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mardi, 03 avril 2012

ALASSANE OUATTARA A LA RTI: DECRYPTAGE D'UN DISCOURS DEMAGOGIQUE


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Le samedi 30 mars 2012, le chef de l'état ivoirien, Alassane Ouattara, a accordé au palais présidentiel, un entretien à deux journalistes ivoiriens de la télévision nationale et du quotidien gouvernemental Fraternité-Matin. L'entretien a duré de 20h35 à 22h06, soit 90 minutes, le temps d'un match de football.

Cet entretien intervient dans un contexte qui n'est guère innocent. Il fait suite à diverses sorties de journalistes et acteurs politiques proches du RDR qui s'inquiètent de la dégringolade de l'image de leur mentor dans l'opinion. Dans la sous-région ouest africaine naguère acquise à l'idée de sa compétence, l'arrivée d'Alassane Ouattara au pouvoir par la "démocratie à l'arme lourde", dans des conditions plus qu'humiliantes pour l'Afrique, n'a laissé personne indifférent. Il était alors attendu sur le terrain des résultats et de la mise en œuvre du "vivre ensemble".

Hélas, les situations sécuritaire et économique en Côte d'Ivoire sont catastrophiques et la justice des vainqueurs a discrédité le régime face aux valeurs traditionnelles qui caractérisent les Africains. Contraints à l'exil par centaines de milliers, notamment dans la sous-région, les exilés ivoiriens ont inconsciemment contribué à faire connaître la vérité sur l'éviction de Laurent Gbagbo du pouvoir, à montrer le vrai visage du nouveau régime ivoirien et donc à faire connaître l'écart entre la propagande de conquête du pouvoir du RDR d'Alassane Ouattara et le sombre tableau d'une année de pouvoir. Une année d'exactions de toutes sortes sur les populations, de crimes impunis, de "rattrapage" ethnique, de brimades de l'Opposition, la haute direction du RDR allant jusqu'à promettre officiellement le cimetière à toute adversité politique.

Ceux des partisans du pouvoir qui ont encore un peu de lucidité en appelaient donc à cette sortie. Il en est ainsi de l'écrivain Isaïe Biton Coulibaly, qui proposait dans une contribution récente, que le chef de l'Etat suscite un entretien télévisé avec des citoyens ordinaires. Alassane Ouattara et ses communicateurs ont opté pour un entretien avec la presse publique. A-t-il enfin compris, lui qui ne vit et règne que par le soutien des capitales occidentales, que "hors de l'eau, le capitaine n'est rien" (Félix Houphouët-Boigny)? Est-il enfin conscient des limites de ses ambitions régionales avec un peuple qui ne se reconnaît pas en lui? La réponse se trouve dans le constat du chef de l'Etat lui-même: "si entre nous-mêmes, nous ne parvenons pas à nous réconcilier, comment voulez-vous que nous soyons crédibles dans nos relations avec les autres"?

Accuser le prédécesseur de tous les péchés d'Israël

Sur le "plateau" de l'entretien, Alassane Ouattara, physiquement peu frais, a joué à fond la carte de la familiarité, appelant les journalistes par leur prénom. Cela rappelle son débat télévisé avec le président Laurent Gbagbo qu'il a presque contraint au tutoiement fraternel avant de lancer la guerre que l'on a vue et de l'envoyer à la CPI.

Ouattara a utilisé une seule fois l'expression "mon pays", parlé à 5 reprises de la Constitution dont 3 fois relativement au Mali. Il n'a prononcé à aucun moment le mot "rebelles". Il a cité 3 fois les Etats-Unis sans jamais nommer la France. Il a pris soin de ne pas nommer Laurent Gbagbo, l'honorant toutefois du titre d'ancien président à 2 reprises, ce qui est une évolution notable même si c'est toujours pour le noircir.

Ces statistiques sur lesquelles nous reviendrons plus largement, parlent d'elles mêmes en attendant que les psychologues les fassent parler, notamment s'agissant du rabâché "mon pays" qui a été abandonné.

Selon Alassane Ouattara lui-même, l'objectif de cet entretien était "de parler avec ses compatriotes. Et de leur dire un peu comment il a trouvé la Côte d'Ivoire, ce qu'il a pu faire depuis un an. Et surtout où est ce que nous allons et comment nous allons y arriver". L'objectif ainsi défini, la forme de communication arrêtée, il ne restait au téléspectateur qu'à découvrir le chemin le plus court adopté pour y parvenir : la démagogie. Et bien entendu, le choix systématique d'accuser de tous les péchés d'Israël le prédécesseur, cet adversaire qui ne baisse pas l'échine malgré sa défaite militaire.

