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jeudi, 31 mars 2011

MOHAMED BOUAZIZI, LE VISAGE DE LA REVOLUTION

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S'efforçant de comprendre les bouleversements historiques du même type [que les déclins de l'Empire romain et du Christianisme], Hegel a cru pouvoir affirmer que toutes les grandes transformations sociales et politiques brutales sont préparées pas des transformations lentes et secrètes[1].  

Sa mère, Manoubia, a les yeux bleus noyés dans une mer de tristesse profonde. L'œil ne nage pas, même s'il est lacrymal. Elle s'interroge encore, mélancolique. Son regard est un pont qui mène à la formule définitive que Rilke a conçu, pour toute mère éplorée : Marie, qui mieux que toi connaît la nostalgie ? Une mère ravagée, parce que son fils s'est immolé. Le feu, comme la mer ou le vent, emporte tout. Y compris le fruit d'une maternité. Comment cela se peut-il, interroge encore les yeux de Manoubia ? Car les yeux également pensent. Rien, en effet, dans la tradition locale tunisienne ne renvoie à pareille coutume. Du moins le croit-on. Et la religion dominante le prohibe[2]. Mais l'immolation par le feu, qui prend corps en dehors de la tradition laïque tunisienne et de la religion musulmane, est-elle pour autant dénuée de toute signification publique et religieuse ? Pourtant, immoler veut dire tuer en sacrifice à une divinité. Et s'immoler signifie faire le sacrifice de sa vie. À Sidi Bouzid, le 17 décembre 2010, à quel dieu inconnu l'immolation devant le gouvernorat était-elle destinée ?    

Il s'appelait Tarek « Mohamed » Bouazizi, alias Besbouss ou Basbouss. Les surnoms disent beaucoup[3]. Au plan étymologique, ce surnom hypocoristique signifie « celui qui est à croquer de baisers »[4]. Un jeune homme gentil, seul soutien de famille, qui s'immole, un régime réputé « solide » et « dur » tombe, comme un vieux déchet, et se consume dans la fuite d'un clan. Alors, comment un petit acte, un geste peu banal il est vrai, conduit-il à une conséquence majeure ? Selon le vieux principe de causalité et de la mécanique (propagation) des forces, toute conséquence est entièrement contenue dans sa cause. Une lumière, dit Hegel, ne perd rien à en allumer une autre[5]. Ainsi, comment comprendre qu'une petite cause à Sidi Bouzid produise de si grands effets, à Tunis, puis dans le monde arabe, si cette cause-là n'est pas elle-même grande ? Ce bouleversement « sidi-bouzidien » qui a eu lieu, paradoxal en apparence, ne l'est plus dès lors qu'est admise l'hypothèse que le sacrifice-de-soi de Besbouss a consumé les fondements même du régime benaliste, qui, pour reprendre le mot de Mably, n'étaient que de la boue, des pierres usées et des bois pourris[6]. Comme nous le verrons, les explications ontologiques priment sur les explications politiques (monopartisme de fait, trucage électoral), sociologiques (mouvement social, révolte juvénile), économiques (corruption, captation des produits de la croissance, pauvreté) ou de transferts électroniques (révolution Facebook). Comment rendre intelligible le geste de Tarek « Mohamed » Bouazizi et tout le bouleversement qui en est résulté ? Hegel, philosophe de l'histoire vivante, s'est intéressé à ce type de phénomène particulier dont la portée réelle dépasse l'intention initiale de leurs auteurs. Et lorsque les résultats d'une action individuelle échappent à son auteur et revêtent une signification historique, Hegel parle de destin. Il a illustré sa conception à l'aide de maints exemples (César, Néron, etc.) et, entre autres faits, celui célèbre des voleurs de Marseille. Ceux-ci, cupides et portés à maximiser leurs profits, voulurent faire fortune avec des balles de soie infestées par la peste et provenant du Levant, qui furent donc bradées. Ils ne mesurèrent pas les conséquences éventuelles de leurs actes. En les acquérant à vil prix pour le revendre à Toulon, ils ont involontairement contaminés leurs propres familles et leurs concitoyens, en introduisant et en propageant l'une des plus graves épidémies que la France a connues. Jacques D'Hondt, rappelant la source bibliographique de Hegel, La relation de la peste dont la ville de Toulon fut affligée en 1721 de Jean d'Antrechaux, a fort savamment commenté cette approche[7]. C'est cela le destin hégélien, plus profond que la « péripétie » aristotélicienne.  C'est ce qui est advenu avec Besbouss. En effet, son sacrifice-par-le-feu, acte isolé et individuel, a revêtu une signification et une portée si générales, qu'il a occasionné la chute d'un régime et, par contaminations successives, l'ébranlement et l'effondrement d'un monde. Pourquoi ?

