de la considération accordée à la dimension monétaire dans le financement de l'économie. En général, les pays de l'UEMOA comme de la Zone Franc d'ailleurs, ont des systèmes financiers peu profonds et un système bancaire oligopolistique.

Au sein de l'UEMOA, le système bancaire sénégalais et celui de la Côte d'Ivoire comptent environ 38% du total des banques de l'Union. Les systèmes financiers africains en général et ceux de l'UEMOA en particulier, sont étroits, peu diversifiés et n'assument pas leur rôle dans le financement du développement.

Suivant les conclusions de la mission pour la réforme des systèmes et moyens de paiement, sur une population totale de soixante-dix millions d'habitants comprenant une population active d'environ trente millions de personnes, la part des titulaires de comptes bancaires se situe à moins de 10% dans l'UEMOA. Ce faible taux de bancarisation entraîne une forte utilisation de la monnaie fiduciaire.

En Côte d'Ivoire, selon PRAO Séraphin, l'indice de l'approfondissement financier, c'est-à-dire ici la masse monétaire M2 rapportée au PIB, montre une amélioration du développement financier jusqu'en 1990 avec une très courte période de rétrécissement de 1978 à 1983. Sur la période 1962-2004, le ratio mesurant l'approfondissement financier atteint son maximum en 1977 (0,32) et son minimum en 1963 (0,18). Sa moyenne qui est de l'ordre de 0,26 est à peu près le niveau atteint en 1971, légèrement en dessous de celui de 1994 (0,28).

Du fait de la faiblesse du taux d'autofinancement et des fonds propres des entreprises comme de l'étroitesse du marché financier, le crédit bancaire est la condition non seulement d'un accroissement de l'activité économique mais du maintien d'un niveau suffisant du taux d'investissement et du taux de croissance.

En effet, dans ce genre d'économie, le partage de la valeur ajoutée des entreprises ne permet pas de dégager assez de profit et donc d'épargne de la part des entreprises, ce qui explique l'insuffisance de l'autofinancement. Dès lors, le financement bancaire peut ou doit assurer à la fois un partage social acceptable du revenu national entre entreprises et salariés et favorise la croissance avec la progression du niveau de chacune des parts. Il s'ensuit que le développement et la stabilité du secteur bancaire deviennent essentiels à une croissance économique stable.

Malheureusement, depuis l'époque coloniale, les banques peinent à financer le développement des économies africaines.

Or, le sous-développement bancaire et financier des économies de la Zone Franc a eu pour conséquence la faiblesse du financement bancaire de l'investissement.

Dans les pays de la Zone Franc en général, le crédit bancaire reste de courte période et extrêmement coûteux. Seules les opérations menées par des grandes entreprises modernes ayant une rentabilité assurée à un horizon de 1 à 2 ans sont financées, les opérations d'investissement de long terme étant quasiment exclues de leur portefeuille.

En ce qui concerne l'UEMOA, le montant des crédits alloués à l'économie équivalait à 16% du PIB en 2006, soit un niveau relativement proche de la moyenne du sous-continent mais assez loin de pays comme l'Afrique du Sud ou Maurice pour lesquels ce ratio avoisinait les 80% du PIB.

Selon toujours PRAO Séraphin, pour la Côte d'Ivoire, en faisant une étude beaucoup plus en profondeur, année par année sur la période 1962-2004, il ressort que le taux de crédit bancaire et le taux d'épargne n'ont pas connu un emballement après les années quatre-vingt-dix. Sur cette période, le taux de crédit (crédit domestique rapporté au PIB) atteint son maximum en 1983 (0.51), son minimum en 1963 (0.15) et sa moyenne en 1975 (0,31). En 1994, ce taux était de l'ordre de 0,32. Le taux d'investissement (investissement brut rapporté au PIB) atteint son maximum en 1978 (0,29), son minimum en 1992 (0,07) et sa moyenne en 1964 (0,16). Ce niveau moyen est de même supérieur à celui de 1994 (0,11).

Pour OUEDRAOGO Ousmane, "l'essentiel des crédits octroyés va toujours au commerce et surtout à la commercialisation des produits agricoles exportés (crédits du reste refinancés presque automatiquement par la banque centrale) tandis que les dossiers de crédits importants sont suivis par les maisons mères et que, sur place, des directeurs généraux adjoints expatriés, à l'ombre des directeurs généraux locaux, font la décision".

Le financement de l'investissement dans les PAZF souffre d'un manque de capitaux.

