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mercredi, 28 août 2013

AFFI NGUESSAN A CŒUR OUVERT APRES SA SORTIE DE PRISON


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«Notre arrestation était politique, notre libération est politique»

 

Le président du Front populaire ivoirien a accordé hier dimanche un entretien à la station de radio camerounaise basée au Canada Cameroon Voice dans le cadre de son émission «Sans détour». Il parle du combat du FPI pour la libération des autres prisonniers politiques, du sens des dernières libérations provisoires, et des questions politiques de l’heure. Première partie.


Comment goûtez-vous les premiers délices de cette liberté retrouvée?

J’aimerais d’abord vous remercier pour l’occasion que vous me donnez de parler à vos auditeurs et dire qu’évidemment la liberté est un bien d’une importance capitale pour l’être humain. Et en être privé pendant plus de deux ans, est un calvaire, un drame. C’est donc dire que nous sommes particulièrement heureux de pouvoir retrouver la liberté.

Vous avez été libéré le 7 août, y a-t-il eu des négociations auparavant avec le FPI? Etiez-vous informé de votre libération ou alors vous l’avez su comme tout le monde?

Nous en avons été informés le lundi 5 août aux environs de 13 heures par le canal du journal télévisé. Le régisseur de la prison nous avait informés de ce qu’il avait reçu un message lui demandant de suivre la télévision notamment le journal de 13 heures. Lui également ne savait pas de quoi il s’agissait mais il est venu nous informer. Mais je crois que nous avons été informés en même temps que lui. Nous avons attendu le lendemain que les formalités de sortie soient exécutées et ensuite les autorités gouvernementales ont envoyé un avion qui a été chercher ceux qui étaient à Boundiali au nord-ouest du pays. Le même avion est revenu à Bouna où nous étions. C’est donc ensemble que nous avons regagné Abidjan.

Quel sens donnez-vous personnellement à cet acte du chef de l’Etat? Est-ce un acte décisif vers la réconciliation nationale dans le pays?

Oui je pense que c’est un signal de décrispation, un signal de repositionnement. C’est un signal qui de notre point de vue signifie que la stratégie qui a été suivie depuis le 11 avril 2011 a atteint ses limites et n’a pas produit les effets escomptés puisque le pays est dans une situation difficile. On peut dire que c’est dans l’impasse parce que la réconciliation nationale est bloquée, la fracture sociale s’élargit chaque jour, l’économie est en train de s’effondrer, les finances publiques sont au rouge. Cela signifie que la stratégie doit être révisée et nous considérons que notre libération est un signal pour dire que les autorités s’engagent dans une nouvelle voie qui doit prendre en compte l’opposition, qui doit permettre de résoudre tous les contentieux qui nous opposent, créer la confiance mutuelle et permettre à la Côte d’Ivoire de repartir sur de nouvelles bases.

Concrètement, que change cette vague de libération dans la position de principe du FPI qui avait choisi de déserter le champ politique tant que tous les militants ne seraient pas libérés?

Dans le principe, rien ne change puisque notre objectif stratégique reste le même. Mais dans la pratique, il est évident que tout peut changer puisque nous avons toujours revendiqué la négociation, le dialogue avec le pouvoir, la décrispation, la modération dans l’action du régime, du respect des libertés et des droits de l’homme, des principes démocratiques. Nous n’avions pas été entendus et ce que nous constatons, c’est que le pouvoir fait un rapprochement. Il y a une inflexion dans la ligne adoptée par le pouvoir de manière à ce que nous puissions nous retrouver sur une même plateforme, une même vision de la démarche à emprunter pour résoudre les problèmes du pays. Cela signifie qu’il y a donc une convergence qui est en train de s’amorcer et va favoriser des négociations franches et sincères pour résoudre tous les problèmes qui handicapent le pays actuellement.

Vous parlez d’inflexion du gouvernement mais toujours est-il que Charles Blé Goudé est toujours tenu au secret, Simone Gbagbo est toujours détenue, Laurent Gbagbo est toujours à La Haye et la CPI peine à démontrer que son procès n’est pas un procès politique. Vous parlez d’inflexion mais est-ce que Ouattara n’aurait pas pu pas aller au-delà de cette décision parcimonieuse?

