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jeudi, 19 janvier 2017

LE FRANC CFA EST UNE FOUTAISE INNOMMABLE

 

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LU POUR VOUS:

Je viens de m'arrêter devant un bureau de change de la banque suisse UBS.

Comme il est possible de le constater, toutes les monnaies interchangeables y figurent, même la monnaie du Vietnam.

Je pose donc la question à la dame qui est au guichet, la cause pour laquelle le franc cfa n'y figure pas. Après un instant d'hésitation, elle fait appel à son supérieur, qui m'informe, que seules les monnaie sont interchangeable, que le CFA n'est pas une monnaie, mais une devise du trésor public francais et que par conséquent, seul le trésor public francais peut réaliser ou autoriser son échange, à un taux fixe par elle, contre une autre monnaie.

En fait, c'est un papier émis par le trésor francais que nous utilisons et non une monnaie.

Cette France se fout royalement de nous.

 

#REZOPANACOM
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FRONT ANTI-FCFA

Taxe coloniale pour les "bienfaits" de la colonisation : Voici ce que la France devait aux pays africains en réserves de devises étrangères, lingots d'or inclus (en 2012 - Source : Banque Mondiale).

 

Bénin : $0.69 milliard de dollars

Burkina Faso : $0.63 milliard de dollars

Cameroun : $3.38 milliards de dollars

Congo-Brazzaville : $5.55 milliards de dollars

Côte d’Ivoire : $4.24 milliards de dollars

Mali : $1.31 milliars de dollars (2013)

Gabon : $2.35 milliards de dollars

Guinée-Bissau : $0.19 milliard de dollars

Guinée Equatoriale : $4.4 milliards de dollars

Niger : $1.17 milliard de dollars

Tchad : $1.16 milliard de dollars

Centrafrique : $0.16 milliard de dollar

Sénégal : $2.25 milliards de dollars

Togo : $0.51 milliard de dollars

#FrontAntiFCFA #StopFCFA

 

Pour aller plus loin : http://atlantablackstar.com/…/14-african-nations-being-fo...

 

Page Facebook Toussaint Alain

jeudi, 05 janvier 2017

LA GUERRE CONTRE LE FRANC CFA EST DECLAREE!

 

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Après la Seconde Guerre Mondiale, les grands sentiments qui avaient motivé les engagements des pays de l’Occident dans le conflit contre l’Allemagne pour lutter contre la barbarie et le racisme, et pour libérer les peuples sous occupation allemande, se sont vite trouvés en contradiction avec le principe de colonisation, entraînant une prise de conscience des peuples colonisés. La lutte pour la libération de ces peuples durera plus de dix ans, pour n’aboutir finalement, dans la plupart des cas, qu’à une réorganisation du système colonial sous le beau nom d’indépendance. Les décisions politiques qui avaient permis aux pays africains francophones d’accéder à l’indépendance n’avaient en rien gommé les fondements du système colonial qui était et reste, avant tout, une affaire de gros sous.

Pendant des décennies, les Africains de la zone CFA n’ont pas eu l’air de prendre conscience de l’importance de leur dépendance monétaire et de l’impact de cette dépendance sur leur économie. C’est aujourd’hui chose faite. Un deuxième combat de libération se profile à l’horizon, un combat d’une portée phénoménale dont les conséquences seront historiques pour l’Afrique. Les panafricanistes se mobilisent pour faire disparaitre le Franc CFA, la monnaie commune de la plupart des anciennes colonies africaines francophones. A l’appel de l’activiste et chroniqueur Kemi Seba, une mobilisation aura lieu le 7 Janvier prochain, simultanément dans plusieurs pays, pour dire NON au FCFA. Des interventions auront lieu en France (Paris), Belgique (Bruxelles), Grande Bretagne (Londres), Mali (Bamako), Bénin (Ouidah), Haïti, République Démocratique du Congo (Kinshasa), Guinée (Conakry), Sénégal (Dakar), Côte d'Ivoire (Abidjan), Italie (Bologne), Burkina (Ouagadougou).