Détail important de l'opération, il nous faut consommer un "Ouattara nouveau". Tel le "Beaujolais nouveau", il devait se draper de son nouveau manteau de rassembleur des Ivoiriens, même si les faits ne résistent pas à l'ambition. Le "Ouattara nouveau" c'est aussi la conquête du cœur des FDS de la Police et de la Gendarmerie qui ploient sous l'humiliation des FRCI sans toutefois condamner les exactions de ses redoutables FRCI. Il veut "rassurer les policiers. C'est important qu'ils aient un minimum de confort. Ces gens font un travail difficile".

Cerise sur le gâteau, les Généraux FDS ne sont plus les Généraux de Gbagbo mais "des hommes bien, pour la plupart, d'entre eux", ayant agi sous la "menace de voir violer leurs enfants ou des choses comme ça". Bien sûr, c'est avec émotion qu'il a écouté leurs confessions avant de les nommer Ambassadeurs.

Il lui en a vraiment fallu du temps pour comprendre que s'ils ont "servi un autre Président, c'était leur devoir". "Recevoir tous les matins des rapports de la gendarmerie" lui a certainement permis de commencer à connaître le pays. Car le vrai problème du chef de l'Etat c'est sa faible de connaissance du pays.

Le "Ouattara nouveau" c'est surtout cette confession à faire pleurer quand il assure : "Je pense qu'il y a eu de l'impatience pour ma part, de la part de certains qui m'ont accompagné. Il y a eu des sentiments de graves injustices qui ont provoqué des colères, qui ont conduit à des manifestations qui ont débouché sur des morts. Ce n'est pas comme ça que je vois la Côte d'Ivoire, que je voyais mon combat. ... Je considère qu'en tant qu'homme politique, j'ai commis des torts à mes concitoyens, et je demande pardon". Quel aveu historique et émouvant sur sa responsabilité dans les tueries assorti d'une demande de pardon! De quoi suggérer à tous les exilés de rentrer au bercail si le pouvoir Ouattara ne nous avait habitués à de la démagogie sans lendemain !

Parler des conséquences, se taire sur les causes

Qu'elle eût été noble, cettedémarche, si son entretien n'était en même temps l'égrenage une longue litanie des conséquences d'une situation sans en toucher un seul mot des causes! Pour lui, le pays a été mal dirigé et parfois pas du tout dirigé pendant les 10, voire 11 précédentes années. Exit de son alliance avec la rébellion qui a coupé le pays en deux et administré la moitié du pays pendant 8 ans. Exit des blocages de son RHDP, accroché à la jouissance exclusive des accords de Marcoussis. Alors que Laurent Gbagbo n'avait pas le droit de se séparer d'un seul de ses ministres sans entraîner les blocages qui se terminaient par la réintégration dudit ministre via un sommet de la Cedeao, Ouattara est prêt à se séparer de tout ministre qui ne serait pas à la hauteur.

Même lorsque les questions portent sur les augmentations du coût de la vie, intervenues bien après sa prise de pouvoir, il accuse son prédécesseur. Même déporté à la CPI, Gbagbo serait-il un spéculateur? Ouattara dit avoir "des recettes qui tardent à produire des résultats".

Ouattara aura même le culot de parler de "rackets d'un point à l'autre qui ont été tolérés pendant des années" et qui sont à la base de l'augmentation du prix de la viande. De la part de l'allié des Forces Nouvelles, cela peut produire un vrai dégoût intellectuel. Sur l'insécurité, il pointe la crise et les autres mais peut-on avoir fait ouvrir des prisons et armé les prisonniers et s'étonner de l'insécurité attribuée à des "faux Frci qui sont d'anciens prisonniers"? Le ministre de la défense qu'il est, dit ne pas être capable de distinguer un faux Frci d'un vrai. En effet, protégés de tout temps par Ouattara, les Frci ne deviennent faux que quand ils commettent des exactions et des crimes.

Tout au long de l'entretien, Ouattara fait la fine bouche sur le PPTE dont le point de décision a été atteint par Laurent Gbagbo dans des conditions d'extrêmes adversités, mais est trahi à chaque fois quand il doit justifier les ressources pour le financement de ces promesses dont des centres de santé dans toutes les localités de plus de 2000 habitants. A l'écoute de certaines réponses, on croirait Alassane Ouattara encore et toujours en campagne.

