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vendredi, 06 janvier 2012

COTE D'IVOIRE: LE SENTIMENT DU STATU QUO AD VITAM


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A l'occasion du Nouvel An 2012, Alassane Ouattara a sacrifié au rituel institutionnel et adressé les vœux traditionnels du chef de l'Etat aux Ivoiriens. Nous laissant le sentiment que dans ce pays, les messages enjoliveurs continueront à jamais de prendre le pas sur la réalité et qu'il faudrait peut-être désespérer, pour de bon, de voir nos nouvelles autorités gouverner autrement la Côte d'Ivoire et conduire notre peuple à une vraie réconciliation.

Nous aurions bien voulu partager son optimisme pour la « Côte d'Ivoire de demain », qu'il annonce comme un « pays rayonnant, ouvert sur le monde » mais la réalité totalement décalée qu'il ne semble pas prendre en compte dans son discours lénifiant sur une Côte d'Ivoire que seuls lui et son entourage voient comme pleine du « bonheur d'être ensemble », célébrant « la paix et l'espoir retrouvés » quand la misère, la pauvreté, le chômage galopant et la déchirure sociologique rongent la nation, ne nous y autorise guère.

Après son adresse à la nation à la faveur du 51ème anniversaire de l'indépendance de la Côte d'Ivoire, c'est la deuxième fois qu'Alassane Ouattara nous sidère par sa vision scandaleusement décalée de la situation en Côte d'Ivoire. Nous comprenons qu'en tant que chef de l'Etat, il veuille donner de l'espoir à ses concitoyens par un discours rassurant mais il ne s'agit pas, pour y parvenir, d'escamoter la réalité et de lustrer plus que de nature le quotidien désastreux des ivoiriens, échappant ainsi à une autocritique indispensable, à une peinture honnête du vécu de nos compatriotes et à un devoir de vérité. Nous donnant clairement le sentiment d'avoir affaire à deux Côte d'Ivoire bien distinctes : celle reluisante et enviable des discours d'Alassane Ouattara et l'autre des Ivoiriens plongés dans le désastre, aux cœurs horriblement mortifiés par les crimes, massacres et pillages des FRCI et des milices pro-Ouattara que sont les Dozos.

De sorte qu'avancer que « nos familles ont retrouvé la sérénité » est une contrevérité. Parce que l'Ouest de la Côte d'Ivoire ne fait pas partie de ce pays que dépeint ainsi le chef de l'Etat. Il n'évoque pas même en une phrase le drame épouvantable de cette partie de notre territoire nationale. De quelle Côte d'Ivoire parle donc Alassane Ouattara, honnêtement ? De quelle Côte d'Ivoire est-il question, quand il affirme que « chaque ivoirien peut vaquer tranquillement à ses occupations, en dépit de quelques dérapages de certains éléments des FRCI » ? « Quelques dérapages », dit-il ? Vit-il vraiment avec nous, sur le territoire ivoirien ? Parce que tous ceux qui vivent sur cette terre d'Eburnie savent que depuis les évènements d'Avril 2011, les FRCI n'ont jamais cessé de faire la Une des quotidiens ivoiriens, tant leurs exactions sont récurrentes et destructrices. Des dizaines voire des centaines de vies humaines ont été ainsi fauchées par leurs armes. Dans l'impunité la plus totale.

Mais tant qu'il s'agissait des pro-Gbagbo, il n'y avait guère de quoi ameuter la terre. Dès que 5 de ses partisans ont été occis à Vavoua, la machine sécuritaire ouattarandienne s'est mise en branle : « Nous avons pris des mesures énergiques à cet égard, notamment la création d'une police militaire, pour y remédier ». Ainsi donc il y aurait deux catégories d'Ivoiriens : ceux qui peuvent subir toutes sortes de maltraitances sans que personne n'en soit ému et ceux auxquels il ne faut absolument pas toucher.

Au titre de ces mesures énergiques, « partout dans le pays, les policiers et les gendarmes sont redéployés, pour veiller à la sécurité des personnes et des biens.  Près de 10.000 hommes ont été désarmés. Nous mettons tout en œuvre pour assurer leur réinsertion économique et sociale.». Mais la précision de taille à apporter, c'est que ces policiers et gendarmes, accusés - pour l'essentiel du peloton - d'être des pro-Gbagbo, opèrent sans la moindre arme et que les 10.000 hommes désarmés en question le sont sur un total de 27.000 supplétifs et FRCI au statut hybride et encore très mal défini qui occupent toute la Côte d'Ivoire, dont bon nombre se sont reconvertis aux braquages et attaques à main armées, écumant Abidjan et les villes de Côte d'Ivoire. De quelle sécurité des personnes et des biens parle-t-on donc ?