Il ne s’agit pas d’un combat classique, d’un pays contre un autre, ni d’un peuple contre un autre. C’est le combat d’une population contre un système dont les rouages se trouvent en France, mais d’une portée beaucoup plus vaste. Il s’agit d’une première étape d’une longue marche semée d’embuches. Les puissances financières qui sont à la base du système ne se laisseront pas dépouiller sans réagir, et la France ne verra pas d’un bon œil la perte de son influence, même si la perte du FCFA n’aura pas trop d’impact sur son économie. La bagarre sera donc âpre et longue.

En cas de victoire des panafricanistes, l’Afrique retrouvera ses ailes qui lui ont été coupées depuis des siècles et nous assisterons à la naissance spectaculaire d’un autre monde, peut-être aussi spectaculaire que le fut le réveil chinois. Il n’est pas sûr que l’Europe soit préparée à la naissance d’une nouvelle puissance économique propriétaire de ses biens et de sa monnaie. Il est plus que probable qu’elle sera secouée par une série de crises avant de s’adapter à la nouvelle donne, comme ce fut le cas pendant la montée en puissance de la Chine.

Quant à la France, elle aura un choix simple, entre deux options : soit elle jouera le jeu des élites financières en se mettant en première ligne dans cette guerre perdue d’avance, car tôt ou tard le CFA disparaitra comme le fut la colonisation, soit elle accompagne le mouvement à son profit, comme le fit De Gaulle pour l’indépendance des colonies africaines. Aujourd’hui comme hier, la France a plus d’atouts en Afrique que la Chine ou les Etats-Unis. Si elle daigne laisser de côté son arrogance impériale qui ne peut plus avoir cours et traiter avec ses anciennes colonies en véritable ami, les deux premières puissances économiques mondiales citées ci-dessus n’auront aucune chance face à elle en Afrique. Mais, pour cela, il faudrait qu’elle sorte de l’esprit Jules Ferry, ce qui, pour l’instant, semble impossible, puisque c’est précisément le modèle par lequel le président actuel a débuté son mandat.

 

AvicRéseau International

 

Source: RESEAU INTERNATIONAL

vendredi, 18 novembre 2016

OU EST L'OR DE LA BCEAO ? L'INCROYABLE ET IMPENSABLE HISTOIRE DU «METAL ETERNEL» DES AFRICAINS DE LA ZONE CFA

 

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« Il n’y a rien de si extravagant que de faire périr un nombre innombrable d’hommes pour tirer du fond de la terre l’or et l’argent ; ces métaux d’eux-mêmes absolument inutiles, et qui ne sont des richesses que parce qu’on les a choisis pour en être les signes. »

Montesquieu

 

Au 31 décembre 2015, le volume du stock d’or détenu par la BCEAO est de 1 174 234,76 onces, soit environ 36,5 tonnes. Avec un cours de l’once d’or à 664 330 de FCFA, la contrevaleur de ces actifs est de 780 milliards de FCFA. Seul 10 % des avoirs en or de la BCEAO est détenu sur le territoire de  l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). L’essentiel (90 %) est en dépôt dans les coffres de la Banque de France pour une valeur estimée à 700 milliards de FCFA à fin décembre 2015.


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D’après les états financiers 2015 de l’institution communautaire, « les avoirs en or sont comptabilisés, au bilan, au cours du jour de la transaction, sur la base de leur poids. Le stock d’or détenu est évalué sur la base de la moyenne trimestrielle du fixing journalier le plus bas de l’once d’or à la Bourse de Londres, convertie en FCFA au cours indicatif du dollar US du dernier jour du trimestre. »

Hormis le rachat effectué par la Banque Centrale auprès des États membres de l’UEMOA et de la Mauritanie du stock d’or monétaire de l’ex-AOF (38,7 kg), aucune transaction d’or n’a été enregistrée depuis plusieurs années. La variation du montant du stock d’or s’explique par l’appréciation et la dépréciation du cours moyen de l’once d’or sur la période revue.


