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mercredi, 17 août 2011

COTE D'IVOIRE: LE CLIVAGE FONDAMENTAL

MAMADOU KOULIBALY. LIDER.jpg

Le dernier-né des partis politiques ivoiriens, Liberté et Démocratie pour la République (LIDER), a fait sa première sortie le 11 août dernier, un mois jour pour jour après le départ hypermédiatisé du FPI de Mamadou Koulibaly, son “président-fondateur”. Quatre mois jour pour jour après le violent kidnapping de Laurent Gbagbo par les forces françaises et leurs supplétifs d’alors, les Forces Républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI). On peut se contenter de considérer ce nouvel objet politique sous l’angle exclusif de la compétition entre les différentes chapelles partisanes. Et il est assez piquant de noter que Le Nouveau Réveil, journal pro-Ouattara, qui s’est enthousiasmé au commencement pour l’aventure politique de Koulibaly, et Notre Voie, journal du FPI, ont eu le même traitement de l’événement. Koulibaly n’est parti qu’avec des « feuilles mortes », et a fait une « maigre moisson ». Leçon de choses: dans l’arène politique, personne ne fait de cadeau à personne. Et les petits “clins d’oeil” ne servent qu’à exacerber les divisions du camp adverse…

Pour notre part, nous voudrions nous attarder sur les enjeux idéologiques de la création de LIDER. Qui revendique très clairement son appartenance à la grande famille libérale. Au moment où les pays-phares du libéralisme vacillent sur leurs bases et redoutent un krach financier et un effondrement du système. Crise de la dette, folie des marchés financiers, conséquences désagréables de la dérégulation et de la désindustrialisation de l’Occident qui en est le corollaire… Les idéologues de la”démondialisation”, nouveau mot pour définir le protectionnisme, commencent à se poser en alternative et à engranger des partisans.

Aujourd’hui, les Etats-Unis, patrie emblématique du libéralisme, vivent en “prenant crédit” auprès de la Chine, toujours dirigée par un Parti communiste qui a jeté aux orties son orthodoxie et adopté une forme de capitalisme d’Etat hybride qui semble relativement lui réussir… pour l’instant. Economiquement piégé, l’Occident libéral engage des guerres au nom de la démocratie. Hier en Irak, aujourd’hui en Côte d’Ivoire et en Libye. Et où demain?

On peut toujours rétorquer que le libéralisme n’y est pour rien, que c’est l’ingérence gouvernementale, de nature profondément keynésienne donc “socialiste” qui a, par exemple, fabriqué la crise des “subprimes”. On peut dire que le libéralisme est par nature pacificateur, parce que, dans sa vision idéelle, les nations qui commercent ensemble ne se font pas la guerre. Mais est-il réaliste d’imaginer qu’une Côte d’Ivoire dirigée demain par le LIDER soit le seul pays qui applique “bien” les recettes miraculeuses du libéralisme “pur”?

Dans son discours de présentation de son parti, Mamadou Koulibaly dit quelquechose qui nous semble pertinent. Selon lui, les concepts de gauche et de droite sont inopérants en Afrique. Le véritable clivage se situe, selon lui, entre l’étatisme castrateur et le libéralisme émancipateur. Mais ces concepts, dans toute leur pertinence, ne sont-ils pas des “pièges” pour une Afrique qui doit faire preuve, plus que jamais, d’une créativité conceptuelle bien son histoire, sa géographie et sa sociologie? Mamadou Koulibaly prend l’exemple du marché foncier pour illustrer les bienfaits que l’affirmation de la propriété individuelle apporterait à la Côte d’Ivoire. Munis de leurs titres de propriété, les paysans devenus exploitants agricoles pourraient obtenir des crédits bancaires, acheter des intrants et des engins, et améliorer leur productivité.

Le schéma est séduisant sur le papier, mais se heurte à un certain nombre de réalités locales. Premièrement la conception profonde que beaucoup d’entre nous ont de la ruralité. Le village est à la fois terroir ancestral inaccessible voire mystique, moyen de production, cimetière et lieu de mémoire. Le paysan dont le cousin rachètera à la banque son titre de propriété, après qu’il ait fait quelques “mauvaises années”, admettra-t-il de bon coeur une transaction de cette nature? Et si c’est l’ancien métayer «allogène » qui récupère ses terres? Sur quel mode seront distribués les titres de propriété, alors que le concept même de propriété est source de conflits, et que ni les “transactions traditionnelles”, très souvent orales, ni le droit coutumier, souvent interprété de manière fantaisiste par les dépositaires du pouvoir local, ne peuvent être un point de départ pertinent? Plus grave, un pays comme la Côte d’Ivoire peut-il “supporter” socialement l’activisme des fonds américains ou asiatiques cherchant à acheter des terres et proposant aux paysans, pauvres parmi les pauvres, des deals qu’ils ne pourront pas refuser?

Au-delà de toutes ces considérations, on peut se poser une question: dans un Etat dominé, occupé militairement par la France et l’ONU, où les élections et les institutions ne tiennent que si elles ne disconviennent pas à la “communauté internationale”, débattre des subtilités du socialisme et du libéralisme est-il aussi fondamental que cela? Le peuple ne doit-il pas arracher le droit de disposer de lui-même avant toute chose? Contrairement à ce que certains disent, Mamadou Koulibaly n’est pas passé du socialisme au libéralisme. Il a de tout temps été libéral. C’est au nom de la nécessaire lutte contre les structures du parti unique qu’il s’est, selon ses propres explications, fait compagnon de route des sociaux-démocrates, des marxistes et des frustrés de tout bord qui se sont réunis pour créer le FPI qui était, selon son fondateur, un « front », une sorte de fédération de plusieurs tendances idéologiques.

Aujourd’hui, après le 19 septembre 2002 et le 11 avril 2011, la question de l’indépendance de la Côte d’Ivoire s’est substituée à celle du multipartisme, depuis que l’alternance d’octobre 2000 a été littéralement “sabotée” par l’ancienne puissance coloniale qui a réussi à se remettre au centre du jeu et à imposer sa volonté. Au-delà du libéralisme, du marxisme, du conservatisme et de toutes les autres écoles de pensée. Un autre “front” ne s’impose-t-il pas désormais? Mamadou Koulibaly, qui s’est refusé à condamner la dernière expédition punitive de la Force Licorne, la qualifiant de “remise en ordre”, considère-t-il que « la guerre de la France contre la Côte d’Ivoire » s’est terminée au bénéfice de la Côte d’Ivoire, pour que la subtilité des choix de société puisse s’exprimer sur une terre désormais “libérée”? Question subsidiaire: face à un RDR membre de l’Internationale libérale, Mamadou Koulibaly, qui prône les vertus du bipartisme, veut incarner une opposition tout aussi libérale que le pouvoir. La Côte d’Ivoire ne mériterait-elle donc rien d’autre que le choix entre un libéralisme de type A – frelaté selon l’interprétation de Koulibaly – et un libéralisme de type B, plus authentique? Le débat est ouvert.


Source: Le blog de Théophile Kouamouo

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