En tout cas, après les indépendances, pour la première décennie, pour ainsi dire, le poids des capitaux étrangers est resté dominant. Dans les pays francophones, en 1970, 70% du capital social cumulé des industries de transformation appartenaient à des étrangers. Le financement des investissements a été assuré de manière croissante par l'extérieur (43,4% en moyenne et 60,5% pour les pays à bas revenus).

Les systèmes financiers et bancaires des PAZF ont été libéralisés depuis les années 1990 mais le crédit bancaire n'a pas financé le développement économique comme l'avait promis la théorie de la libéralisation financière.

Mc KINNON constatait que : "Le financement des banques commerciales a principalement concerné le financement des cultures d'exportation, le coton, des crédits à court terme à des grands propriétaires terriens, des marchands et les exportateurs".

Le système financier n'a pas joué le rôle attendu dans le financement de l'investissement productif dans les pays en développement (PED) et en particulier en Afrique subsaharienne. En général, la dette extérieure a répondu aux besoins de financement des PED dès qu'au niveau macroéconomique, le volume de l'épargne s'est trouvé inférieur aux investissements.

Finalement la frilosité des banques a conduit à une surliquidité bancaire dans la Zone Franc en général, toute chose qui semble paradoxale au regard des besoins de financement. KEMPF Hubert et Marc LANTERI donnent ici quelques traits saillants de la politique monétaire en présence de la surliquidité bancaire :

"En présence d'une abondante surliquidité, la politique monétaire est confrontée à plusieurs défis qui pénalisent son efficacité. La présence d'une liquidité non ou faiblement rémunérée pèse sur la rentabilité du système bancaire, le rend plus vulnérable et contribue à renchérir le coût des emprunts. Le recours aux réserves obligatoires, déjà élevées en AS, s'avère inefficace lorsque la surliquidité involontaire est particulièrement abondante : dans ce contexte, les banques sont à même de satisfaire leur besoin de liquidité en échangeant leurs excédents sur un marché interbancaire généralement peu animé. La banque centrale n'exerce alors pas de véritable contrôle sur les taux et pourra difficilement durcir sa politique monétaire ce qui, dans l'hypothèse d'une augmentation rapide de la demande de crédit, accroît le risque inflationniste".


III. SORTIR DE LA TUTELLE FRANCAISE ET CONSTRUIRE UNE ZONE MONETAIRE UTILE A NOTRE DEVELOPPEMENT


Les économistes hétérodoxes sont unanimes sur le rôle essentiel du crédit bancaire dans le système économique. La production étant un processus qui dure dans le temps, les entrepreneurs doivent avoir accès au crédit pour financer leur projet d'investissement.

La demande effective et les anticipations jouent un rôle crucial dans la détermination du niveau de crédit nécessaire pour garantir les plans de production et d'investissement. La répartition du revenu est aussi importante dans la détermination du crédit. Une distribution du revenu qui favorise les employés (salariés) rendra la demande effective très forte, ce qui incitera les producteurs à plus produire et demander plus de crédit.

Or il nous semble impossible de penser la monnaie en dehors du système bancaire, la monnaie étant estimée à l'égale du crédit. Il faut dire quelques mots sur la banque centrale avant de plaider pour une banque centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO), résolument tournée vers le développement.

A. La banque centrale : la référence du système monétaire et meilleur défenseur de l'intérêt général

Lorsqu'on parle de banque centrale, on pense immédiatement à son rôle de gestionnaire de la liquidité et celui de prêteur en dernier ressort. Il est bon de savoir qu'une banque centrale n'est pas en liaison directe avec les agents économiques non financiers. Elle ne peut donc accroître ou diminuer la masse monétaire. Elle crée de la monnaie au profit des banques et du Trésor public. Elle est la banque des banques et la banque de l'Etat.

Dans un système bancaire hiérarchisé, chaque banque crée sa propre monnaie. Mais afin d'opérer les transferts entre circuits monétaires, les banques ont convenu d'organiser les règlements multilatéraux interbancaires à un niveau centralisé à la Chambre de compensation tenue par la banque centrale mais également de régler leurs dettes en monnaie centrale et par le mouvement de leurs comptes respectifs dans cette institution.

La monnaie centrale est la monnaie ultime, le moyen ultime de règlement des dettes dans l'économie, une monnaie hiérarchiquement supérieure.

Il va s'en dire que les règlements interbancaires s'opèrent sous l'égide de la banque centrale, qui a un statut supérieur aux banques commerciales puisque la monnaie qu'elle émet est la seule à être universellement acceptée.

La convertibilité des monnaies des différentes banques commerciales entre elles et avec la monnaie centrale est assurée à un taux fixe et unitaire, il n'est pas un prix de marché.

