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vendredi, 04 avril 2014

«N’EN FAITES PAS UNE AFFAIRE POLITIQUE»: DE L’INDIGNATION SELECTIVE A LA TRISTE «DIOULATISATION» DE L’AFFAIRE AWA FADIGA

 

AFFAIRE AWA FADIGA.jpg



Le 25 mai 2010 je publiais sur mon Blog le billet intitulé 'Mon Hôpital Public se meurt. Que faut-il faire ? [ http://bit.ly/OfEdCn ].

Cet article m'a été inspiré par une scène insoutenable à laquelle je venais d’assister impuissant à l’hôpital de la ville de Grand Bassam ; une femme enceinte malade et en cours de traitement obligée de retirer elle-même sa perfusion et fuir l’hôpital parce ce qu’elle n’avait plus de quoi payer les médicaments et autres analyses. C’était juste un être humain, une femme. Rien de plus pour moi qui a aucun moment n’ai cherché à savoir s’il elle était ivoirienne, de quelle ethnie ou partie politique. Pour moi c’était juste révoltant, inacceptable. J’ai fini cet article par cette question qui était de savoir ce 'que fait le ministère de la santé pour rappeler au corps médical son rôle premier ? Qu’est ce qui ne va pas au cœur du système médical ivoirien ? '. Les responsables du 'pouvoir de Laurent Gbagbo' avec qui j’ai évoqué ce sujet jetaient la pierre à Allah Kouadio Remi et au PDCI-RDA qui depuis la signature des accords de paix de Linas Marcoussis en 2003 dirigeaient ce ministère qui leur servait plutôt de caisse noir sans vraiment aider à mettre en œuvre les reformes proposées par le Président Gbagbo concernant par exemple l’AMU (Assurance Maladie Universelle). L’opposition ne s’indignait jamais de l’état et du fonctionnement de nos hôpitaux publics. Pourquoi ? Ne me posez pas la question. « Ils n'allaient pas retourner leur propre couteau contre eux-mêmes » pour paraphraser le Féfal.

Avec l’avènement de Alassane Dramane Ouattara à la tête de notre pays, son allié du PDCI se voit déposséder la conduite de ce ministère. Depuis juin 2011, de Thérèse Aya N'Dri-Yoman au début jusqu'à Raymonde Goudou Coffie aujourd’hui, le pouvoir en place « chante » la gratuité des soins. Mais la réalité est tout autre et les hôpitaux publics ne disposent pas du minimum qui pourrait permettre des soins de premières nécessités vu le manque de médicament dû généralement aux factures impayés du ministère dans les comptes de la pharmacie de santé publique. Ce fait n’est qu’un infime morceau de la partie émergente de cet iceberg de désolation.

L’AFFAIRE AWA FADIGA

Cette affaire qui a fait le tour des médias mondiaux en partant des réseaux sociaux ivoiriens est symptomatique de la triste réalité quotidienne dans notre pays depuis la prise de pouvoir par le « clan » Ouattara : une défaillance tous azimuts et des crimes à la pelle qui malheureusement étaient relégués dans la banalité des colonnes « faits divers » ou « nécrologie » lorsqu’on daignait en parler. Une insécurité quasi-totale dans un pays où l’on trouve plus facilement une Kalachnikov qu’un morceau de pain rassis.