C’est pour cela que nous parlons d’inflexion, il n’y a pas de rupture. L’inflexion veut dire qu’on voit les lignes bouger. Maintenant, il appartient au pouvoir de marquer de façon plus franche en poursuivant dans la même logique de manière à ce que tout ceux qui sont encore en prison puissent trouver la liberté y compris Simone Gbagbo. Que le président Laurent Gbagbo puisse rejoindre son pays. Et que tous les exilés rentrent. Pour nous, ce sont des données de la crise. Donc résoudre la crise, c’est résoudre tous ces problèmes. Sur ces questions là, nous avons les mêmes positions, nous allons mener le même combat. Nous allons encourager le pouvoir à aller plus loin que la libération des 12 ou 14 prisonniers qui sont sortis le 5. Il faut poursuivre, c’est un processus et nous sommes rentrés dans un nouveau processus et pour ce processus les premiers signes, c’est notre libération. Ce qui n’est pas suffisant pour dire que le processus est achevé. Il faut poursuivre et les autres signes qui vont permettre à l’opposition d’être convaincue que notre libération n’est pas un épiphénomène et un coup médiatique mais que cela rentre dans une logique, dans une politique, ce serait la libération de Simone, Laurent Gbagbo, tous les autres détenus et le retour des exilés. Plus des négociations sur toutes les autres questions qui concernent la situation économique, politique et sociale du pays. Je veux parler par exemple du désarmement des ex-combattants, de la liberté de la presse, des médias d’état, de la sécurité, de la réforme de la commission électorale. Au total toutes les réformes politiques et institutionnelles qui doivent permettre à la Côte d’Ivoire de rompre véritablement avec la période de trouble, d’agitations et d’affrontements que nous avons connue.

Vous bénéficiez d’une liberté provisoire et la procédure judiciaire poursuit son cours. Avez-vous franchement confiance en la justice de votre pays qui rendra un jugement impartial. Avez-vous encore foi en ce que la justice vous acquittera si vous le méritez ou vous condamnera si vous le méritez. Quel est votre état d’esprit aujourd’hui?

Mon appréciation, ma conception et ma vision, c’est que nous sommes dans un processus politique. Notre arrestation est éminemment politique, notre libération est politique. La justice, dans le contexte que nous connaissons en Côte d’Ivoire n’est là que pour maquiller les choses pour essayer de donner un vernis juridique et judiciaire à des actes politiques. Et c’est pourquoi on nous appelle prisonniers politiques. C’est donc le politique qui déterminera l’issue de tout cela et à la fin du processus, la justice trouvera les formules pour pouvoir entériner les décisions politiques des accords politiques qui auront été conclus entre les différentes parties. C’est pourquoi en ce qui me concerne, je ne me préoccupe pas de la dimension judiciaire parce que je sais que ce sont des prétextes, des instruments pour accompagner un pouvoir qui a décidé à un moment donné de museler son opposition, de couper toutes les têtes , d’arrêter tous les dirigeants pour neutraliser l’opposition qui était perçue à cette époque comme un empêcheur de tourner en rond, comme une menace à l’installation du pouvoir qui venait d’arriver. Maintenant qu’avec notre libération, de notre point de vue, il y a une nouvelle orientation qui est donnée, nous pensons que le processus des négociations des discussions et de l’apaisement et de décrispation qui vont résulter, c’est ce qui est fondamental. La dimension judiciaire, de notre point de vue, est secondaire.

Guillaume Soro a achevé une visite à Gagnoa dans le pays bété, à Gnaliépa, à Mama le village de Laurent Gbagbo, à Kpogrobré le village de Blé Goudé. Quel sens donnez-vous à cette visite. Est-ce que c’était selon vous une manière d’assujettir les Bété ou d’humilier davantage Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé?

