topblog Ivoire blogs

samedi, 11 août 2012

LA COTE D'IVOIRE A L'ERE DU GRAND BANDITISME D'ETAT

 

SIDI KAGNASSI.jpg


Une telenovela sans fin, avec un événement nouveau quasiment chaque jour. C’est ainsi que se présente l’actualité ivoirienne. Les morts du massacre de Nahibly (Duékoué) n’ont-ils pas encore été décomptés, que les Dozos – supplétifs du régime criminalisés sous couvert de tradition – remettent le couvert et font couler le sang à Sanégourifla (Sinfra). A l’annonce du report de l’audience de confirmation ou d’infirmation des charges contre le président Laurent Gbagbo, succèdent les attaques de mystérieux hommes armés contre des symboles sécuritaires de l’Etat à Abengourou et à Abidjan.

Il faut pourtant, sur certains sujets, résister à la pression du «hard news» et s’attacher au sens profond des réalités peu ragoûtantes que la communication officielle tente de masquer. Ainsi de l’annonce du limogeage d’Adama Meité, directeur des finances et du patrimoine du ministère de l’Enseignement supérieur, dirigé par Cissé Bacongo, figure emblématique du Rassemblement des républicains (RDR), le parti d’Alassane Ouattara. Adama Meité est mis en cause dans un «contrat litigieux» relatif à la réhabilitation des Universités de Cocody et d’Abobo Adjamé. Se drapant dans sa toge de chevalier blanc anti-corruption, Alassane Ouattara a ordonné à son Premier ministre Jeannot Ahoussou Kouadio de mener une enquête sur «les conditions d’attribution» de ce marché. Une bonne connaissance des milieux politico-financiers ivoiriens permet pourtant de voir au-delà de l’écume et d’identifier un homme au centre de toute cette affaire. Cet homme s’appelle Sidi Kagnassi. Comme Adama Bictogo, mis en cause dans le scandale de l’indemnisation des victimes des déchets toxiques, puis miraculeusement blanchi, il est le symbole des réseaux financiers obscurs qui ont peu à peu colonisé l’appareil d’Etat ivoirien à la faveur de la rébellion du 19 septembre 2002 pour finir par le «conquérir» dans le feu et le sang le 11 avril 2011.

L’Etat ivoirien, au plus haut niveau, a attribué des marchés de BTP à un homme sulfureux sans expérience dans le domaine

Il faut d’abord faire une mise au point. Les marchés des réhabilitations de la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA) et des Universités ont été attribués à Sidi Kagnassi par une décision politique prise au sommet de l’Etat – et le pauvre Adama Meité n’a pas grand-chose à y voir. «Fin 2011, le ministre de l’enseignement supérieur Ibrahim Cissé Bacongo et celui des finances Charles Koffi Diby avaient, d’un commun accord, attribué ce marché à l'homme d'affaires, ex-fondateur du groupe L'Aiglon. Mais faute de disposer d’entreprise de BTP, Kagnassi, qui est par ailleurs le lobbyiste local du groupe Sagem en Côte d'Ivoire, a préféré sous-traiter ce chantier à Ali Seklaoui, PDG de SIMDCI (Société des infrastructures modernes et de développement de la Côte d’Ivoire). Ce dernier, proche du premier ministre Jeannot Ahoussou, a déjà travaillé avec Kagnassi par le passé sur le chantier de la rénovation de la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA)», écrivait La Lettre du Continent le 31 mai 2012. Jeune Afrique écrivait en décembre 2011 : «Après avoir géré le contrat controversé de 160 milliards de F CFA (1,5 milliard d’euros) du système d’identification électorale en Côte d’Ivoire pour Sagem, Sidi Kagnassi, lobbyiste du groupe français et ex-roi du coton, s’est reconverti dans les BTP.

L’État ivoirien vient de lui confier le marché de la réhabilitation des bâtiments administratifs et des universités pour plus de 40 milliards de F CFA. Pour réaliser ces travaux, Sidi Kagnassi a scellé un partenariat avec la SIMD-CI de l’Ivoiro-Libanais Pixie Séklaoui».

Le régime Ouattara a donc choisi sciemment, souverainement, d’attribuer le marché des Universités à un homme qui n’avait aucune forme d’expérience dans le secteur du bâtiment et des travaux publics, qui a par la suite recruté lui-même un autre prestataire.