L’infortunée Awa Fadiga emprunte un taxi dans la nuit du 23 au 24 mars 2014. Elle se fait agresser dans des conditions encore troubles avant de se retrouver projetée sur la voie publique alors que le véhicule roule à tombeau ouvert. Un bon samaritain qui assiste à la scène arrive à trouver de l’aide pour que Awa soit transportée dans un hôpital. Inconsciente, elle se retrouve dans un piteux état au CHU (Centre Hospitalier Urbain) de la commune de Cocody à Abidjan. Là, il va se jouer cette « scène de mort » qui donne froid dans le dos rien qu’a y penser. Alors que son état exige une admission aux urgences et des soins dans l’immédiat, la jeune fille est déposée dans une sorte de « couloir de la mort » en attendant que soit payée sa première facture qui s’élève à 12.000 F CFA (Un peu moins de 20 Euros). Sans quoi, Awa Fadiga n’aura pas droit aux élémentaires soins de premières nécessités. Sons agonie va durer plus de 15 heures de temps avant que sa famille ne retrouve sa trace le lendemain. Une fois l’argent disponible, la prise en charge commence. Vu son état en ce moment-là comateux, le corps médical propose un scanner pour mieux être situé vu qu’elle souffre d’un traumatisme crânien (fracture de la base du crâne). Pas de scanner disponible au CHU alors les parents doivent payer pour qu’elle soit transportée dans une ambulance du SAMU pour être soumise au scanner dans un autre centre de santé privé et bien évidemment à un coût non négligeable. En réalité il était bien trop tard car sa longue agonie avait visiblement déjà eu raison d’elle. Ce sombre tableau sera clôturé par des troubles respiratoires avant que Awa Fadiga ne rende l’âme dans la matinée de 25 Mars 2014.

LE WEB EST EN ÉMOI
 
Marietou Coulibaly une jeune Mannequin Ivoirienne (comme Awa Fadiga) relais cette affaire via facebook. Son émotion communicative entraine plus d’un à son chevet pour comprendre les circonstances de la mort de celle qui est comme sa sœur. Rapidement et à l’unisson le Web ivoirien est en émoi face à cette nième « bavure ». Ensuite vient la colère. Premier accusé car dernier en contact avec Awa encore vivante : le corps médical qui est matraqué, vilipendé et cloué au pilori. L’affaire prend une dimension internationale en l’espace de quelques heures a un point tel que pendant que la toile crie haro sur les hôpitaux publics, des médecins interviennent pour donner des explications non pas pour se disculper mais pour nous instruire sur les contours non visibles de ce drame. L’un d’eux retiendra particulièrement mon attention. Il s’agit du pseudonyme Kruz Castillo qui dira:

«Chers amis, je vais probablement m'attirer vos foudres. Mais je souhaite être clair et franc sur cette question. Il faut éviter de faire un amalgame dangereux sur l'accusation de "non assistance à personne en danger " faite au corps médical. Dans le contexte d'émergence fallacieuse, le corps médical souffre également le martyr comme tous les Ivoiriens. Et le dos des médecins est tellement large qu'ils sont la cible d'accusations non acceptables. Je ne nie pas que comme dans tous les corps de métier, il y a des brebis galeuses. Mais la vérité c'est que les médecins sont juste l'interface entre le malade et le système gouvernemental. Donc le politique peut faire ses déclarations publiques sans même disposer de matériel à l'hôpital. La réalité, c'est le citoyen lamda qui vient en consultation, qui la découvre. Mais il restera sceptique car le politique s'est montré très persuasif et rassurant dans son discours la veille sur la disponibilité dudit matériel. Quand dans un Etat on déclare péremptoirement la gratuité des soins et qu'on ne mette pas à disposition de l'hôpital les médicaments, que voulez-vous que le personnel soignant fasse?? Qu'il paye pour le malade ? SI oui, pour combien de malades paiera-t-il avec son maigre salaire ? La vérité des hôpitaux est que le corps médical souffre de la non disponibilité de matériel (parfois même le plus élémentaire). L'autre vérité dont on ne parle jamais, c'est que entre nous professionnels de la santé, on fait toujours mains et pieds soit en recueillant une petite quête, soit en fournissant un petit matériel personnel pour intervenir pour tel ou tel patient en terme de premiers soins en espérant que la famille réagisse à temps. C'est souvent dans cette attente que le drame arrive. Et ces cas sont légions malheureusement. Mais l'opinion ne rapporte jamais ces situations où les équipes médicales se saignent pour secourir X ou Y en raison de la défaillance de l’État. Chirurgien de formation et exerçant depuis plus de 10 ans, je sais que nous avons assisté et opéré par nos propres moyens des centaines de malades. Cela se fait dans tous les hôpitaux de Cote d'Ivoire. Mais on ne fait pas de déclarations là-dessus. Il y a en principe dans les hôpitaux des services sociaux pour régler les situations similaires à celles décrites ici. Mais ces services sociaux sont eux-mêmes des cas sociaux sérieux. C'est dommage. Mais on est tous emmerdé par cette émergence, disons cette « emmerdence », ennuyeuse et illusoire. Ceci dit, je ne nie pas l'existence de brebis galeuses dans notre milieu; vous ne me croirez pas si je vous dis en interne qu'elles vivent un calvaire parce que marginalisées très souvent!»