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D’après le site AcheterOr.org, les réserves d’orofficielles’ détenues par les banques centrales et publiées par le Conseil Mondial de l’Or (World Gold Council, WGC) sont exactement de 32 702 tonnes au 1er janvier 2016 ![1] » Selon les données d’août 2016 de International Financial Statistic[2], les plus gros détenteurs d’or dans le monde bancaire sont : les Etats-Unis (1er, 8 133 tonnes), l’Allemagne (2e, 3 378 tonnes), le Fond Monétaire International (3e, 2 814 tonnes), l’Italie (4e, 2 451 tonnes), la France (5e, 2 435 tonnes), la Chine (6e, 1 823 tonnes), la Russie (7e, 1 499 tonnes) et la Suisse (8e, 1 040 tonnes). Ils représentent 78,6 % des réserves d’or mondiales détenues par les banques centrales. Dans ce classement, les pays africains les mieux placés sont : l’Algérie (25e, 173 tonnes), l’Afrique du Sud (29e, 125 tonnes), la Libye (31e, 116 tonnes), l’Egypte (41e, 75 tonnes), Maroc (59e, 22 tonnes). L’UMOA (huit pays réunis), avec 36,5 tonnes d’or, est classée à la 50e place mondiale.

Selon la Banque de France, « l’or représente un peu plus de 70 % de ses réserves de change, le reste est constitué de devises étrangères (dollar, yen, …). Ces réserves sont utilisées pour les interventions sur le marché des changes. L’or constitue aussi une réserve ultime en cas de circonstances exceptionnelles. A ce jour, la Banque de France possède 2 435 tonnes d’or [100 tonnes de pièces et 2 335 tonnes de lingots d’une valeur d’à peu près 110 milliards d’euros], soit près d’une année de production mondiale. La valeur de ces réserves représentait 96,1 milliards au 31 janvier 2013. L’or est principalement conservé sous forme de barres d’or presque pur (99,5 % minimum) au standard international de 12,4 kilos et d’une longueur de 26,5 cm. La Banque de France est le 4e détenteur d’or mondial derrière les banques centrales des États-Unis, d’Allemagne et d’Italie.[3] »

La totalité du stock d’or de la France est détenue sur le territoire national, au siège de la Banque de France, « dans le premier arrondissement de Paris[4] », plus précisément dans la « Souterraine »[5], selon le site officiel de la Banque de France[6]. En 2013, les autorités allemandes ont décidé de rapatrier toutes leurs réserves d’or stockées jusqu’alors en France. « Cela représente une valeur de 16 milliards d’euros, soit 374 tonnes ou 11 % du total des réserves allemandes d’or qui vont traverser le Rhin d’ici 2020, a communiqué la Bundesbank.[7] »

Interrogé sur les raisons de la détention de cet important stock d’or, le directeur général honoraire de la Banque de France, Didier Bruneel, s’explique : « Comme pour beaucoup d’autres pays, cela tient à la survivance d’un passé. Celui où se pratiquait l’étalon-or, où l’or était la monnaie internationale. Même si certains pays se sont débarrassés de leur or ou le vendent encore, parce qu’ils n’en voient pas l’utilité, d’autres pays cherchent à augmenter leur stock d’or ou, comme nous-mêmes, souhaitent le conserver. L’or reste en effet le seul moyen de paiement que tout le monde acceptera quoi qu’il arrive.[8] »

C’est tout de même curieux que toutes les banques centrales du monde puissent aimer l’or, ce “métal éternel”, et que sous nos tropiques, l’institut d’émission puisse presque s’en passer et même s’en lasser. D’abord, en ne conservant qu’une partie très modeste (0,1 %) des réserves mondiales d’or des banques centrales. Ensuite, que ce quantum puisse être pratiquement stable durant des décennies, alors que plusieurs Etats membres de l’UMOA sont des gros producteurs d’or. Ceux-ci ont produit 104,2 tonnes d’or (Mali 46,5 T, Burkina Faso 36,4 T, Côte d’Ivoire 20,1 T, Niger 1,2 T) en 2015 pour une valeur totale de 2 615 milliards de FCFA. Enfin, plus surprenant, de confier la garde de la presque totalité (90 %) des avoirs en or de l’UEMOA à la France.

Pourquoi stocker de l’or si les réserves de change assurent une couverture plus que correcte de l’émission monétaire (81% à fin 2015 contre 20 % requis) ? Pourquoi garder 90 % du stock d’or de la BCEAO en France ? Pourquoi ne pas utiliser (et non vendre) tout ou partie de ces avoirs en or pour lever des fonds nécessaires au financement de l’économie des pays de l’UEMOA qui en sont les vrais propriétaires ?

