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mercredi, 15 mai 2013

A PROPOS DE VENANCE KONAN ET DE L'ARGENT QUI NE CIRCULE PAS

 

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Il y a des suicides intellectuels qui sont tout aussi spectaculaires que des dégringolades du douzième étage d’un gratte-ciel. Prenons, par exemple, le cas de l’inénarrable Venance Konan, journaliste et patron du quotidien d’Etat ivoirien Fraternité-Matin. Dans un récent éditorial, intitulé « L’argent ne circule plus », ce confrère qui ne cache pas son engagement – tout comme l’auteur de ces lignes – tente de défendre l’indéfendable de la plus piteuse des manières. Et se crucifie lui-même, à vouloir complaire à son employeur du moment, Alassane Ouattara. Au moment même où son collègue Lazare Aka Sayé, jusqu’ici directeur général de la RTI, vient d’être brutalement mis à l’écart malgré les « services rendus »…

Que nous dit l’auteur des Prisonniers de la haine ? Que si l’argent « ne circule plus » en Côte d’Ivoire, c’est parce que le régime Ouattara traque les cybercriminels (« les brouteurs »), qui se cachent désormais, et ne consomment plus. Que les fonctionnaires ne sont plus corrompus et ne « rackettent » plus comme par le passé, et du coup ne font plus tourner les « maquis ». Que les « barons » du café-cacao prévaricateurs ne prévariquent plus… et que c’est leur « argent sale » qui manque aux Ivoiriens, notamment aux jeunes filles qu’ils couvraient de largesses. Finalement, la « sécheresse financière » actuelle serait, si on suit ce raisonnement, une bonne nouvelle…

Des théories diabolisatrices… des lieux communs…

Venance Konan est un habitué de ce type de raccourci intellectuel stupéfiant, et il suffit de relire sa prose depuis plus de quinze ans pour se rendre compte qu’il n’a jamais fait autre chose que de désigner des boucs émissaires et de construire des théories diabolisatrices en se fondant – et en renforçant – un certain nombre de lieux communs vides de sens. Et pourtant… S’il n’y avait que les jeunes filles aux moeurs légères, les tenancières de glô glô et les receleurs des diverses rapines des « corps habillés » qui étaient frappés par la féroce austérité que nous connaissons, la grogne populaire aurait-elle pris l’ampleur qu’elle a pris aujourd’hui, et que le dernier édito du patron de « Frat-Mat » veut contribuer à calmer ?

Hier, Venance Konan attribuait à Gbagbo l’expansion des églises évangéliques en Côte d’Ivoire ou la (timide) progression économique chinoise, des phénomènes qui relèvent plus de la marche du monde que du microcosme ivoirien. Aujourd’hui, il essaie d’expliquer des réalités macroéconomiques avec des méthodes de faits-diversier. Remettons donc de la rationalité là où le grand frère fait de la démagogie. Et posons-nous un certain nombre de questions simples.

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Une vague inédite de licenciements

- Si l’argent ne circule pas, n’est-ce pas AUSSI parce que la féroce prise d’Abidjan par des hordes de FRCI pillant tout ce qu’elles trouvaient devant leur chemin a contribué directement à la destruction de 80 000 emplois, si l’on en croit les chiffres diffusés l’année dernière par l’Union générale des travailleurs de Côte d’Ivoire (UGTCI) ?

- Si l’argent ne circule pas, n’est-ce pas AUSSI parce que la guerre postélectorale déclarée par un Alassane Ouattara ayant utilisé toutes les formes de violence pour s’emparer du pouvoir a occasionné la destruction de 120 000 emplois, selon les chiffres de Jean-Louis Billon, alors président de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) ?

- Si l’argent ne circule pas, n’est-ce pas AUSSI parce que de la Présidence aux entreprises parapubliques – notamment à la SOTRA, au Port autonome d’Abidjan et à la RTI -, une vague inédite de licenciements a sévi, souvent suivie de recrutements de profils plus ethniquement et/ou politiquement conformes ?

- Si l’argent ne circule pas, n’est-ce pas AUSSI parce que le non-apurement d’une très grosse partie de la dette intérieure de l’Etat a tué un nombre traumatisant de petites et moyennes entreprises (PME) ?

- Si l’argent ne circule pas, n’est-ce pas AUSSI parce que le gouvernement s’avère incapable d’enrayer la hausse des prix des produits de première nécessité, et se contente de faire avaliser par le FMI des taux d’inflation qui jurent avec la réalité quotidienne ?

Pourquoi « oublier » les rapines des ex-Comzones ?

Venance Konan évoque subrepticement, dans son édito, « le train de vie des barons de la rébellion »… sous Gbagbo. Mais pourquoi ne parle-t-il pas du « réseau militaro-économique » spécialisé à la fois dans le racket et la contrebande de matières premières qui fait perdre à la Côte d’Ivoire 400 millions de dollars, soit 1,6% de son produit intérieur brut (PIB), selon des chiffres fournis aux Experts de l’ONU par le gouvernement qu’il soutient ? Pourtant, l’ « extension du domaine des rapines » des ex-comzones est une des clés permettant d’expliquer le phénomène de non-circulation de l’argent. En effet, hier comme aujourd’hui, le fruit de leurs pillages va directement à l’étranger, notamment au Burkina Faso, où nombre d’entre eux possèdent des biens immobiliers impressionnants. Et si l’argent de Côte d’Ivoire circulait… ailleurs ?

Pourquoi Venance Konan n’invoque-t-il pas les différents scandales de mauvaise gouvernance qui parsèment les deux années du régime Ouattara, notamment le dossier de la surfacturation des travaux de réhabilitation des Universités, dénoncé puis enterré par son « employeur suprême » ?
Venance Konan essaie de justifier la morosité économique par… les grands travaux d’infrastructures ! Mais comment peut-il expliquer que la Côte d’Ivoire soit en chantier sans que le secteur de l’emploi local s’en trouve boosté ?

Venance Konan est un spécialiste de la diabolisation outrancière et il préfère les préjugés grossiers aux réalités froides. Ses méthodes pouvaient fonctionner avec les plus crédules alors qu’il était dans l’opposition. Mais elles sont moins efficaces dès lors qu’il les met au service du pouvoir. Car le pouvoir ne peut se contenter de dénoncer le passé, même en le déformant pour le pire. Il doit relever les défis d’aujourd’hui. Ou admettre son incompétence et en tirer toutes les conséquences.


Théophile Kouamouo


Source: LE NOUVEAU COURRIER

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