Quand un gouvernement se lance dans de telles pratiques, c’est souvent parce qu’il veut faire manger un «ami», et généralement il s’agit un ami particulièrement «généreux».

Quand un chef de l’Etat décrit par des médias plutôt favorables comme un «hyper-président» ayant la haute main sur tout fait mine de s’indigner de l’existence d’un marché public dont les zones d’ombre ont été largement commentées par la presse, cela signifie qu’il y a de l’eau dans le gaz, qu’il est confus et qu’il cherche à gagner du temps.

Au fait, qui est Sidi Kagnassi ? C’est le fils du milliardaire malien Cheikhna Kagnassi, patron du groupe ouest-africain L’Aiglon, spécialisé dans le coton, l’agro-alimentaire puis la banque. Dans un article qui date de mai 2008, Jeune Afrique écrivait à propos du «prestataire» privilégié du régime Ouattara : «En une décennie à la tête du groupe L'Aiglon en Côte d'Ivoire, l'homme d'affaires a conduit à la faillite la filiale du holding familial basé en Suisse». La Versus Bank a été récupérée par l’Etat, pour éviter une situation de défaut de paiement : l’établissement s’était effondré sous l’effet des dettes internes au groupe, c’est-à-dire de l’argent des épargnants dilapidé par ceux qui devaient le faire fructifier. Sidi Kagnassi a ruiné la filière cotonnière du groupe, s’endettant auprès des pauvres paysans de la région de Korhogo, en pleine occupation rebelle. Des paysans qui ont réagi en portant plainte, à l’époque, pour «escroquerie et détournement de produit agricole».

Le sacrifice de Meité Adama vise à protéger un «système»

C’est pourtant Sidi Kagnassi que la multinationale française Sagem-Sécurité a choisi pour représenter ses intérêts en Côte d’Ivoire. Le tandem Kagnassi-Sagem Sécurité avait soumissionné pour le marché d’identification des populations en vue de l’élection présidentielle de 2010 et l’opposition d’alors – le PDCI, le RDR et la rébellion des Forces nouvelles – s’était solidarisée de ses ambitions au point d’en faire un casus belli. Au final, la Côte d’Ivoire a eu «l’élection la plus chère du monde». En dépit des remontrances d’une partie des bailleurs de fonds qui disaient très clairement : «Nous pensons que des pots-de-vin ont été versés et que la facture a été gonflée». 

Pourquoi donc faire appel, pour réhabiliter des infrastructures détruites, il faut le rappeler, par les «sauveurs» pro-Ouattara – la MACA et les Universités –, à un homme aussi sulfureux ? Pourquoi le choisir alors qu’il n’a aucune expertise dans le domaine ? La réponse tient sans doute en quelques mots. Réseaux. Redistribution financière. Grand banditisme d’Etat.

L’histoire nous dira sans doute que le sacrifice dérisoire de Meité Adama visait à protéger un «système». Un «système» aujourd’hui menacé par une éventuelle fronde estudiantine au cas où les retards enregistrés ne permettent pas une rentrée effective dès le mois prochain, après deux années blanches totalement injustifiées. Un «système» surtout menacé par d’éventuelles récriminations des bailleurs de fonds. Comment expliquer au contribuable international que l’on aide tant un régime qui se caractérise par une gouvernance aussi problématique ?

Une chose est sûre. Pendant près de dix ans, les actuels maîtres de la Côte d’Ivoire ont soutenu leur effort de guerre avec ce qu’il faut bien appeler une économie mafieuse. Ce sont des fonds par nature «sales» qui ont financé l’attaque du 19 septembre 2002. Les mécanismes financiers de la rébellion reposaient entièrement sur des circuits contrebandiers, donc sur des hommes peu recommandables. Pendant longtemps, tout cet univers interlope a profité de l’opacité engendrée par la gouvernance mutualisée de la Côte d’Ivoire après les accords de Linas-Marcoussis, et les harangues faciles contre l’enrichissement illicite supposé des «refondateurs» qui avaient décidément bon dos.


Théophile Kouamouo


Source: LE NOUVEAU COURRIER

Les commentaires sont fermés.