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vendredi, 28 janvier 2011

LE FRANC CFA, UNE MONNAIE COLONIALE QUI RETARDE L'AFRIQUE (1)

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« Il faut apprendre au nègre à trouver de la beauté en lui »

Marcus Garvey


Le débat sur le franc CFA s'enfle, mobilise et inquiète la France. De plus en plus, les africains s'imprègnent des réalités monétaires et s'interrogent sur le bien-fondé du maintien du franc CFA, une monnaie coloniale.  En fait, la guerre mondiale des monnaies a fini par ouvrir les yeux de ceux qui s'efforçaient encore de les fermer. Les Etats-Unis font marcher la planche à billet pour faire chuter le dollar. On se souvient que la banque centrale des Etats-Unis avait annoncé début novembre  2010, qu'elle allait racheter pour 600 milliards de dollars (443,5 milliards d'euros) de bons du Trésor. Le but, affirme-t-elle, est de maintenir les taux d'intérêt à de très bas niveaux afin de soutenir la reprise économique.

C'est dans ce contexte que la crise post-électorale en Côte d'Ivoire a réveillé le vieux débat sur le franc CFA.  En effet, sept ministres des finances de l'UEMOA, ont demandé le jeudi 23 Décembre 2010 à la BCEAO, d'autoriser uniquement les représentants du Dr Alassane Ouattara, à gérer les comptes de la Côte d'Ivoire. En plus, le Conseil a décidé « que les représentants régulièrement désignés par le gouvernement légitime de Côte d'Ivoire sont les seuls habilités à prendre des mesures relatives au fonctionnement de l'UEMOA au nom de ce pays ».  Ce même Conseil a renchéri pour décider « d'instruire la BCEAO de permettre aux seuls représentants régulièrement désignés par le gouvernement légitime de Côte d'Ivoire d'effectuer les mouvements sur les comptes en son nom ».

Face à cette imposture de la BCEAO et de l'UEMOA, certains économistes ivoiriens versent au débat leurs contributions. Mais là n'est pas le problème, car il est inacceptable que cinquante années après les indépendances, les pays africains de la zone franc (PAZF) n'arrivent pas à accéder à la souveraineté monétaire, préalable à la souveraineté tout court.

Si le combat est louable, il arrive parfois que des contributeurs, par leurs écrits et argumentations, galvaudent le combat. Ne comprenant pas eux-mêmes les phénomènes monétaires, ils s'invitent dans un débat où seuls les initiés ont voix aux chapitres.

L'objectif de ce papier est justement de démontrer pourquoi le franc CFA doit disparaitre pour faire place à une monnaie africaine au service du développement.  Cela suppose en premier lieu de montrer l'importance de la monnaie : il s'agit de définir correctement la monnaie (I).

Faisant suite à cette démarche définitoire de la monnaie, il sera utile en deuxième lieu, de présenter l'historique de la zone franc (II).

Une telle présentation permettra en troisième lieu de dire pourquoi sortir de la zone franc (III).


I. UNE DEMARCHE DEFINITOIRE DE LA MONNAIE

C'est faute d'avoir compris que la monnaie n'est pas banale, que le développement des pays africains de la zone franc (PAZF) se trouve aujourd'hui à la limite du paradoxe.  Dans les lignes qui suivent, nous allons donner les fonctions et la nature de la monnaie.


I.1. LES FONCTIONS DE LA MONNAIE

Charles Rist se refusait à définir la monnaie parce qu'elle recouvrait un domaine très vaste. En effet, la monnaie est l'un des concepts les plus difficiles à définir de la théorie économique.  La monnaie est de plus en plus présente à tous les niveaux de la vie quotidienne des agents économiques et, parallèlement, ses formes sont de plus en plus complexes et multiples.

Depuis Aristote, la monnaie est définie par les trois fonctions qu'elle est supposée exercer : la monnaie comme intermédiaire des échanges, la monnaie comme réserve de valeurs et, enfin, la monnaie comme unité de compte.