Dans bien de villes de l'intérieur du pays, commissariats et tribunaux sont encore inopérants, huit mois après la saga des FRCI. La situation sécuritaire dans notre pays est si préoccupante que même l'ambassade de France, soutien indéfectible de Ouattara, exige des ressortissants français la plus grande vigilance et une prudence de tous les instants ; des consignes fermes ont été, à cet effet, éditées à leur attention sur le site Internet de l'institution. Les Etats-Unis, eux-mêmes classent la Côte d'ivoire, aujourd'hui, parmi les pays à risque pour ne pas dire les plus dangereux de la planète. C'est au point où le Canada a tout bonnement délocalisé sa représentation diplomatique au Sénégal. Plus personne ne fait confiance à la Côte d'Ivoire quand à sa capacité à protéger les populations ivoiriennes, les étrangers et leurs biens. Comme on peut le voir, La France, les Etats-Unis et le Canada ne parlent pas de la même Côte d'ivoire qu'un Alassane Ouattara contemplatif et en pleine extase.

Quant à la salubrité qui couvre le gouvernement Ouattara de fierté au point qu'il puisse dire dans une adresse de fin d'année : « Des moyens considérables sont mis en place pour améliorer la salubrité dans nos villes ainsi que l'hygiène et le cadre de vie de nos populations (même s'il est de notoriété que les balayeuses de nos rues ne sont pas payées et que ces projets avaient été déjà bouclés par Gbagbo, en collaboration avec la Banque mondiale)», elle n'a en fait cours qu'à Abidjan et, dans une moindre mesure, à Yamoussoukro. L'intérieur du pays croule sous les ordures et l'anarchie, occasionnant, actuellement, une endémie de fièvre typhoïde et des épidémies de choléra dans plusieurs villes de Côte d'Ivoire. Et même la fameuse « Opération pays propre » à Abidjan, n'a été menée que pour les indispensables besoins médiatiques du nouveau pouvoir. La preuve, à ce jour, l'opération a connu un coup d'arrêt inexplicable, au regard de la détermination de départ, et de vastes quartiers connus pour leur insalubrité légendaire et gérés par des municipalités à dominance RDR (le parti de Ouattara) n'ont pas été le moindre du monde effleurés. C'est le cas des quartiers des communes d'Abobo, d'Adjamé et d'Attécoubé. Or, s'il y a des espaces urbains à assainir de toute urgence, ce sont bien ces communes-là. Que nenni ! Elles ont été royalement ignorées. Allez-y comprendre quelque chose.

Côté santé, « d'énormes efforts sont fournis pour que les soins de santé des Ivoiriens les plus défavorisés soient gratuits, sur toute l'étendue du territoire national ». Une autre affirmation en décalage avec la réalité : officiellement, les consultations, les analyses médicales et les médicaments sont gratuits. Mais les pharmacies de nos hôpitaux et centres de santé sont désespérément vides et les réactifs chimiques des laboratoires inexistants, le plus clair du temps. Les salles d'hospitalisation et les cabinets des praticiens sont crasseux. Les techniciens de surface, comme il est convenu de les appeler, ne travaillent plus ; ils ne sont plus payés par les hôpitaux du fait de la gratuité des consultations qui les privent de précieuses ressources de fonctionnement auxquelles l'Etat ne peut faire face. Spectacle irréel que celui de nos hôpitaux, aujourd'hui, surtout en cette période de vents secs et de poussière de l'Harmattan.

Sur le crève-cœur de nos universités publiques fermées pour deux années, livrant nos étudiants à la rue, le chef de l'Etat ne s'embarrasse pas de se justifier : « Les universités sont en train d'être réhabilitées à cause de l'état de dégradation avancé des infrastructures. Ces travaux de réhabilitation sont indispensables pour donner aux étudiants et aux enseignants, un meilleur environnement ». Combien d'universités africaines peuvent-elles se prévaloir d'avoir les infrastructures de nos écoles supérieures et universités ? Sont-elles pour autant fermées ? Point du tout. Au demeurant, une réhabilitation peut-elle justifier qu'on ferme des universités pour deux années de suite ? On comprendrait pour quelques mois. Mais deux années ? C'est impensable. Cette décision échappe à toute logique. A moins qu'elle ait pour objectif de cacher au monde, sous des dehors de réfection et tapie derrière le souci de remise à neuf, l'ampleur de la destruction et du pillage des FRCI, en avril 2011, sur nos universités publiques.