Sidi Bouzid[8], le lieu de l'événement, est une charmante cité de 1073 hectares située à 265 kms en dessous de Tunis, au cœur de la Tunisie. La ville, créée par le décret 58-290 du 04 novembre 1958, est enclavée et bâtie dans une cuvette entourée de montagnes. Ville éponyme, elle tire son nom du saint Sidi Ali Ben Bouzid (disciple du grand mystique Abou Median Al Andaloussi) inhumé dans un mausolée blanc. Cette commune est le chef-lieu du gouvernorat du même nom. Elle compte à présent plus de 42.000 âmes et, outre de nombreuses infrastructures et de grands établissements, dispose d'un beau palais municipal, dont le site internet met en exergue la qualité de la Relation avec le citoyen. L'internaute, qui y navigue, pourrait être séduit par cette publicité, s'il n'était pas averti du geste public de Besbouss qui signale la nature réelle des rapports entre administration locale et administrés.

Sidi Bouzid occupe le 44ème rang dans le classement des 264 municipalités tunisiennes établi par l'Institut national de la statistique[9]. La ville, à vocation régionale, est un grand centre de production et de commercialisation agricoles (arbres fruitiers, céréales, amande, asperges, produits maraîchers), et le premier producteur de légumes du pays. Bassin laitier, elle est réputée pour ses tomates séchées et sa production d'agneau qui bénéficie d'une Appellation d'Origine Contrôlée (AOC). Cette économie, à forte dominante agricole, organise un secteur industriel en essor (textile, habillement, cuir, chaussure, etc.).

Le 30 janvier 1943 eut lieu, dans cet ancien protectorat français, une célèbre bataille opposant les Alliés et les divisons blindées nazies.