Considérée comme intermédiaire des échanges (unité de paiement), la monnaie est un instrument qui permet d'échanger deux biens, en évitant les contraintes du troc. Il s'agit de surmonter la contrainte de la double coïncidence exacte des besoins du vendeur et de l'acheteur en qualité et en quantité, sur un même lieu, contrainte propre au troc.  En considérant une économie de troc, l'absence de double coïncidence limite les possibilités d'échanges et l'apparition d'un élément tiers, la monnaie, règle cette contrainte, elle "lubrifie" les transactions. La médiation monétaire serait une condition nécessaire au développement des échanges de biens et de services selon Jevons[i].  Cette fonction suppose que la monnaie a un pouvoir libératoire, c'est-à-dire qu'elle garantie la possibilité d'effectuer des règlements et également d'éteindre des dettes. Or il est possible d'avoir des monnaies en circulation sans pouvoir libératoire. Le paiement renvoie, selon B. Courbis, E. Froment et J.-M Servet, à « l'appartenance à une communauté de paiement dans laquelle les moyens de s'acquitter sont établis »[ii]. Ainsi donc, l'unité de paiement peut différer de celle de compte.

La monnaie exerce également une fonction de réserve de valeur pour deux raisons : la non-synchronisation entre les recettes et les dépenses d'une part et l'incertitude sur les réserves futures d'autre part. Elles constituent deux motifs de « demande de monnaie ». Elle a une fonction de réserve de valeur parce qu'elle est acceptée par tous et surtout parce qu'elle est unité de compte.  Cette fonction n'est pas spécifique à la monnaie car les agents économiques disposent d'autres moyens pour conserver de la valeur,  c'est-à-dire détenir de la richesse. Cette dernière a d'ailleurs plusieurs composantes :

- la richesse non financière, qui est constituée des biens matériels (or, maison, bijou, usine...) et immatériels (comme, par exemple, un fonds de commerce, une qualification) ;

- la richesse financière, qui est constituée des titres qui peuvent s'échanger directement contre des biens matériels ou qui, en général, doivent d'abord se transformer en monnaie pour s'échanger contre des biens matériels (actifs monétaires, actifs financiers).

La monnaie a une troisième fonction : celle d'unité de compte.  Sans monnaie, dans une économie marchande, il y a autant de prix que de paires de biens, de types d'échanges entre deux biens. S'il y a n biens, il y a n(n-1)/2 prix relatifs. Pour opérer ses arbitrages dans un système de troc, chaque consommateur doit avoir en tête tous ces prix. Si un de ces biens est utilisé comme étalon des valeurs, alors le système des prix est profondément simplifié. Il suffit alors de connaître les n-1 expressions de la valeur des autres biens dans le bien choisi comme monnaie pour connaître l'ensemble des rapports de valeurs des n biens. La monnaie permet donc d'établir une échelle de prix simple et unique, exprimée en unités monétaires.

Mais une " vraie " unité de compte ne peut avoir de valeur par elle-même sauf à varier. Or, c'est bien ce que les hommes ont fait en utilisant, pendant de brèves périodes historiques, comme valeur monétaire, des biens ayant eux-mêmes un certain prix. Toutefois, durant la majeure partie du Moyen-Âge, le Prince demeurait le " maître des mesures " : il imprimait son sceau et fixait les valeurs monétaires qui différaient, la plupart du temps, de celles du métal incorporé.

Finalement, la définition fonctionnelle de la monnaie ne nous aide pas dans la poursuite de notre objectif, celui de justifier la disparition du franc CFA.

On ne peut pas se satisfaire de cette définition.  Il nous faut approfondir la question monétaire en disant ce qu'elle est et non ce qu'elle fait.


I.2. LA QUESTION DE LA NATURE DE LA MONNAIE

Qu'est-ce que la monnaie ? Cette question par laquelle il fallait bien commencer, n'admet pas de réponse simple, acceptée par l'ensemble des économistes, ni sous l'angle empirique, ni sous l'angle théorique. Notre préoccupation à ce stade de notre réflexion, est de dissiper le « nuage épais » qui enveloppe les contributions sur la nature de la monnaie.

La monnaie, rassurons-nous n'est pas un bien industriel comme le pain.  Elle n'est pas une marchandise. La monnaie a plusieurs dimensions.

La monnaie est une créance à vue des agents économiques sur le système bancaire et une dette de celui-ci. De ce point de vue, il est impossible de dissocier la monnaie du système monétaire d'où d'ailleurs l'importance des banques dans une économie monétaire de production.