Je suis très mal placé pour vous répondre avec précision et concision puisque c’est monsieur Soro Guillaume qui peut dire quel est l’objectif qu’il visait en effectuant cette tournée. En ce qui me concerne, je ne peux que me poser des questions sur l’objectif politique. Est-ce qu’il s’agit d’un objectif national ou de poser des actes pour soutenir un processus d’apaisement, de réconciliation ? Est-ce que c’est une tournée qui vise un calendrier personnel ? Je ne peux vous répondre. Mais ce que j’observe, c’est que c’est une visite qui a été controversée, il y a eu beaucoup d’opposition et qu’en définitive, elle s’est effectue dans un contexte de division. Je ne pense pas que ce soit une visite qui ait contribué à rapprocher les parties et à soutenir un processus de réconciliation.

«Je suis plutôt venu vous dire que la réconciliation doit se faire. C’est en nous mettant ensemble que nous pourrons trouver une solution pour Laurent Gbagbo, Blé Goudé et tous les autres», disait Guillaume Soro. Ne pensez-vous pas que c’est le début d’un dialogue sincère que vous réclamez depuis toujours?

Je ne sais pas si c’est de cette façon qu’on peut dialoguer, mais ce que je peux dire, c’est qu’il ne suffit pas d’avoir de bonnes intentions et de bonnes idées. Il faut aussi avoir une bonne démarche. Sinon, les bonnes intentions peuvent être contre-productives et produire l’effet inverse. C’est une loi qu’il faut prendre en compte quand on est un leader politique, un homme d’état. A savoir qu’il ne suffit pas d’être bien intentionné, il faut avoir une démarche appropriée. Sinon on risque d’échouer et peut être même d’aggraver la situation.

Sur cette question des exilés, nous savons qu’il y avait comme cette épée de Damoclès qui pendait sur la tête du porte-parole Justin Koné Katinan. Est-ce qu’il y a eu une décision de justice comme prévu le 9 août dernier ou alors avez-vous eu de ses nouvelles?

Je n’ai pas de nouvelle du dossier judiciaire. Je n’ai pas été informé de ce qu’il y a eu une décision judiciaire.

Comment se porte le FPI que vous retrouvez et que vous avez laissé sous le leadership de Miaka Oureto et les autres?

Mon sentiment, c’est que le FPI a grandi, il s’est renforcé dans la conscience des ivoiriens. Parce qu’aujourd’hui, manifestement le FPI reste le seul instrument, la seule bouée de sauvetage pour les ivoiriens face au régime actuel. Face à tout ce que nous avons observé, les exactions des forces républicaines, les violations des droits de l’homme, le non respect des libertés, face à la crainte permanente dans laquelle vivent les populations, la peur qui les habite tous les jours puisqu’aujourd’hui, jusque là on pouvait venir vous arracher votre véhicule, votre terrain, vous n’avez aucun moyen de vous défendre, les gens peuvent habiter vos maisons impunément. Face à tout cela qui constitue des préoccupations des populations, les gens ne pensent plus qu’au FPI comme la seule alternance possible, comme la seule possibilité pour eux, ne serait-ce que pour vivre tranquillement dans leur pays en sécurité. D’être le seul bouclier qui, s’il est suffisamment fort, peut leur garantir au moins la liberté d’exister, l’égalité vis-à-vis des autres citoyens. C’est pour cela que nous avons la lourde responsabilité dans la restauration de la paix, de la stabilité et de la cohésion dans le pays.

Dans votre discours de sortie de prison, vous disiez: «Le pouvoir en place doit savoir que le FPI, parti d’opposition est un partenaire dans la reconstruction de la Côte d’Ivoire. Il faut qu’il nous comprenne comme tel et qu’il ne cherche pas à détruire l’opposition parce que ce ne sera pas possible. La situation actuelle le prouve te ce ne sera pas dans l’intérêt du pays». Y-a-t-il eu des tentatives de destruction du FPI, des exemples, qui vous permettent de parler avec autant d’autorité d’un complot qui viserait spécifiquement le FPI?