Après la localisation et la présentation, l'événement. Sidi Bouzid, 17 novembre 2010. Un jeune vendeur ambulant de produits agricoles, connu, se voit confisquer ses modestes et uniques instruments de travail, une charrette et une balance, par des agents zélés de la police municipale. Motif : absence d'autorisation de commercer. Petite infraction. En réalité, un abus de pouvoir visant à obtenir des compléments de revenus. Brimades et corruption. Une fois de plus. Aucune indulgence. Une fois de trop. C'est la énième fois. La relation avec le citoyen tant vantée par la municipalité ne fonctionne pas. La municipalité est construite et fonctionne sur le modèle de l'État benaliste. Le citoyen n'a de reconnaissance, que lorsqu'il est soumis à l'arbitraire du pouvoir central ou local. Au fond, le pouvoir local, c'est le pouvoir central même. Il n'y a pas de différence, d'espace où l'on respire. La substance publique est la même, à Tunis ou Sidi Bouzid, dans toute la Tunisie. Le régime est « solide » et « dur ». L'identité entre la partie (municipalité) et le tout (l'État), cette identité-là, disons-nous, est complète. Les institutions publiques sont fusionnelles, à tel point qu'elles ont littéralement incorporé les entreprises privées. Toute l'Europe libérale soutient ce grave amalgame (contraire à ses principes économiques) et ce mépris des libertés individuelles, pour deux motifs essentiels, économique et laïque : les performances macro-économiques et la sévérité contre l'islamisme. Tout ce dispositif « technique » (au sens que Heidegger prête à ce mot) autorise de larges connivences européennes et américaines, consolide les compromissions internationales, cautionne et renforce le despotisme local. Les agents territoriaux (de la municipalité) qui saisissent et rançonnent les administrés ne sont pas des irresponsables. Ils agissent pour défendre ce monde-là érigé en système. Leurs petits profits ne sont que la déclinaison, l'atomisation des grands profits qui ont lieu en hauts-lieux. Leur arbitraire n'est que la mise en œuvre, au plan local, de l'absolutisme et des caprices au sommet de l'État. Sur simple décision, ils confisquent, s'emparent. Un clan, une minorité tient le tout. Le droit ne fonde pas le système, c'est l'arbitraire qui le régule. En vérité, c'est contre ce système-là que se dresse « celui qui est à croquer de baisers ». Et, ce 17 décembre 2010, Besbouss parcourt, à pieds, tout le système, en d'incessants va-et-vient entre son domicile, la mairie et le gouvernorat. Comme un tambour, son sang frappe ses tempes. Il avait déjà l'habitude de marcher, pour vendre. À présent, il marche autrement et pour un autre motif : récupérer ses outils de production. C'est l'être social qui détermine la conscience, avait dit un philosophe. Besbouss ne subit déjà plus le système, puisqu'il a décidé d'en faire le tour, de le cerner. Les Grecs anciens ont très tôt compris que « cerner », « critiquer » et « cribler » participent de la même racine lexicale et renvoient à la même réalité. Une anecdote significative. En 1992, invité par Jacques D'Hondt à prononcer une communication sur Hegel et l'Afrique[10] à Tunis, nous avons écouté l'éminent Jean Toussaint Dessanti rappeler aux intellectuels tunisiens le lien intime et étroit entre ces trois mots. L'esprit critique (synthèse), dira-t-il, cerne (parcourt, encercle, pénètre) et crible (vise, sépare et dissout) toute réalité. Mohamed Bouazizi n'est pas philosophe, mais il accomplit mieux que les penseurs l'essence critique de la philosophie. Il arrive en mairie. Nul ne l'entend. Au reste, comment aurait-il pu l'être ? Les oreilles compromises n'écoutent jamais. Il se rend alors au Gouvernorat, à plusieurs reprises. De même, aucun accueil. Il est dans une caverne[11], un prisonnier exceptionnel, pas comme les autres. Il en sort, le soleil frappe de clarté. Le face à face est total. D'un côté, un individu riche d'une forte et juste colère, qui oublie tout, y compris sa famille. Sa subjectivité est à son maximum d'intensité. Il a conscience du face à face. De l'autre, tout l'État, faible de son arbitraire, non-conscient, certain de sa solide objectivité. Rilke dit à dessein : le destin, c'est faire face, toujours faire face, rien d'autre que cela. L'inversion du monde a déjà eu lieu dans ce face à face. La conscience est du côté du sujet, tandis que l'inconscience est du côté des institutions. Ce 17 décembre 2010, Besbouss leur « fait face », comme il a « toujours fait face », pour sa famille en devenant le soutien unique, par les maigres bénéfices tirés de son petit commerce. Nul ne lui connaît de fiancée qui eut pu le pondérer. Il ne fera « rien d'autre que cela », faire face, après l'arbitraire gifle, l'humiliante réponse de Faïda Hamdi, agente territoriale, en réponse à ses petites doléances. Il n'y pas d'échappatoire. Doit-il vivre ainsi ? Et, en définitive, qu'est-ce que ce-vivre-ainsi, quand précarité, arbitraire et humiliation sont les seuls constituants de l'existence ? Si l'humain est dans ce-vivre-ainsi, c'est que l'homme n'est plus « rien », le nihilisme est à son comble, l'État lui-même n'assure plus sa mission première. Un bidon d'essence, une allumette, il se sacrifie par le feu devant le Gouvernorat. Où était Mourad Ben Jalloul, le gouverneur ? Comble de l'ignominie, ce ne sont même pas les représentants de l'État qui tentent d'arrêter son immolation, mais des anonymes, des concitoyens présents sur les lieux[12].

