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mardi, 19 février 2013

LETTRE D'UN AMI AU PRESIDENT GBAGBO


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Monsieur le Président,
 

Il me peine énormément de vous écrire cette lettre, après deux précédents courriers. En choisissant la formule de la lettre ouverte pour la présente adresse, j'ai voulu simplement traduire la similitude de mes sentiments et de ma situation avec ceux de millions d'autres de vos frères et sœurs Ivoiriens, Africains et citoyens du monde.

Pour cette lettre, la tentation a été grande de vous tutoyer, pour être conforme à la nature véritable des relations entre vous, mon aîné, et moi, le cadet que vous appeliez souvent "tête rasée", pour rappeler la similitude entre la prononciation d'un de mes prénoms et celle d'une expression de votre langue maternelle. Mais, comme par le passé, j'ai privilégié la charge à la relation personnelle et j'ai opté pour un "vous" à l'anglaise.

Monsieur le Président, en ce jour solennel de l'audience dite de confirmation des charges du Procureur de la CPI contre vous, tous nos regards sont tournés vers La Haye et nos oreilles tendues vers les instructions que vous donnerez à l'Histoire. Votre "on va aller jusqu'au bout" lors de l'audience de présentation à la CPI en décembre 2011 n'est-il pas devenu le "OVAJAB" de ralliement de la «galaxie patriotique» africaine?

Depuis, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts occidentaux. En Côte d'Ivoire et en Afrique aussi, beaucoup d'eau a coulé dans les plaines et forêts, puisque nous ne pouvons nous targuer de disposer en nombre suffisant de telles infrastructures pourtant indispensables à notre développement et pour la mise en place desquelles vous aviez un plan original: le prélèvement d'un maigre pourcentage sur toutes les exportations de matières premières de la CEDEAO pour la constitution d'un Fonds Commun, en vue du financement de nos infrastructures.

Les lignes ont donc bougé et dans un Monde qui se veut juste, cette audience ne devrait qu'être une audience d'infirmation de charges. Même si, dans de nombreuses chapelles, le problème de votre relaxe tient plus de la crédibilité de certaines institutions de gouvernance mondiale que de votre réelle culpabilité au regard du droit international. La crainte de créer un précédent qui remettrait en cause des pratiques serait aussi l'un des enjeux de votre détention. Mais l'Humanité, au nom de laquelle ceux qui vous ont trop tôt condamné vous poursuivent, avec tant de férocité, au motif d'avoir commis des crimes contre Elle, peut-elle laisser se perpétrer un crime pour des crimes dont Elle sait dorénavant que vous n'êtes pas responsable?

Traqués de toutes parts au nom de la stabilisation d'un pouvoir dont tous ont fini par se rendre compte que son plus gros problème relève davantage de sa capacité à se légitimer que de la reconnaissance politique de ses opposants, nous sommes nombreux à ne pas pouvoir vous manifester, par notre présence effective, notre solidarité, comme nous l'aurions tant souhaité. Mais ces poursuites, ces exils intérieurs et extérieurs ne pouvant empêcher nos cœurs de battre, ils battront à l'unisson du vôtre. A l'unisson de ceux de votre admirable équipe de défense qui va au delà du prétoire.

"Kôrô"! Merci d'avoir tenu et encore beaucoup de courage face à une épreuve aussi tragique, injuste que pleine de fierté et d'espérance pour l'avenir des générations futures et qui vous a déjà fait rentrer dans l'Histoire. «Si vous tenez, je tiendrai», auriez-vous confié à l'un des nôtres qui vous a rendu visite. Votre lien avec le peuple est si fort que l'on se demande, qui, du peuple et de vous, aide l'autre à tenir.

Le "piment" d'un combat étant à la mesure des trahisons, des défections et de toutes sortes de surprises auxquelles vous nous avez heureusement bien préparés, nous vous assurons de les gérer avec la force et l'esprit républicains qui vous ont toujours caractérisés. Ceux qui nous disaient manipulés par l'argent, savent désormais que nous ne recevions d'instructions que de nos convictions, ces convictions à la formation desquels nous sommes nombreux à avouer que vous n'êtes certainement pas étranger. Vous aimez aussi ceux qui prennent des initiatives, alors chacun s'est fait votre avocat sans que vous n'ayez rien demandé, et cela partout où il a pu se retrouver dans son exil, contribuant ainsi à diffuser très largement la vérité sur la situation en Côte d’Ivoire.

C'est à l'épreuve des épreuves que je comprends mieux certaines de vos riches et instructives analyses que vous nous serviez à l'occasion parfois du dîner dominical de fin de culte, à la Résidence, notamment concernant votre sérénité face aux situations les plus difficiles, et en réponse à l'étonnement que nous inspirait votre fabuleuse mémoire. C'est pour cela que je reste convaincu que malgré la destruction de documents précieux, votre mémoire forgée aux exigences de la clandestinité qui n'autorisait aucun PV de réunion ni liste de présence, vous aidera à faire triompher la Vérité. Car à la vérité,  comme Nelson Mandela, le premier de vos avocats, c'est d'abord vous-même.

Monsieur le Président et cher Aîné, dans ce combat qui n'est certainement pas le dernier de votre destin exceptionnel, des millions de vos compatriotes, des villes et des hameaux les plus reculés de ce pays dont vous connaissez le moindre mètre carré, sont à vos côtés et ne doutent pas un seul instant de son issue historique.

Avec eux, d'autres millions d'Africains mais aussi d'Européens, d'Américains, d'Asiatiques, etc. Tous ont désormais compris que votre combat est celui de la dignité, le combat contre des systèmes et non contre des peuples ou des nations. C'est pour cette raison qu’alors que vous avez été conduit à La Haye par celui qui divisait fortement les Français, certains de ces Français sont aujourd'hui, de plus en plus nombreux à l'avant-garde du combat pour votre relaxe.

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Lettre d'exil, le 19 février 2013.

Le Ministre Eric Kahé

Président de l'AIRD

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