Mon arrestation en tant que président du FPI est le signe de cette volonté d’anéantir le FPI. Avec l’arrestation de tous les dirigeants, l’objectif visé était à défaut d’anéantir le FPI, de l’affaiblir au maximum de manière à se fabriquer une opposition factice. Une soi-disant opposition qui n’en serait pas véritablement une. C’était le projet initial. Il fallait détruire le parti, à défaut l’affaiblir au maximum de manière à ce qu’il ne soit que l’ombre de lui-même. Et de manière à ce que le pouvoir qui venait de s’installer puisse régner en maître absolu sans une opposition véritable en face.

Je pense que les dysfonctionnements de la gouvernance en Côte d’Ivoire résultent de ce que ce projet là avait commencé à prospérer. Par exemple jusqu’à maintenant, il n’y a pas d’opposition sur le terrain. Tous les meetings du FPI ont été démantelés, réprimés. Les médias sont quotidiennement pourchassés, suspendus et tout cela s’est traduit par un sentiment d’impunité, de règne en maitre absolu au niveau des autorités, sentiments et situations qui ont engendré beaucoup d’actes de mauvaise gouvernance, qui ont encouragé certaines forces paraétatiques à se livrer à des persécutions, des violations des droits de l’homme. Tous les dysfonctionnements que l’on a constatés pendant ces deux dernières années résultent de ce qu’on a voulu museler l’opposition sinon même la détruire. Malheureusement [pour le pouvoir, ndlr], les Ivoiriens ont résisté au niveau individuel et collectif. Quand on les a appelés à voter, ils ont refusé de répondre à l’appel au vote pour ce qui concerne les législatives comme les municipales. Quand on les appelle à des manifestations de réjouissance, ils restent chez eux. Dans les bureaux, on voit une atmosphère morose qui existe dans les administrations. La vie a cessé d’exister en Côte d’Ivoire. Dès 18 heures, chacun rentre chez lui. Il n’y a plus ces moments d’effervescence qu’on observait dans les rues par le passé. Tout le pays est figé parce qu’il y a une situation de persécution à l’encontre d’une partie de la population, c’est donc tout cela qui a contribué à amener les autorités avec les pressions extérieures à envisager une autre façon de gérer la crise. Donc il y avait une volonté d’anéantissement mais celle-ci n’a pas pu prospérer et elle a échoué parce que le peuple ivoirien n’a pas accepté de jouer le jeu.

 

Retranscrits par Hermann Djea, in le quotidien ivoirien «Le Nouveau Courrier».

 

Source: LE NOUVEAU COURRIER.net


Deuxième partie: «Voici comment nous nous occupions en prison»

 

Dans la seconde partie de l’entretien qu’il a eu avec la station de radio Cameroon Voice, le président du Fpi parle de la loi sur la nationalité, de ses jours de détention sans oublier de sonner la mobilisation pour la victoire future.

 

En dix ans de pouvoir du FPI, certains ont estimé que la question de l’apatridie et la question foncière n’ont pas été réglées. Alassane Ouattara dans une interview disait que c’est facile à régler. Mais on constate que le projet de loi sur l’apatridie est sans cesse repoussé à l’Assemblée nationale. Quelle lecture faites-vous de cette situation?

On ne peut pas dire qu’il y a eu dix ans de pouvoir FPI. Le FPI en tant que parti n’a géré l’Etat que pendant 22 mois, d’octobre 2000 au 19 septembre 2002. A partir de 2003 avec les accords de Marcoussis, ce sont des gouvernements qui rassemblaient tous les acteurs politiques ivoiriens avec un Premier ministre qu’on a appelé Premier ministre de consensus. Ce sont de tels gouvernements qui ont gouverné la Côte d’Ivoire avec Laurent Gbagbo. Et à partir de 2007 avec l’accord politique de Ouagadougou, c’est le chef de la rébellion qui est devenu Premier ministre avec un gouvernement intégrant toutes les forces politiques y compris les représentants de la rébellion. Donc, le FPI n’a eu à exercer de façon responsable et autonome le pouvoir et à mettre en application son programme de gouvernement que pendant 22 mois. A partir de 2003, c’était des gouvernements de transition qu’on a appelé gouvernements de réconciliation nationale à telle enseigne que parmi ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui, beaucoup ont géré le pouvoir avec Laurent Gbagbo sur une période plus longue par rapport à nous-mêmes qui nous sommes retrouvés en prison. Moi qui vous parle, je n’ai géré le pays que pendant 22 mois étant Premier ministre.  Alors que si vous prenez un ministre comme le ministre de l’Intérieur actuel, il est resté 6 ans dans le gouvernement avec Laurent Gbagbo. Il y en a beaucoup d’autres comme ça. Ils sont restés avec lui jusqu’aux élections. Donc les responsabilités à partir de ce moment là sont à partager par toute la classe politique.