Le chef de l'Etat clame également, à notre grande surprise : « La confiance des partenaires extérieurs a été restaurée. Les investisseurs reviennent, chaque jour plus nombreux et plus motivés ». Et pourtant un banquier en poste à Abidjan est catégorique : « Personne ne peut s'amuser, en ce moment, à venir investir dans notre pays. Le racket et le braquage y sont un frein. Les autorités gouvernementales ont peur des hommes armés. Puisqu'elles leur doivent leur pouvoir. C'est l'économie du pays qui en prend un coup. C'est dommage pour la Côte d'Ivoire. On aurait pu éviter cette situation. Si on ne réagit pas le plus rapidement, on va droit dans le mur ». Il n'y a aucune garantie sécuritaire en Côte d'Ivoire. Pire, les armes de guerre sont en libre circulation, sur toute l'étendue du territoire. Alassane Ouattara n'aurait-il pas la situation réelle de son pays ? Pas si sûr ! Il fait de la diversion pour espérer séduire les investisseurs, l'opinion internationale et ses partenaires politiques occidentaux. Les croit-il assez naïfs pour être à ce point dupes ou espèrent-ils mettre de la poudre aux yeux des Ivoiriens ? Peu de chance qu'ils s'y prennent et que lui-même y parvienne.

Nous avons été encore plus stupéfaits de l'entendre plastronner : « A l'occasion de ce scrutin, vous avez exprimé, une fois de plus votre attachement à la démocratie et réaffirmé votre volonté de doter notre pays d'institutions fortes et légitimes ». « 2011 a ainsi consacré la victoire de la démocratie dans notre pays ». Il importe de rappeler que le nouveau découpage électoral ayant servi aux législatives a été conduit dans la plus totale illégalité. Le chef de l'Etat a pris par devers lui un décret pour relever le nombre des députés sans avoir mené aucun recensement national, sans avoir associé l'Assemblée nationale, et a procédé tout seul à l'affectation des nouveaux sièges. La CEI, sensé être indépendante, est entièrement à coloration RHDP, la formation politique qui l'a investi au second tour de la présidentielle. Des fraudes massives et de graves irrégularités ont été enregistrées lors du scrutin législatif du 11 décembre 2011 et laissent de nombreuses plaintes pendantes sur la table du Conseil constitutionnel, portées par des alliés contre d'autres alliés du RHDP. Comment comprendre une telle aberration ? Il est, en outre, resté sourd aux revendications de l'opposition menée par le FPI-CNRD pour un dialogue républicain devant conduire à la participation de tous les partis politiques du pays. Résultat : l'opposition a été marginalisée. A dessein, dirions-nous, histoire d'accaparer la majorité des sièges du parlement, dans un désormais célèbre « désert électoral ». Le Conseil constitutionnel - renouvelé anticonstitutionnellement - la CEI et ce nouveau parlement ne peuvent pas très exactement être considérés comme des « institutions fortes et légitimes », à moins que nous soyions tous frappés de cécité dans ce pays.

Le chef de l'Etat, pour finir, espère « une Côte d'Ivoire rassemblée » et « un ivoirien nouveau, plus respectueux des valeurs de la République ». Faut-il le croire quand la chasse à l'homme est toujours à l'ordre du jour contre les pro-Gbagbo en exil ou en prison et quand lui-même foule allègrement au pied notre Constitution pour laquelle il a prêté serment ? Un gouffre bien visible entre un discours enjoliveur et une réalité implacable. On ne peut tromper les Ivoiriens. Alassane Ouattara doit revoir sa copie s'il veut réussir à réconcilier les ivoiriens et leur redonner espoir. Les esquives ne servent à rien.


Que DIEU bénisse la Côte d'Ivoire !


In le quotidien ivoirien "Le Nouveau Courrier" N° 408 du jeudi 5 décembre 2012.

Commentaires

Très bon et très riche de renseignements! A diffuser largement!
Merci de tout cœur, cher Fernand!

Écrit par : Abel | jeudi, 19 janvier 2012

C'est un honneur, ABEL! Merci pour l'appréciation. Mon souci est de ne pas laisser triompher le mensonge. Avec des preuves objectives.

Bien à toi!

Écrit par : Dindé | jeudi, 19 janvier 2012

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