En un mot, son point de vue traduit la tendance de l’argument général du corps médical qui partage la responsabilité de ce drame avec le pouvoir lorsqu’il ne l’accuse pas directement.

L’INTERVENTION MENSONGÈRE DE MINISTÈRE DE LA SANTÉ

Dans la foulée et certainement avec l’idée de calmer les esprits qui s’échauffaient, le Ministère de la santé fait publier un communiqué sur sa page Facebook avec comme intitulé : « DÉCÈS DE MLLE AWA FADIGA: VOICI LA VÉRITÉ ». Comme quoi, la famille, les amis de Awa et l’opinion générale seraient en train de mentir sur les faits et leur chronologie. Pour démentir l’accusation qui est le fait d’avoir privé Awa des soins de premières nécessités, le Ministère dit : « Elle a reçu les premiers soins médicaux que nécessitait son état, par voie veineuse, y compris un nettoyage et des soins corporels par les filles de salle, avec eau savonneuse et antiseptique. Ceci pour lui rendre sa dignité. » Les enquêtes auprès des médecins, de la fille de salle présente cette nuit et surtout le témoignage des autres parents de malade contredisent ces propos qui se révèlent être un tissu de mensonges. Pire, le Ministre Goudou organise une conférence de presse pour confirmer la « foutaise » contenue dans le communiqué. Alors reprennent de plus belle les tirs en direction du corps médical qui est de nouveau accusé de faux témoignage. Mais le corps médical semble lui aussi se désolidariser de son Ministère de tutelle. «Lorsque nous guérissons un malade, ce sont des miracles que nous faisons tous les jours», déclare le Dr Ernest Atté Boka Secrétaire Général du Syndicat national des cadres supérieurs de la santé de Côte d'Ivoire qui en a profité pour lancer un appel en direction de l'Etat qui selon lui devrait investir davantage dans la modernisation de son système de santé. Il ira même jusqu’à imputer cette faute aux «conditions de travail difficiles» et à «la vétusté du matériel» en demandant de ne pas jeter l'anathème sur les médecins Ivoiriens. Finalement celui qui a menti dans cette affaire n’est la famille de Awa Fadiga, ni le corps médical mais la ministre Raymonde Goudou Koffi. Pourquoi? Simplement pour couvrir les mensonges éhontés qu’elle transporte depuis bien longtemps dans les médias quant à la gratuité des soins dans nos hôpitaux. Dans un état normal, le moindre mal aurait été la démission de Goudou, mais c’est sans compter sur le gouvernement Ivoirien qui vient de confirmer les propos de celle-ci dans le dernier Communiqué du Conseil des ministres. Et chose extraordinaire, la « foule de crieurs » prend acte, ne dit plus rien sinon accuse tout mais jamais les personnes au plus haut niveau en charge de la sécurité et de la santé des Ivoiriens. Pourquoi ? Aussi « bête » que cela peut paraitre, l’argument est bien choisi : « N’en faites pas une affaire politique. ». On pourrait de prime abord penser à du suivisme d’hypocrite ou même à de la pure lâcheté - mais non. Cette grave affaire dont le dénouement aurait pu aboutir sur une solution modèle « Alerte AMBER » aux USA pour que plus jamais cela ne se reproduise, a été réduite à des considérations tribales. Ce fait réducteur est en train d’installer une sorte d’omerta, un silence partisan.