Cette définition est complétée par l'approche institutionnelle de la monnaie : la monnaie est certes une technique mais c'est aussi un phénomène social qui met en jeu des relations humaines et pas simplement une technique. L'enjeu principal de la monnaie est toujours l'appartenance à une communauté de valeurs. Or, cette appartenance s'inscrit dans des formes relativement différentes selon les époques et les sociétés. La monnaie est une institution qui exprime et conforte les valeurs globales de la société où elle existe.

La monnaie a également une dimension conventionnaliste. Elle est générée par une convention marchande : j'accepte la monnaie car autrui l'accepte. La qualité d'une monnaie se mesurera, dès lors, à l'aune de son aptitude à conserver sa valeur d'une période à l'autre et de sa capacité à inspirer confiance  à ses utilisateurs. Ce minimum de cohésion sociale et de confiance, qui est au fondement même de toute monnaie, émane soit d'un acte de foi (acceptation générale du numéraire par la communauté), soit d'un édit des autorités qui l'établit comme cours légal dans un territoire donné.

Dans le premier cas, la monnaie peut provenir soit d'une coutume immémoriale, soit d'une convention émergeante ou librement négociée, ou encore être le résultat d'une concurrence entre monnaies privées où une a fini par s'imposer dans un vaste réseau d'échange.

Dans le second cas, la monnaie est la production d'un monopole d'État qui impose le médium d'échange et tente de le contrôler. La puissance publique tire profit de cette situation à divers échelons : la monnaie sert, à la fois, de source d'unité symbolique du pays, de source de revenu pour l'État et de moyen d'indépendance politique, le pays ayant sa propre devise.

Georges Simmel met pour sa part en avant que si la monnaie ne doit rien dans sa genèse, à l'Etat, un fonctionnement viable ne peut cependant être garanti par celui-ci.  C'est dans cette filiation que se situe l'approche étatique de Knapp (1973)[iii] à laquelle fait référence J.M. Keynes dans le « treatise on money ». Cette approche peut être résumée ainsi : « la monnaie est une créature de la loi », c'est-à-dire du droit. En fait, selon Knapp, l'État sélectionne et impose une forme-monnaie en choisissant une certaine unité et en lui donnant une validité sur un territoire qui correspond à son espace national. Ainsi, l'acceptation inconditionnelle de la monnaie par les individus est garantie par l'État.

Il s'agit de dire que c'est l'autorité politique représentative qui, dans un espace national donné, fait battre monnaie et lui donne cours légal, un principe repris, après bien des vicissitudes, du droit romain.

Bien qu'elle soit un enjeu entre les classes sociales et un instrument de domination des uns sur les autres, la monnaie est aussi un bien public. Elle ne peut exister que par la légitimation politique qui lui donne la capacité d'être un pouvoir d'achat immédiat ou futur, garantissant son rôle de réserve à travers le temps.

La monnaie a également une dimension politique : les nations se sont construites autour de la monnaie et autour d'un roi qui avait le pouvoir de battre monnaie. Au 19ème siècle, l'unification progressive de l'Allemagne s'est faite à partir du Zollverein, mais aussi par une monnaie commune : le Thaler (1857). A l'heure actuelle, le pouvoir monétaire est perçu comme un élément de la souveraineté nationale : ses capacités régulatrices lui viennent de son aptitude à représenter les valeurs qui sont au fondement de la communauté d'échanges.  Pour Charles Loyseau[iv] dans son « Traité des seigneuries » (1669) : « ...la souveraineté est du tout inséparable de l'Etat, auquel, si elle était ôtée ne serait plus un Etat. Car, enfin, la souveraineté est la forme qui donne l'être à l'Etat, voire même l'Etat et la souveraineté prise in concreto sont synonymes et l'Etat est ainsi appelé, pour ce que la souveraineté est le comble et période de puissance où il faut que l'Etat s'arrête et s'établisse ». La souveraineté s'affirme ad externa. Concrètement, elle s'exerce sur un territoire délimité - la première fonction du roi étant de tracer la ligne qui situe le domaine de la couronne dans l'espace, et qui marque sa libre existence face à toute autre puissance extérieure contre quoi le moyen militaire peut être requis.


II. L'HISTORIQUE DE LA ZONE FRANC


Il n'est pas possible d'asservir des hommes sans logiquement les inférioriser de part en part.  La zone franc  demeure un maillon de l'impérialisme français.