Agnès Kraidy, journaliste professionnelle, a dominé le débat

Concernant l'Ouest, Ouattara reconnaît enfin les "massacres" même s'il continue de dénier à ces populations le droit de leur choix politique puisque pour lui, "ils ont été pris dans un traquenard, manipulés et utilisés par certains politiciens". Spécialiste de l'autosatisfaction, Alassane Ouattara s'est fait contredire, le même jour, sur le bilan de ses travaux à l'ouest, à la fois par son Premier Ministre et son ministre du Plan, en tournée dans la région, et à qui les populations font le constat du contraire. Selon le compte rendu de Fraternité-Matin, "dans toutes ces localités, les populations ont évoqué l'insécurité, l'électrification des villages, l'entretien des pistes rurales, l'affectation des professeurs et des instituteurs dans la région, sans oublier les problèmes de tables-bancs". Ouattara n'a-t-il pas juré (dans cet entretien) avoir réglé toutes les questions de tables-bancs en Côte d'Ivoire? Face aux populations désemparées, Mabri Toikeusse justifie que le plan national de développement vient d'être adopté et se lance dans des promesses.

A la question de savoir s'il est optimiste sur la réalisation de ses projets dans les délais, il répond "ce n'est pas moi; ce sont les ministres; si ces projets ne sont pas réalisés dans les délais, les ministres ne seront plus en fonction". Au juste, qui a été élu par les Ivoiriens, via la communauté internationale ? Ces mêmes ministres sont désormais comptables du "rattrapage" qu'Alassane Ouattara refuse d'assumer. Or en Côte d'Ivoire, aucun ministre, ni même le premier d'entre eux ne signe de décret. Aucune nomination dans les hautes fonctions de l'Etat n'échappe donc à Ouattara qui en est bien l'auteur.

Trois mois après ses propos scandaleux qui lui ont valu une levée de boucliers, Alassane Ouattara insinue que le journaliste de l'Express a travesti ses propos tenus à la veille de sa visite officielle en France. Il ajoute ne pas connaître ses questions d'ethnie lui qui, pour les élections de 1995, criait pourtant que Bédié ne voulait pas de sa candidature "parce qu'il est du Nord et musulman".

Ouattara ne propose à l'Opposition que le subtil chantage. Chantage utilisant Simone Gbagbo et Blé Goudé. Il révèle des mandats émis contre eux. Tandis que lui préfère les juger en Côte d'Ivoire, ils pourraient "choisir d'aller à La Haye, en se disant que la justice y est plus équitable". Autrement dit, pour qui a écouté Soro Guillaume sur le cas Laurent Gbagbo, si le FPI s'entête à ne pas s'inscrire dans la vision que Ouattara a de l'opposition politique, Simone Gbagbo et Blé Goudé seront transférés. Le 2ème chantage est de faire miroiter (à deux reprises) le boom économique, car pour lui "les opposants ont intérêt à venir maintenant parce que les choses vont aller très vite au plan économique". Ouattara connaît-il réellement les Ivoiriens et leur aspiration à la démocratie et à la justice? Ou bien, croit-il que l'opposition démocratique est à l'image de ses partisans qui ont profité de la volonté de paix de Laurent Gbagbo pour s'enrichir et manger des deux mains?

En journaliste professionnelle qui a su donner du volume au débat, Agnès Kraidy conclura à juste titre par cette question-réponse, "Votre programme, Monsieur le Président, était porté par un slogan: «Ado solutions». Vous venez d'avouer les difficultés que vous éprouvez à caser les étudiants ivoiriens. Vous reconnaissez le non succès du projet «soins gratuits», les problèmes d'insécurité qui sont encore, malgré quelques avancées, présents. Finalement, à l'épreuve du pouvoir, n'avez-vous pas plus de problèmes que de solutions?"

On pourrait ajouter que même en cas de succès sur les conséquences, un tel succès ne serait qu'éphémère si l'on ne s'attaque pas aux causes que le pouvoir Ouattara veut escamoter. Parmi celles-ci figurent en bonne place la prise du pouvoir par les armes et la rébellion, condamnées au Mali mais adoubées en Côte d'Ivoire par le même Ouattara qui promettait de frapper le régime de Bédié (ce qui fut fait) et de rendre le pays ingouvernable sous Gbagbo (ce qui fut aussi fait).


Fat Téré Koula


Source: LE NOUVEAU COURRIER

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