Cette période n’a pas permis de régler les questions fondamentales comme les questions de nationalité, du foncier rural ou même comme la question de l’éligibilité. Nous nous sommes battus pour que cette question fasse l’objet d’un référendum – l’éligibilité – mais la rébellion a tout fait pour empêcher la tenue d’un référendum de manière à ce que nous prenions une décision qui reflète la volonté populaire. Ils ont contraint le président Gbagbo à faire usage de l’article 48 qui lui donne des pouvoirs exceptionnels pour que de façon exceptionnelle, monsieur Alassane Ouattara soit candidat à l’élection de 2010. C’est donc dire qu’il y a beaucoup de dossiers qui restent encore pendants et qui constituent des problèmes que la Côte d’Ivoire doit résoudre pour tourner la page de cette longue période de crise que le pays connait depuis 1999.

Vous dites que la rébellion a empêché le président Gbagbo d’organiser un référendum. Le gouvernement Ouattara ne veut pas de référendum. Il  n’a même pas soumis le projet d’apatridie, ce qui a provoqué une levée de boucliers de la part des élus PDCI. Qu’est ce qui peut expliquer cette situation où on dénie au peuple la possibilité de s’exprimer sur une question aussi sensible que la nationalité. Les questions foncières sont-elles en toile de fond?

Cela pose fondamentalement le problème de la crise en Côte d’Ivoire. En Côte d’Ivoire, la crise est de deux logiques. La logique démocratique et laïque d’un côté que modestement nous pouvons revendiquer et la logique du rigide, la pensée unique et du parti unique qu’incarnent ceux qui gouvernent à l’heure actuelle. Lorsque les autorités tentent d’étouffer l’opposition parce qu’elles ne sont pas portée par un élan démocratique.

Vous avez été reçu par les ambassadeurs américains et français. Qu’est ce que vous vous êtes dit au cours de ces rencontres? Vous ont-ils rassuré de votre liberté définitive ou alors vous ont-ils enjoints de rentrer dans le jeu politique ivoirien?

Non, ils ne peuvent pas nous l’enjoindre. Les ambassades ne sont pas là pour demander aux acteurs politiques d’aller dans telle ou telle direction. Les acteurs politiques n’ont pas la même mission, la même responsabilité que les représentations diplomatiques. Les représentations diplomatiques des grands pays sont là pour défendre les intérêts de leurs pays mais aussi pour aider le pays d’accueil dans sa politique, dans son combat pour le développement. Dans le cas de la Côte d’Ivoire qui est confrontée à une crise assez sérieuse, ces ambassades essaient de voir comment elles peuvent être utiles à la Côte d’Ivoire. Souvent, elles cherchent à savoir quel est l’agenda des acteurs politiques de manière à s’assurer que tout cela converge. Pour elles, la première préoccupation, c’est de savoir quelle est la vision du parti, dans quelle direction le parti entend s’engager, si d’aventure, ces ambassades pensent qu’il y a des ajustements, elles peuvent donner leur avis en quelque sorte sur ces choix politiques. Et il appartient aux partis politiques d’en tenir compte ou non.