II.1. EVOLUTION HISTORIQUE DE LA ZONE FRANC ET SES PRINCIPES

 

II.1.1. EVOLUTION HISTORIQUE DE LA ZONE FRANC

Philippe Hugon (1999) dans son livre intitulé « La zone franc à l'heure de l'euro », s'interroge sur le statut de la zone franc : est-elle une zone monétaire ou une survivance néocoloniale ? Dans tous les cas, la zone franc lato sensu, regroupe 26 entités territoriales ; elle comprend, outre 15 pays africains, la France, les DOM-TOM, la principauté de Monaco et Mayotte ; elle est depuis le 1er janvier 1999 liée à l'Union monétaire européenne puisque les francs de la zone sont arrimés à l'euro.

Historiquement, même s'il est difficile de donner une datation exacte de la zone franc avant son officialisation, il est possible de lui trouver un ancrage.

La dislocation progressive de l'espace monétaire et commercial international dans les années trente, la montée en puissance généralisée du protectionnisme et l'enchainement des dévaluations compétitives provoquèrent de la part des puissances coloniales une réaction de repli sur leurs empires. Après l'échec de la conférence de Londres en 1933, les zones monétaires firent leur apparition. C'est ainsi que prit naissance la « zone sterling ». Un grand nombre de pays d'Amérique centrale et d'Amérique du Sud vont rattacher leur monnaie au dollar pour former la « zone dollar ». La formation d'une zone économique impériale, protégée de la concurrence extérieure et fondée sur la complémentarité des productions coloniales et métropolitaines, passait par la création d'un espace monétaire commun. Avec le déclenchement de la seconde guerre mondiale, naissait l'instauration d'une réglementation des changes, valable pour l'ensemble des résidents de l'empire et la centralisation des réserves en devises au profit de la métropole. La zone franc est donc née de la volonté initiale d'isoler l'empire colonial du marché international et de créer un espace préférentiel après la crise de 1929.   Elle a été institutionnalisée le 9 septembre 1939, lorsque dans le cadre de mesures liées à la déclaration de guerre, un décret instaura une législation commune des changes pour l'ensemble des territoires appartenant à l'empire colonial français. En fait le début de la seconde guerre mondiale va s'accompagner d'un dirigisme monétaire avec la mise en place du contrôle des changes à cette date.

La zone Franc, en tant que zone monétaire caractérisée par une liberté des changes, est formellement créée.

Officiellement, le franc CFA est né le 26 décembre 1945, jour où la France ratifie les accords de Bretton Woods et procède à sa première déclaration de parité au Fonds monétaire international (FMI). Il signifie alors « franc des colonies françaises d'Afrique ».

Mais cette définition de la parité du Franc se fait avec une différenciation selon les secteurs géographiques. Nous avons alors trois unités distinctes avec le Franc des Colonies Françaises du Pacifique (FCFP), un Franc des Colonies Françaises d'Afrique (FCFA) et un Franc de la métropole valable également pour l'Afrique du Nord et les Antilles (FF). Le FCFP valait 2,40 FF et le FCFA 1,70 FF. C'est aussi l'occasion d'affirmer l'unité car le communiqué du ministre des Finances parle de « Constitution de la zone franc » et ce sera la première fois que le terme est utilisé officiellement.

Certains pays ont choisi, lors de l'indépendance ou après, de quitter la zone franc coloniale : Algérie (1963), Maroc (1959), Tunisie (1958), Mauritanie(1973), Madagascar(1973), Guinée (1958), l'ex- Indochine (Cambodge, Laos, Viêtnam) en 1954. Le Mali l'a quittée en 1962 pour la réintégrer en 1984.

 

II.1.2. LES PRINCIPES DE LA ZONE FRANC

Les principes de la coopération monétaire ont été rappelés dans la convention de coopération entre les pays membres de l'Union monétaire ouest-africaine et la République française du 4 décembre 1973. Les principes fondamentaux sont au nombre de quatre :

1) La fixité des parités avec la monnaie ancre : la parité des monnaies de la Zone avec l'euro est fixe et définie pour chaque sous-zone. Les monnaies de la Zone sont convertibles entre elles, à des parités fixes, sans limitation de montants.