L’histoire révèle bien souvent des curiosités. Combien de gens savent que la France, apeurée et tétanisée par l’envahisseur allemand, est venue en grande pompe et à toute pompe, confier à l’Afrique subsaharienne, à une ville modeste de l’ex-Soudan (actuel Mali), la garde de 1 100 tonnes d’or, presque la moitié de son stock d’or, et environ 10 % des réserves d’or des banques centrales du monde à l’époque et, aujourd’hui, près de 10 ans la production aurifère agrégée des huit pays de l’UEMOA ? Ironie du sort : 76 ans après avoir hébergé et sécurisé la moitié du stock d’or de la France [soit l’équivalent de 22 ans de production d’or au Mali ou 30 fois le niveau actuel des réserves d’or des huit pays de l’UMOA réunis], cette ville malienne (…) n’abrite même pas une agence auxiliaire de de la banque centrale ?

Le 26 août 1944 quand le général de Gaulle descendait, fièrement et triomphalement, l’avenue des Champs-Élysées, les caves de la « Souterraine » à la Banque de France étaient désespérément vides. La France était libre mais elle était essorée par quatre ans de conflit meurtrier (541 000 morts dont 330 000 pertes civiles), avec des dégâts matériels et financiers estimés à plusieurs centaines de milliards de francs. Selon les historiens, plus d’un million de ménages français (sur 12,5 millions) étaient sans abri, des villes entières avaient été rasées (dont Brest le port d’embarquement de l’or en direction du continent africain). C’est dire combien la situation économique et financière du pays était difficile, presque désespérée.

Qu’aurait été la France, sa reconstruction post-guerre et pré-plan Marshall (intervenu 3 longues années après la fin des hostilités), sans la disponibilité de ces 1 100 tonnes d’or ? Que serait devenu, aujourd’hui, le système bancaire français sans l’aide inestimable des « indigènes » africains, ces valeureux et téméraires « tirailleurs sénégalais », extrêmement « attachés à la consigne », pour protéger et sécuriser le patrimoine aurifère du peuple français si convoité par l’Allemagne nazie ?

Pour le directeur général honoraire de la Banque de France, Didier Bruneel, conseiller auprès du gouverneur de cette institution pour les questions historiques, l’or rapatrié a été vital pour l’économie française. Il a été utilisé pour la reconstruction du pays, et a servi à la soudure jusqu’à la mise en place en 1948 du plan Marshall.

Comment comprendre, aujourd’hui, que les dirigeants de l’UMOA puissent faire le chemin inverse en confiant la garde de leurs réserves d’or à la France ? Sommes-nous, à notre tour, sous la menace d’une « armée d’occupation » ?

La suite de ces réflexions, les pistes de solution et ainsi que l’extraordinaire odyssée de l’or français en Afrique sont à découvrir et à lire dans l’ouvrage « Construire l’émergence, Un pari pour l’avenir : 12 axes d’action, 100 propositions pour booster le financement de l’économie », Edition BoD, 736 pages.

 

Cheickna Bounajim Cissé

 

(1) [1] Réserves d’or au niveau mondial en 2016: le grand secret ! En ligne : acheteror.org/reserves-or-niveau-mondial-2016/

[2] www.gold.fr/informations-sur-l-or/guides/reserves-dor-des-banques-centrales

[3] www.banque-france.fr/la-banque-de-france/histoire/1940-lor-de-la-france-a-disparu.html

[4] Les Echos, La France reste l’un des coffres-forts de l’or mondial, 16 janvier 2013, en ligne : www.lesechos.fr/16/01/2013/lesechos.fr/0202504131056_la-france-reste-l-un-des-coffres-forts-de-l-or-mondial.htm