Avec les deux représentations diplomatiques, c’était une prise de contact, une visite de courtoisie. Des échanges sur la perception que nous avons de la situation nationale et des chemins qui nous paraissent pertinents de prendre pour que la Côte d’Ivoire avance. Et surtout faire connaître notre appréciation de la manière dont les choses sont conduites. C’était des échanges enrichissants, courtois que nous avons eus et je dirai encourageants parce que nous avons observé que sur beaucoup de sujets, nous étions en phase. Que la volonté d’accompagner la Côte d’Ivoire dans le respect de la souveraineté du pays était partagée par ces représentations diplomatiques.

Est-ce bien la France ou alors vous confirmez que c’est la France qui a interpellé Laurent Gbagbo le 11 avril 2011 et que vous-même avez été interpellé avec la complicité de l’Onuci?

Il faut dire que c’est Sarkozy parce que dans ce genre de situation, il y a des chefs d’Etat qui instrumentalisent les institutions de leurs pays. Qui instrumentalisent le pouvoir politique qui leur a été confié par leurs concitoyens pour mener des combats personnels. Dans notre cas, c’est véritablement Nicolas Sarkozy qui tenait à régler le compte de Laurent Gbagbo qui a instrumentalisé les institutions françaises, le pouvoir d’état pour pouvoir obtenir son arrestation et aujourd’hui son incarcération à La Haye. En ce qui me concerne, je crois que cela relève de la même logique. Evidemment, l’Onuci en particulier a été instrumentalisée. Vous savez, les institutions sont dirigées par des hommes  et plus une institution est vaste et grande, plus le poids et les volontés personnelles de ceux qui les dirigent prennent de l’importance. Parce que le contrôle devient lointain, pratiquement inexistant et ces dirigeants là peuvent utiliser l’institution en violation même des principes et des missions. C’est ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire où l’Onuci a été utilisée, les instruments de l’Onu ont été utilisés par ceux qui en avaient le contrôle en ce moment-là pour commettre des actes en violation flagrante de la souveraineté de la Côte d’Ivoire et même de la mission de l’Onu.

Quel a été le rôle de ces présidents qui naviguaient autour de la crise en Côte d’Ivoire: Compaoré, Goodluck Jonathan. Est-ce un rôle de complicité tacite avec la France?

Avec ma sortie, nous allons engager une phase qui est très importante et qui appelle de notre part une certaine attitude, une posture même psychologique. Je ne voudrais pas brouiller et même handicaper cette phase en revenant sur le passé. Parce que pour moi, le passé est passé. Ce qui a été détruit, ce serait difficile de le reconstituer mais on peut le reconstruire. Donc aujourd’hui nous allons entrer dans une phase de reconstruction de nos rapports, chacun ayant tiré les enseignements des erreurs du passé, des fautes commises. Je ne voudrais pas revenir sur ces responsabilités du Nigeria, du Burkina Faso ou de qui que ce soit parce que ce serait remuer le couteau dans la plaie. Je sais que des écrivains ou historiens écriront là-dessus et nous saurons qui a fait quoi. Mais en tant que responsable politique et premier responsable du FPI dans le contexte actuel, je préfère regarder devant pour voir ce que je peux faire pour refermer les plaies de cette période.

Vous sortez de 36 mois de détention, racontez nous une journée standard du prisonnier que vous étiez  à la prison de Bouna.

Evidemment dans une prison, les jours se suivent et se ressemblent. Le réveil, le petit-déjeuner, pour ce qui nous concerne. Ensuite, la lecture ou [l’écriture] parce qu’en prison, il faut se donner un objectif. [Par exemple] un livre pour témoigner de son combat ou pour faire partager une expérience. On s’attache à cela et ça permet de passer le temps. Jusqu’à 13 heures, déjeuner suivi d’une petite sieste et ensuite, on reprend à 16 heures. Si ce n’est pas un jour de sport, parce que nous nous sommes donnés quelques jours dans la semaine, pour se dégourdir les jambes, on court un peu pour pouvoir maintenir la forme. On va donc au sport jusqu’à 18 heures et après, on continue la lecture ou à écrire jusqu’à l’heure du dîner. Et après, c’est le sommeil jusqu’au lendemain. C’est un programme classique où on tourne en rond entre le sommeil, les repas et la réflexion.