La banque centrale est la référence du système monétaire. Le rôle lui est conféré par l'Etat qui donne à la monnaie de la banque d'émission le cours légal, c'est-à-dire la contrainte d'acceptation de cette monnaie par tous les agents de la nation où elle circule.

Les banques en général et les banques centrales sont les meilleurs défenseurs de l'intérêt général dans un pays ou dans une communauté de destin.

Les français l'ont compris, c'est pourquoi la Banque de France avant d'être ce qu'elle est aujourd'hui (indépendante de l'Etat), a été nationalisée pour servir les intérêts français, ainsi que le crédit. Le compte rendu des projets de nationalisation du crédit donné le 27 Novembre 1945 par le Monde sous la signature de René COURTIN "le principe de cette nationalisation se justifie aisément. Le droit de battre monnaie a toujours présenté un caractère régalien. Cependant, la constitution de dépôts dans les banques a donné naissance à une nouvelle monnaie, la monnaie scripturale. Il est normal que cette monnaie soit soumise, elle aussi, au contrôle de l'Etat. Enfin, le financement de la reconstruction pose de nouveaux problèmes qui doivent être résolus au plus tôt. Un immense effort de rééquipement s'impose aujourd'hui, qui ne doit pas seulement avoir pour objet de ramener notre production au niveau de 1939 ou même de 1930, mais qui doit faire de la France un grand pays moderne, marchant résolument dans la voie du progrès. Cette œuvre gigantesque ne peut être abandonnée aux initiatives privées".

Dès 1946, le ministre socialiste André PHILIP avait préparé un nouveau projet de statuts destiné à "renforcer l'esprit dans lequel a été décidée la nationalisation de la Banque de France et à éviter que celle-ci ne soit tentée à l'avenir de continuer à mener une politique indépendante de celle du gouvernement".

La banque centrale joue un rôle important dans le progrès d'un pays à tel point que la France avait jugé bon de nationaliser le crédit et la Banque de France. Les pays africains doivent faire autant.

B. Les banques centrales africaines doivent jouer leur rôle d'agent de développement

La stratégie bancaire postindépendance est restée identique à celle de la période coloniale.

Le maintien, après les indépendances, des schémas d'organisation spatiale et sectorielle de l'activité économique (spécialisation sur le commerce et l'exportation de matières premières brutes) cumulé à l'échec des politiques de diversification industrielle expliquent aujourd'hui encore la perpétuation des structures économiques héritées de la période coloniale et les caractéristiques financières qui en découlent. Par ailleurs, les centres de décision de ces grandes firmes bancaires sont situés à l'étranger.

Autant de facteurs qui réduisent leur impact sur les pays où elles sont installées : elles paient des impôts, sans pour autant s'embrayer sur l'économie nationale.

Au total, sur le plan bancaire, le système bancaire postcolonial ne tranche guère avec la logique coloniale, celle qui consistait à financer l'échange et la production de matières premières exportées.

Les systèmes bancaires d'Afrique ont été construits au lendemain des indépendances en s'inspirant des lois d'organisation françaises de 1941 et de 1945. Au sommet, une banque centrale multinationale ayant d'abord son siège en France puis délocalisée : Dakar pour l'Afrique de l'Ouest et Yaoundé pour l'Afrique Centrale. Au bas de la pyramide, des banques nationales de développement et des banques commerciales.

Au sein de l'UEMOA, le paysage financier et monétaire des différents pays est largement influencé par leur appartenance à la Zone Franc. La structure économique et financière de chaque pays membre est donc influencée par le choix du franc CFA comme monnaie puisque l'UEMOA définit la législation monétaire et bancaire ainsi que les politiques monétaires, les mécanismes de crédit et de taux de change.

Or, l'élaboration des stratégies monétaires implique la réponse préalable à une question fondamentale : la monnaie est-elle un voile, donc insignifiante pour les responsables de la politique économique, ou est-elle active et utilisable comme arme économique.

Nous avons essayé de dire que la monnaie était tout sauf insignifiante, elle est même l'arme essentielle du développement. Elle est toutefois gérée par une instance supérieure du système bancaire et monétaire qu'est la banque centrale.

En tout cas, les banques de la Zone Franc n'arrivent pas à financer des investissements productifs à risque et des projets productifs afin de sortir les économies des "trappes à sous-développement ou à pauvreté".

Ce ne sont pas les institutions de micro-finance qui vont financer les investissements productifs. Pour savoir de quoi il retourne, on peut se confier à l'étude de KAMALAN qui démontre que les investissements de micro-finance (IMF) sont inefficaces pour assurer une croissance économique réelle. Il montre qu'entre 1996 et 2004, la part des crédits à l'économie octroyés par les IMF dans l'UEMOA est inférieure à 1%.