2) La garantie de convertibilité illimitée du Trésor français : la convertibilité des monnaies émises par les différents instituts d'émission de la Zone franc est garantie sans limite par le Trésor français.

3) La libre transférabilité : les transferts sont, en principe, libres à l'intérieur de la Zone. À l'intérieur de chaque sous-zone, et entre chaque sous-zone et la France, les transferts de capitaux sont en principe libres.

4) La centralisation des réserves de change : elle apparaît à deux niveaux puisque les États centralisent leurs réserves de change dans chacune des deux Banques centrales tandis qu'en contrepartie de la convertibilité illimitée garantie par la France, les banques centrales africaines sont tenues de déposer, auprès du Trésor français sur le compte d'opérations ouvert au nom de chacune d'elles, une fraction de leurs réserves de change (50 % pour les avoirs extérieurs nets de la BCEAO et 60% jusqu'au 30 juin 2008, 55 % jusqu'au 30 juin 2009 et ensuite 50% pour la BEAC). Depuis 1975, ces avoirs bénéficient d'une garantie de change vis-à-vis du DTS.

 

II.2.  BREVE HISTOIRE DE LA BCEAO

L'exploitation des colonies s'accéléra au tournant du XXe siècle, les cultures destinées à l'exportation firent leur apparition, et les grandes firmes commerciales, la CFAO, la SCOA, s'en assurèrent le monopole côté français, comme du côté anglais, la firme anglo-hollandaise Unilever. Et la gestion monétaire des colonies était assurée par des banques privées bénéficiant dans leurs zones respectives de privilèges d'émission. Tout commence le 27 avril 1848, date de l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises.

De nombreux propriétaires d'esclaves sont ruinés, tant dans les Caraïbes que dans les possessions françaises d'Afrique.  Le 30 avril 1849, une loi portant indemnisation des colons par suite de l'abolition de l'esclavage est votée.

Le 21 décembre 1853, le décret portant création de la Banque du Sénégal est signé par Louis Napoléon BONAPARTE. Son capital, fixé à 230.000F est formé du prélèvement du 8ème des indemnités accordées aux colons, par suite de l'abolition de l'esclavage, et des arrérages échus de l'inscription de rente représentative de ce prélèvement. Cette Banque du Sénégal, fondée en 1853, avait ses locaux à Saint-Louis. Elle était spécialisée dans le crédit à court terme. Cependant, elle n'a jamais pu servir à une réelle politique de mise en valeur de la colonie.

Le 29 juin 1899, un décret est pris portant création de la Banque de l'Afrique Occidentale (BAO). Le siège de la BAO est fixé à Paris (78, rue de Provence) et Henri NOUVION fut nommé premier Directeur du nouvel établissement. La même année, débutèrent les activités de la BAO à Dakar, tandis qu'une agence était créée à Conakry.

A l'origine, le rôle de la « Banque du Sénégal » qui deviendra  l'Institut d'Émission de l'Afrique Occidentale Française et du Togo (de 1955 à 1959) et, enfin, la Banque Centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (à partir de 1959), est d'organiser la paupérisation du corps social africain, pour empêcher l'érection d'une bourgeoisie nationale du commerce, en refusant le crédit aux populations locales en Afrique noire. Et cette politique criminelle continue encore, contre le développement de l'Afrique. En effet, jusqu'aujourd'hui, les banques françaises en Afrique, n'accordent aucun crédit de développement aux particuliers. Elles n'accordent aucune ligne de crédit à la consommation aux ménages les plus démunis. Son rôle colonial, c'est d'encaisser le maximum d'argent liquide pour la métropole sans investir localement, ni dans les entreprises africaines ni dans le développement.

Depuis cette date, la BCEAO a toujours été dirigée par un directeur général français. Le dernier français en est  Robert Julienne qui occupa le poste de gouverneur  depuis le 28 septembre 1962 jusqu'en 1973. Le siège de la banque était à Paris. Avant de passer le flambeau aux africains pour la direction et le siège de la banque, la France exigea la signature le 4 Décembre 1973, d'un nouvel Accord de Coopération et de la nouvelle Convention de Compte d'opérations entre la République Française et l'UMOA. C'est finalement le 15 décembre 1974 que M. Abdoulaye FADIGA sera nommé aux fonctions de Gouverneur de la BCEAO. Ce dernier va œuvrer pour le transfert du siège de la BCEAO de Paris à Dakar en  Juin 1978 et l'inaugurer le 26 mai 1979.