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Jusqu'ici, ni l'infortunée Faïda Hamdi qui porta la gifle fatidique, ni le maire de Sidi Bouzid, Osmane Al-Tifi, et moins encore le président de la République, Zine El-Abidine Ben Ali, n'auront compris le sens et la signification du geste de Mohamed Bouazizi, même s'ils en ont mesuré la gravité. La photo officielle de la visite que le Chef de l'État a rendu au grand brûlé, à l'hôpital de Ben Arous, où lui étaient prodigués les soins, est à cet égard frappante. Le président et le corps médical, qui organise la visite, paraissent être dans un état d'incompréhension, littéralement devant un cas de figure dont ils ne comprennent pas du tout la raison. S'immoler pour une charrette, une balance, trois cageots de légumes et de fruits confisqués ? D'autant, qu'ils semblent, en effet, ne pas avoir présent à l'esprit un exemple antérieur d'immolation susceptible de leur fournir un début d'explication. Leurs visages, stupéfaits et interrogatifs, laissent transparaître une évidente crise de connaissance. La vue du grand brûlé, au corps totalement recouvert de bandes, semblable à une momie, ajoutait à l'effarement. Comment un tel geste est-il possible, semblent-ils tous penser ? Au reste, ni les explications sociologisantes (revendications sociales et catégorielles), ni même les motifs psychologisants (ras le bol) ou les mœurs locales (déshonneur dû à la gifle d'une femme) rapportés par Christophe Ayad[13], qui venaient juste un mois après les éloges économiques faits par Dominique Strauss-Kahn[14], directeur général du FMI, ne suffisent à rendre rationnel ce geste inouï. Comment donc l'expliquer ? L'état d'esprit de Besbouss n'est pas courant. Il n'a pas craqué, au sens où on le dit souvent de personnes excédées par une situation. Son état d'esprit, qui repose sur l'attention volontaire, concentration maximale de la conscience, et qui, de tous les états affectifs complexes, est le plus élevé, est la saisie directe des tensions ultimes des limites d'une époque fixée dans sa phase terminale. L'insupportable ne dépend pas tant de la nature d'un fait ou d'une situation, que de la conscience qui n'en accepte plus le poids. C'est le propre et le trait des époques de transition historique. Pour s'en convaincre, rappelons les paroles engagées d'une Coladeira en vogue en Guinée-Bissau et au Cap Vert, au temps de la lutte armée de libération, qui expose l'insupportable : Si c'est pour ainsi vivre / Mourir tout le temps [à petit feu] / Mourir alors une fois [pour toutes] / Luttant pour la vie, contre la famine et le chômage / L'injustice et la misère / Contre l'exploitation, contre le colonialisme / Oh peuple, [de vivre ainsi] cela n'est pas une vie ![15] Mais, pourquoi l'immolation et non pas la lutte armée ou l'engagement syndical, pour dénoncer les injustices et les exactions du régime benaliste ?  