La monnaie compte dans le développement d'un pays et la banque centrale doit revêtir tous ses attributs. Les Etats-Unis et la Chine se battent pour faire baisser leurs monnaies au détriment des autres et ce, pour accroitre leurs exportations. L'Europe a bénéficié au premier et au second trimestre 2010 de la chute de l'Euro qui a relancé un peu la mécanique des exportations en Europe et notamment des champions exportateurs comme l'Allemagne qui exporte jusqu'en Chine ses plus belles cylindrées.

Dans ce nouveau combat, les banques centrales jouent un rôle significatif. La FED par exemple n'agit pas comme la BCE et sa fille BCEAO car l'institution américaine décide de la politique monétaire des Etats-Unis, avec un double objectif de la stabilité des prix et de plein emploi avec l'obligation de faciliter la croissance économique.

A titre d'exemple, la FED intervient très régulièrement pour corriger sa politique monétaire, en actionnant des leviers, avec un impact sur les marchés financiers, sur le coût du crédit et sur l'activité économique réelle.

Il faut donc en finir avec le franc CFA car cette monnaie ("Francs des Colonies Françaises d'Afrique"), est gérée par le Trésor français, ce qui symbolise à la fois l'irresponsabilité monétaire africaine ainsi que la domination française. Il importe aujourd'hui que les africains engagent des réformes fondamentales visant à remplacer le FCFA par une monnaie gérée par les Africains eux-mêmes.


CONCLUSION


L'argument de cette étude est que, malgré les définitions lapidaires qu'on rencontre sur la monnaie, il faut essayer d'entendre ce que la mobilisation du registre anti-franc CFA nous dit du lien monnaie-développement ; il faut tenter d'en saisir la signification sociologique et historique en la prenant au sérieux, en cherchant à identifier ses ressorts et sa portée.

Sur le plan théorique, il s'agit de réintroduire les banques dans la théorie économique générale et dans les stratégies de développement. Nous remettons ainsi à l'honneur l'idée selon laquelle les "prêts font les dépôts", ce qui suppose d'accorder une importance particulière à la demande de crédit et de privilégier le taux d'intérêt comme instrument de régulation monétaire plutôt que les "agrégats monétaires".

Les africains doivent comprendre que la monnaie n'est pas une chose insignifiante pour la laisser entre les mains de ses anciens colons.

En effet, la monnaie est inséparable d'un ordre ou d'un pouvoir. A tout système monétaire est assignée une limite, qui est celle de l'acceptation des moyens de paiement. L'aire d'extension du système de paiement se confond avec celle de la souveraineté de l'institution qui émet la monnaie légale.

Monnaie et souveraineté sont étroitement liées. La monnaie est envisagée comme un attribut de la puissance publique et un instrument de propagande au service de cette dernière. Le principe de la souveraineté mis en lumière par Jean BODIN a permis de dégager une souveraineté de l'Etat dont la souveraineté monétaire semblait être partie intégrante.

La souveraineté est la pierre angulaire de la structure étatique, c'est l'âme de l'Etat, et pour s'affirmer comme telle, elle s'est faite ostentatoire et proclamatrice.

Il faut certes se garder de toute surinterprétation en la matière, mais la monnaie est tout sauf un jeu : c'est une arme économique efficace. Pour aller vite, on pourrait dire que celle-ci est en quelque sorte inscrite dans la "carte du génome" de la souveraineté d'un pays.

C'est surtout dans le domaine des relations internationales que la monnaie a pu permettre à certaines places d'exercer sur d'autres une domination économique (et parfois politique). Il faudrait pouvoir écrire à cet égard l'histoire de la Cité de Londres. Du fait qu'au XIXe siècle, la Cité était un véritable réservoir international, toujours accessible, de liquidités monétaires, que sa monnaie n'était pas discutée, et que la plupart des opérations intéressant le commerce international faisait l'objet de règlements en livre sterling, elle se trouvait en mesure d'accorder ou de refuser des crédits aux autres places, et donc de faciliter le salut de certaines autres monnaies ou de précipiter leur chute.

Entre les deux guerres mondiales, elle a encore eu le pouvoir de diriger le mouvement des prix dans plusieurs pays étrangers, ou de contraindre certains pays à donner à leur unité monétaire une certaine valeur-or.

Une économie qui ne contrôle pas sa monnaie n'est pas une économie indépendante et elle ne le sera pas aussi longtemps qu'il en sera ainsi.



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16:44 Écrit par Fernand AGBO DINDE dans Afrique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : afrique, franc cfa, séraphin yao prao, développement africain, bceao, bce | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | Pin it! |  Imprimer | | |

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