Avant de clore ce chapitre sur la BCEAO, disons un mot sur la fonction d'une banque centrale.  La BCEAO, rebaptisée par nous, sous le nom de « Banque Centrale Européenne en Afrique de l'Ouest », ne fait qu'appliquer les directives de la BCE.

A l'occasion de l'entrée en vigueur de la reforme institutionnelle de l'UMOA et de la BCEAO (1er Avril 2010), M. Philippe-Henri Dacoury Tabley, gouverneur de la BCEAO donnait dans une interview, l'objectif de cette reforme en ces termes : « la mise en œuvre de la réforme devrait, en assignant à la BCEAO un objectif prioritaire de stabilité des prix, permettre, de garantir le pouvoir d'achat de notre monnaie et apporter une réponse adéquate au défi du financement des économies ». Le constat est frappant, sans aucun doute humiliant. Pour revenir à notre sujet, la BCEAO poursuit prioritairement un objectif de stabilité des prix au sein de l'Union Monétaire Ouest Africaine au détriment de notre développement économique. Cette banque est contre les africains. La lutte contre l'inflation ne doit pas être l'objectif principal de la BCEAO, ni avoir une cible d'inflation de 2% comme la BCE car les populations ouest-africaines ne vivent pas les mêmes conditions économiques que les européens.

L'acceptation d'une souveraineté nominale et le refus absolu d'une indépendance réelle, telle est la réaction type des nations colonialistes à l'égard de leurs anciennes colonies.  Le franc CFA est une monnaie coloniale qu'il faut faire disparaître.

 

IV. POURQUOI SORTIR DE LA ZONE FRANC

La question à laquelle nous répondons ici est celle de savoir pourquoi les pays africains de la zone franc doivent-ils sortir de cette zone ou du moins décoloniser le franc CFA sinon la remplacer par une monnaie purement africaine. Notre thèse se justifie pour au moins trois raisons.

Premièrement, le franc CFA et ses mécanismes sont des leviers du pillage des économies africaines.

Deuxièmement, le franc CFA est un instrument de domination de la France en Afrique.

Troisièmement, le franc CFA entame la souveraineté des pays membres.


IV.1. Le franc CFA et ses mécanismes sont des leviers du pillage des économies africaines

 

  • Les principes de la zone franc  posent problème.  Précisons ici rapidement ce point.

- Au niveau de la parité fixe, selon les enseignements de la théorie standard, elle se justifie d'autant plus que l'économie est petite, peu ouverte, faiblement diversifiée, polarisée sur le pays de monnaie d'ancrage, qu'il y a à l'intérieur des zones une mobilité forte du travail et faible mobilité du capital.

La fixité du change peut également se justifier pour des motifs d'ordre microéconomiques (réduction des incertitudes sur des taux de change réels) et macroéconomiques (stabilité des prix, gestion saine des finances publiques). Et ceci d'autant plus que les petites économies africaines sont fortement ouvertes et qu'elles sont fortement intégrées au niveau des importations et des capitaux à l'Europe.  Cependant, ces arguments favorables à la fixité du change sont contrecarrés par l'existence de chocs réels et nominaux, intérieurs et extérieurs. Des économies fortement exposées à des chocs comme les pays de la zone franc, ont intérêt à stabiliser l'économie par la flexibilité de change.  Dans le cas de chocs externes, le taux de change flexible neutralise les effets des chocs.  Dans le cas de chocs interne réels (comme la sécheresse), il permet de stabiliser le produit national réel. Le taux de change flottant  permet théoriquement une autonomie de la politique monétaire et joue un rôle de stabilisation automatique.  Le régime de change fixe a pour conséquence de ne pas s'adapter aux réalités économiques.

-  Au sujet de la libre transférabilité, cette disposition favorise la fuite des capitaux. Selon la CNUCED, la fuite des capitaux en 30 ans des pays africains depuis les indépendances dépasse 400 milliards de dollars américains. Selon Hugon (1999, p.99)[v], on estime l'hémorragie des capitaux hors UEMOA à 3 milliards de francs en 1991, à 4,6 milliards en 1992 et à 5 milliards de francs durant les 6 premiers mois de l'année 1993. Les placements spéculatifs effectués en francs Cfa en France entre janvier 1990 et juin 1993 s'étaient élevés à 928,75 milliards de francs Cfa, soit environ 1,416 milliards d'euros.