Vous étiez quand même bien traités alors?

On ne peut pas dire qu’on est bien traité en prison parce que la meilleure façon d’être bien traité, c’est d’être libre. Donc la prison quelque soit les moyens que vous vous donnez pour tenir reste la prison avec ses privations. Avec le fait que vous tournez entre quatre murs dans un espace réduit, que vous n’avez pas accès à la communication avec les gens, que vous tournez sur vous-mêmes, que vous avez un co-détenu, vous passez votre temps à discuter avec lui et attendre qu’une décision, comme celle qui est arrivée le 5 août, arrive pour vous mettre en liberté.

Comment avez-vous accueilli la nouvelle de l’extradition de Charles Blé Goudé par les autorités ghanéennes? Vous vous êtes dit que c’était fini, que le FPI est liquidé?

J’ai été toujours confiant, je me suis dit que c’était une passe difficile et que cela allait passer. J’ai été toujours confiant et je l’ai même dit à plusieurs reprises aux envoyés du gouvernement qui ont eu à nous rendre visite, notamment au ministre actuel de la justice. J’étais confiant parce que je considérais que c’était une faute grave, une erreur politique grave, un manque de lucidité que de nous arrêter et de nous mettre en prison. Compte-tenu de notre statut et de notre nombre. J’ai même dit au ministre de ne pas mettre des milliers de cadres en prison, des cadres de haut niveau qui sont sur la scène politique depuis des dizaines d’années. Et depuis l’Ouest de la Côte d’Ivoire au Liberia jusqu’à la frontière du Ghana, des cadres étaient impliqués et arrêtés ou en exil. La tâche était trop titanesque de dire que le pouvoir pouvait réduire au silence tant de personnes de qualité. Forcément, c’était trop lourd et [nous savions] qu’il serait obligé ou condamné à céder à un moment ou un autre. C’est ce qui s’est passé. Donc, j’ai été toujours confiant. Je ne savais pas à quel moment on serait libéré mais j’étais confiant qu’à un moment ou un autre nous serions en liberté.

Quel message pour les Ivoiriens de la Diaspora?

Je veux les féliciter et leur dire merci parce que c’est grâce à leur mobilisation que nous sommes en liberté aujourd’hui. C’est grâce à leur détermination, leur refus d’accepter la situation qui nous était faite à nous et à la Côte d’Ivoire. La diaspora, nous l’avons suivie, elle s’est mobilisée, et même à l’heure actuelle, elle est dans les rues. Je leur dis merci pour leur amour du pays, beaucoup de courage pour leur engagement en faveur de la démocratie. Je voudrais leur demander de persévérer parce que l’objectif n’est pas encore atteint. Un pas a été posé par les autorités mais beaucoup de nos camarades restent encore en prison. Simone et Laurent Gbagbo sont encore en prison, tous les camarades sont encore en exil. Ce sont les combats que nous devons poursuivre pour que tous ceux-là rentrent en Côte d’Ivoire. Parce que la normalisation et la réconciliation signifient que tous ceux qui sont d’une manière ou d’une autre dans les situations de souffrance du fait de la crise, tous ceux-là doivent sortir de cette situation de souffrance et c’est cela le signe de la paix retrouvée en Côte d’Ivoire et de la réconciliation. Ensuite, nous avons de grands défis à relever pour la restauration de la démocratie en Côte d’Ivoire, la restauration des libertés, la restauration d’un jeu politique équilibré avec des réformes institutionnelles qui garantissent des élections futures libres, transparentes et équitables. Pour ces combats-là, nous devons rester mobilisés. Nous allons nous engager dans les négociations, nous les souhaitons, nous les appelons mais il faut que les militants, les patriotes, les démocrates ivoiriens et africains restent à l’écoute de la Côte d’Ivoire, suivent l’évolution des choses et ne baissent pas les bras.

 

Retranscrits par Hermann Djéa, in le quotidien ivoirien «Le Nouveau Courrier».

 

Source: LE NOUVEAU COURRIER.net

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