LA TRISTE «DIOULATISATION» DE L’AFFAIRE AWA FADIGA

Lors d’un rassemblement de la famille et des amis de Awa Fadiga dans l’enceinte du CHU de Cocody pour crier leur ras le bol, sous le double choc de la mort de sa nièce mais surtout face au communiqué mensonger du ministère de la santé, la tante de la défunte donne des explications à chaud face camera.

Entre larmes et cris, elle dit : "Le Professeur a dit qu’ils n’ont pas de premiers soins. Il l’a dit clairement. L’émergence 2020, c'est zéro ! C’est zéro ! C’est zéro ! Il n'y aura pas d’Émergence 2020", en faisant allusion à l'émergence économique et sociale que Ouattara prétend viser pour la Côte d'Ivoire à l’horizon 2020. Cette vidéo fait le tour du web encore une fois et très rapidement un grand nombre de défenseurs de la cause Awa Fadiga change son fusil d'épaule. Pour eux, elle va trop loin en égratignant ainsi Alassane Dramane Ouattara.

La réalité sociopolitique de la Côte d’Ivoire souffre d’un fort relent tribaliste. De son incursion dans la vie politique Ivoirienne jusqu’à ce jour, Alassane Dramane Ouattara n’aura eu d’autres arguments politique que la fragile fibre tribale et religieuse : les populations du Nord du pays et la religion musulmane. Il aura ainsi réussi à littéralement abrutir une grande partie des ressortissants du Nord du pays qui lui vouent un véritable culte de la personnalité. Alors, même au prix de leurs vies, certains se borneront à faire don de leurs droits élémentaires si cela peut gêner Ouattara. C’est le triste spectacle auquel nous assistons, en ce moment.

On peut accuser le chauffeur de taxi qui est l’auteur de l’agression mais il ne faut jamais mettre en cause le Ministre de la Sécurité Hamed Bakayoko – le faire, c’est faire de la politique : entendez par là, dire toute la vérité et mettre le pouvoir Ouattara face à ses responsabilités. On doit accuser les médecins mais pas Raymonde Goudou Coffie la Ministre de Ouattara qui a menti avant, pendant et après cette histoire - le faire, c’est faire de la politique : entendez par là, dire toute la vérité et dénoncer l’incompétence du pouvoir. Alors pour ce problème d’envergure nationale, une solution parcellaire est trouvée dans le cadre familiale et « coutumier » loin de toutes les juridictions et sans sanction aucune. Ce faisant, sans forcément s’en rendre compte, les Fadiga viennent d’accepter d’avoir menti devant toute la nation car acceptant de fait la version du pouvoir. Une compromission qui salit la mémoire de Awa Fadiga mais que sa famille assume, au nom de la norme du militantisme Dioula pour le RDR (Rassemblement Des Républicains) le parti politique de Ouattara. Pire, aucune solution viable ne sera proposée par le gouvernement vu que finalement selon les Fadiga, tout a été fait dans les normes.

Quel gâchis. Cela est simplement honteux !
Repose en Paix Awa Fadiga.

Claudus Kouadio II

Commentaires

La mort brutale d'un Koffi..., Sery... ou Awa "quelque chose" est devenue banale sous Ouattara. Chaque jour, à chaque coin de rues, on ramasse des cadavres de telles personnes abattues par les "démocrates" de Ouattara. Que dire de ceux dont on gèle les avoirs et qui meurent, malades, affamés, dans le dénuement total, dans l'indifférence générale?
Ne sont-ce pas des assassinats ou la "non-assistance à personne en danger"?. La mort de la Awa en question a eu la chance d'être médiatisée, c'est tout ! Et puis, qu'est-ce que cela apporte de positif ? Elle est "partie", c'est fini.

Écrit par : sily camara | dimanche, 06 avril 2014

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