Le montant des transferts sans contrepartie des ménages non africains sortis des PAZF en direction de la France et le RDM est passé de 89 millions de dollars (en 1970) à 434 millions de dollars (en 1993). Le montant cumulé de ces transferts est estimé à 3783,6 millions de dollars (soit 2200 milliards de franc CFA).

En 2004, l'Afrique noire (sans l'Afrique du Sud) a reçu 0,4% des IDE dont la moitié a été au bénéfice de l'Angola et du Nigeria.

-  Quant à la  convertibilité illimitée, elle est virtuelle. La convertibilité revient à dire simplement que tout étranger détenteur de cette monnaie doit avoir la possibilité, à tout instant, de l'échanger librement contre d'autres monnaies ou contre de l'or. La convertibilité revêt plusieurs formes et on en distingue le plus souvent les degrés de convertibilité par rapport aux opérations, aux pays, et aux agents. Pour les petites économies que sont les pays africains de la zone franc, il n'est pas bon d'avoir des monnaies convertibles. Dans la remuante histoire du franc français, l'échange de francs contre des devises n'était pas libre, mais réglementé. Cette convertibilité externe du franc, rétablie en 1958 pour les non-résidents, n'était pas totale pour les résidents. Par exemple, ceux-ci ne pouvaient pas sortir des capitaux hors des frontières sans autorisation administrative. La Tunisie par exemple a une  politique qui s'appuie sur le maintien de contrôles des capitaux, c'est-à-dire sur une « convertibilité » partielle de la monnaie, certaines opérations sur les mouvements des capitaux avec l'extérieur restant soumises à restrictions. Cela permet à la Banque centrale de conserver une certaine marge de manœuvre sur sa politique intérieure. Quant au géant chinois, la grande fragilité de son système bancaire étatique (créances douteuses) ne l'autorise pas aujourd'hui à libéraliser son marché des changes et à rendre sa monnaie librement convertible sous peine de faire peser des risques importants sur la croissance économique chinoise. Le Naira n'est pas une monnaie convertible pourtant le Nigeria est un géant économique ; la Roupie également n'est pas convertible pourtant l'Inde est une puissance économique.

La convertibilité du franc CFA est d'autant plus virtuelle que les francs CFA de la BCEAO et ceux de la BEAC ne sont pas convertibles entre eux, ce qui n'encourage pas le développement  des échanges entre les deux zones. Au contraire, les mécanismes de la zone franc facilitent les relations financières et commerciales entre la métropole et les territoires, tout en supprimant le risque de change entre les deux monnaies (Euro et franc CFA).

 

 

Dr Prao Yao Séraphin

Vice-président chargé des affaires économiques et sociales de la cellule de veille et d'éveil (CVE) de la Côte d'Ivoire.

Président de l'association des théoriciens africains de la monnaie (ATAM)

praoseraph@yahoo.fr

 

 


1JEVONS, W.S. (1876). Money and the Mechanism of Exchange. New York, D. Appleton and Company.

2B. Courbis, E. Froment, J. M. Servet,1990, "4 propos du concept de monnaie", Cahi.ers d'Economie Politique, n" LB.

3KNAPP, Georg Friedrich. 1973, The State Theory of Money [1924]. New York : Augustus M. Kelley Publishers.

4Cf. Jean Foyer, France, qu'ont-ils fait de ta liberté, F-X de Guibert, 1999, p. 17

[v] Hugon Philippe, 1999, La zone franc à l'heure de l'euro, éd. Karthala, collection : Economie et développement.

 

Commentaires

Heureux d'avoir trouvé votre site intéressant.

Écrit par : resume websites | dimanche, 17 avril 2011

slt, c'est vraiment un constat pertinent dans la mesure où ses pays membre ne sont plus maitre de leurs économies .Si nos dirigeants politique pouvaient accepte cela et œuvre dans le même sens, l'Afrique de l’ouest aurait fait un grand pas vers le développement.

Écrit par : Daniel | vendredi, 10 juin 2011

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