« Immoler », nous l'avons dit, signifie tuer en sacrifice à une divinité. Les rituels qui accompagnent toute immolation sont connus. Et « s'immoler » veut dire faire le sacrifice de sa vie. Ainsi, dans la mesure même où le fait de « s'immoler » intègre l'« immolation », nous pouvons demander en direction de quel dieu caché ou oublié il opère ? Précisons que, dans l'acte de « s'immoler », le sujet fait de sa propre subjectivité l'objet même du sacrifice. Le sujet devient, ainsi, à soi-même, son propre et unique objet. Le sacrificateur et le sacrifié sont une seule et même chose : le premier est identique au second. Si à présent nous daignons supposer l'existence d'un dieu oublié ou caché en Tunisie, vient au jour la question suivante : le 17 décembre 2010, alors que le soleil est à son maximum, à quel dieu inconnu était destinée l'immolation de Besbouss, par le feu, devant le Gouvernorat de Sidi Bouzid, édifice de l'autorité centrale, du régime benaliste ? Bien évidemment, ce dieu n'est pas celui du Coran ou de quelqu'autre religion monothéiste. Le dieu caché dont il s'agit ici est Moloch, l'une des anciennes divinités de Carthage qui y a été importée par les Phéniciens, au moment où ils fondèrent cette colonie d'Afrique. Les politologues, les journalistes, les sociologues qui ont tenté d'expliquer l'acte de Tarek « Mohamed » Bouazizi, n'ont pas perçu ce trait culturel enfoui dans l'histoire ancienne de la Tunisie et profondément replié dans l'inconscient collectif des Tunisiens. Ils ont oublié cette religion oubliée. Gustave Flaubert est le dernier qui a mentionné ce qu'elle fut, dans son célèbre roman Salammbô[16] sur « la guerre des mercenaires ». L'écrivain français y décrit, en termes poignants, le rituel de sacrifice des enfants au dieu Moloch, par une immolation stupéfiante d'horreur dans une fournaise ardente. Bien mal lui en a pris. En effet, redoutable critique littéraire de son époque, Sainte-Beuve n'a pas ménagé ses critiques à l'adresse de Flaubert qui aurait, selon lui, déformé les faits dans un tableau accablant contre les Carthaginois[17]. C'est que, sur cette question, Flaubert s'inscrivait dans la tradition romaine de dénigrement de Carthage, sa grande rivale. Si l'on en croit les auteurs Romains, soupçonnables de partialité, écrit Serge Jodra, on immolait à ce dieu des enfants vivants, le plus souvent en les faisant brûler sur l'autel[18]. Flaubert accepta donc l'idée du rite de sacrifices d'enfants au dieu Moloch et, avec la force de ses images, décrivit comment les parents offraient, dans un assourdissant vacarme de tambours, leurs enfants à Moloch, jetés vivant dans une fournaise faite dans le ventre de la gigantesque statue du dieu. Son récit est vivant, impressionnant même. Aussi la polémique fut-elle vive entre Sainte-Beuve et lui. Leurs échanges épistolaires sur ce point constituent un chef d'œuvre de critique littéraire. En tous les cas, quel que soit le degré de réalité du culte carthaginois au dieu Moloch, il a bien existé une antique tradition d'immolation par le feu en Tunisie (ainsi qu'en Phénicie et en Israël) que la plupart ont aujourd'hui oubliée. Or, c'est elle que Besbouss a spontanément réactivée. On comprend dès lors mieux pourquoi son immolation n'a eu qu'une portée tunisienne, et que partout ailleurs dans le monde arabe où elle a été répétée, elle n'ait pas produit les résultats escomptés. Car le fait est unique et propre à la Tunisie, et nullement exportable en milieu arabe. Ainsi, en s'immolant par le feu, le jeune Tarek « Mohamed » Bouazizi a-t-il opéré au réveil subit, brutal et mécanique d'une fort vieille « structure endormie », oubliée, et jusque-là profondément enfouie dans l'inconscient collectif tunisien, qui prend racine dans l'antique religion phénicienne dont le culte se répandit à Carthage, colonie phénicienne.

Ce qui a fait la force locale du suicide de Besbouss, c'est précisément que son acte était in-compréhensible à ses compatriotes de toutes les classes sociales. De la stupéfaction des personnes qui se trouvaient devant le Gouvernorat à la visite du président Ben Ali, on peut retracer les étapes de cet étonnement qui perdure encore. Au final, sa dé-cision de s'immoler introduira une diremption (rupture, séparation) qui brisa d'un coup le vieil édifice de l'État post-bourguibien. Le mouvement social politico-syndical qui suivra ne fera qu'en dévoiler et récolter les débris. Ainsi, dans le reste du monde arabe (Algérie, Maroc, etc.), ce n'est pas l'immolation par le feu, non exportable, qui servit de modèle, mais le mouvement social tunisien justement né et dynamisé par le geste de Besbouss. Si l'immolation est non pertinente en dehors de la Tunisie, le modèle d'écroulement auquel il donnera lieu fera école. Pour être clair, ce ne sont pas les événements sociaux de 2008 qui ont déterminé le geste de Tarek « Mohamed » Bouazizi, mais c'est l'immolation par le feu de ce dernier qui a réenclenché et orienté ce mouvement social qui manquait d'orientation et auquel manquait encore l'occasion, jusqu'à la chute du régime et de l'État post-bourguibien.

Hegel n'eut pas tort de rappeler, comme le dit J. D'Hondt dans notre épigramme, que les grands bouleversements sont toujours préparés par des transformations lentes et secrètes. Tarek « Mohamed » Bouazizi, petit vendeur ambulant de produits agricoles, a été le levain de la pâte, celle du changement. Personne ne l'avait vu la pétrir, ni Faïda Hamdi, ni Osmane Al-Tifi ou Mourad Ben Jalloul. Et jusque-là, pas même Leïla Trabelsi ou Zine El-Abidine Ben Ali. Quand, comme dans le rituel au dieu des Phéniciens, il mit son corps au four, son immolation subite - qui ne pouvait pas être anodine - ébranla tout un monde.  

Manoubia, non pas Lalla Manoubia[19], mais bien Manoubia Bouazizi, disons-nous, apprenez à connaître, comme Marie, la nostalgie, le nostos-algos. Et, par la Sodade ou le Souvenir, surmontez la douleur. Mais à toute mère dont le fils améliore le sort du monde par le sacrifice de soi, un sens est donné à sa maternité.

Manoubia, cette lettre est ma brève méditation sur Besbouss. Car, entre Carthage et les Hespérides, il existe un chemin de héros.  

 

Dr Pierre Franklin Tavares

Mobile : +33 (0) 6-87-34-21-22

Courriel : tavarespf@hotmail.com



[1] Jacques D'Hondt, Hegel secret, Recherches sur les sources cachées de la pensée de Hegel, PUF, Paris, 1968, p. 198.

[2] Le Coran, et spécialement la Sunnah (vie de Mahomet), interdit et condamne le suicide, comme infraction à la vie définie don et prêt provisoire de Dieu.   

[3] Jean-Louis Beaucarnot, Les prénoms et leurs secrets, éditions Denoël, Paris 1990.

[4] Wikipédia, Mohamed Bouazizi.

[5] Hegel, Platon, in Leçons sur l'histoire de la philosophie, tome 3, La philosophie grecque, Vrin, Paris, p. 456.

[6] Gabriel Bonnet de Mably, Des droits et des devoirs du citoyen, librairie Marcel Didier, Paris, 1972, p. 36.

[7] J. D'Hondt, Les voleurs de Marseille, in Op. Cit., p. 185 - 191. 

[8] Sidi Bouzid, site de la ville : http://www.commune-sidibouzid.gov.tn/fr/index.htm

[9] Les données sont celles du recensement de 2004.

[10] P. F. Tavares, La conception de l'Afrique de Hegel comme critique, 23ème Congrès International des Sociétés de Philosophie de Langue Française, Tunis, septembre 1991. Communication publiée dans Économie en crise, Chemins critiques, revue haïtiano-caribéenne, Vol. 2, n° 2, septembre 1991, p. p. 153 - 161.

[11] Allusion est faite ici au mythe de la caverne dont parle Platon.

[12] Christophe Ayad, Sidi Bouzid, l'étincelle, Libération, 5 février 2011.

[13] C. Ayad, Ibid.  

[14] D. Strauss-Kahn, 18 novembre2010, à Carthage : « La Tunisie est un bon exemple à suivre ».  « L'économie tunisienne va bien, malgré la crise ».  http://www.agoravox.tv/actualites/economie/article/quand-dsk-faisait-l-eloge-de-ben-28969

[15] Nhô Balta, Chant de lutte, Bissau, 1974.

[16] Gustave Flaubert, Salammbô, Gallimard, Paris, 1970.

[17] C.- A. Sainte-Beuve, Salammbô, Nouveaux Lundis, Calman Lévy, t. IV, Lundi 8 décembre 1862, p. p. 31 - 51 ; suite de l'analyse, Lundi 15 décembre 1862, p. p. 52 - 72 ; suite et fin, Lundi 22 décembre 1862, p. p. 73 - 95, Paris, 1885.

[18] Serge Jodra, Moloch, http://www.cosmovisions.com/$Moloch.htm

[19] Horizons, Musulmanes célèbres - Lalla Manoubia : La sainte de Tunis, fin du XIIème - 1257, mis en ligne le 29 août 2010, http://www.horizons-dz.com/culte/13266.html  

19:41 Écrit par Fernand AGBO DINDE dans Afrique, Cap-Vert, Informations diverses | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : afrique, tunisie, le visage de la révolution en tunisie, mohamed bouazizi | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | Pin it! |  Imprimer | | |

Commentaires

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Écrit par : Tennis Bracelet | dimanche, 10 avril 2011

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