[5] La « Souterraine » est le plus grand coffre au monde à environ 20 mètres sous l’hôtel de Toulouse, dans le Ier arrondissement, en plein cœur de Paris. Une salle « archi-sécurisée » de 11 000 mètres carrés, une fois et demi la superficie d’un terrain de football, située au huitième sous-sol de la Banque de France, ce qui lui vaut le surnom de « la Souterraine ». Ce bunker a été construit entre 1924 et 1927 par 1 200 ouvriers. Il abrite 658 colonnes, derrière lesquelles se trouvent les chambres fortes et les armoires métalliques. Aux États-Unis, depuis 1937, une partie de l’or du Trésor américain est stockée dans le très célèbre camp militaire de Fort Knox, qui a la réputation d’être imprenable. Le métal précieux est entreposé dans une chambre forte en acier et béton située sous l’édifice, fermée par une porte de 20 tonnes. Cette pièce souterraine est bâtie sur le roc et possède des murs de 61 cm d’épaisseur. Ayant contenu jusqu’à 20 205 tonnes d’or pendant la Seconde Guerre mondiale, le dépôt est désormais de moindre importance. Plus de la moitié de l’or américain est en effet conservé dans les sous-sols ultrasécurisés de la Réserve fédérale de New York (en ligne : http://www.lefigaro.fr/societes/2012/08/17/20005-20120817ARTFIG00409-l-immense-tresor-cache-des-banques-centrales.php)

[6] www.banque-france.fr/la-banque-de-france/histoire/1940-lor-de-la-france-a-disparu.html

[7] Les Echos, op. cit.

[8] www.tresordupatrimoine.fr/content/101-interview-didier-bruneel

 

Source: FINANCIAL AFRIK

lundi, 10 novembre 2014

BURKINA FASO: «UN PEUPLE EN ETAT DE REVOLUTION EST INVINCIBLE!»

 

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Célébration populaire suite au départ de l’ancien président (Burkina Faso, 31/10/14, AFP / Issouf Sanog)

 

Le mot, si juste et de grande vérité, est de Maximin Isnard, député girondin et régicide, génie violent, orageux, incompressible (Charles Nodier) et l’un des plus grands tribuns, sous la Révolution française.

 J’étais à Dakar, le 23 juin 2011, témoin oculaire, lorsque, dans une immense clameur de protestation, refusant le projet de modification de la Constitution, le peuple sénégalais s’emparait de la rue et incendiait les bâtiments publics. J’étais avec mon ami Jean-Pierre Pierre-Bloch, grand soutien du mouvement « Y’en a marre », m’avoua-t-il. Le président de la République, Abdoulaye Wade, avocat de métier mais oublieux du droit fondamental, fut ainsi contraint d’abolir son projet d’éternité au pouvoir. Moins d’un an plus tard, le 25 mars 2012, il perdait les élections présidentielles. Comme Jean-Pierre Pierre-Bloch me l’avait prédit.

Les gouvernements, dit Hegel, ne tirent jamais les leçons de l’histoire. En effet, à quelques nuances près, c’est le schéma sénégalais du 23 juin 2011 qui vient d’avoir lieu au Burkina Faso, avec la fuite précipitée de Blaise Compaoré, inébranlable disait-on, au pouvoir depuis 27 ans et quasi déterminé à s’éterniser en modifiant l’article 37 de la Constitution.

Le temps, selon Saint Augustin, est une distorsion de l’âme au sens où le passé est déterminé par la mémoire, le présent par l’attention et le futur par l’attente. Certes. Mais la volonté d’étirer le temps contre toute raison, c’est-à-dire indéfiniment, est une forte maladie de l’âme, une fièvre brûlante de l’esprit. À cet égard, il est insupportable et tout à fait incompréhensible qu’un nombre significatif de présidents africains n’envisagent le pouvoir que comme éternité. Étrange conception du temps et ridicule « conatus » ! Bien évidemment, il ne s’agit que de fausse éternité. Car tout Présidence absolue est une « vanité », qui finit toujours comme un « fétu de paille » emporté par les vents.

Nous ne cessons de le dire, les crises africaines tiennent, en grande partie, au système présidentiel hérité de la colonisation. Le remède à ce mal, c’est le régime parlementaire. C’est ce qui prévaut au Cap Vert, où les prérogatives essentielles sont entre les mains du Premier ministre qui tire sa légitimité du Parlement et sa force du suffrage législatif. En Afrique, le régime parlementaire est un des facteurs déterminants de la bonne gouvernance et source du développement. L’Afrique ne s’en sortira que si y prédomine le système parlementaire.

En attendant cela, demandons-nous comment finissent les pouvoirs « éternels ». Toujours subitement, l’espace d’un ouragan urbain et/ou d’un éclair rural. Un hurlement de colère populaire longtemps contenu, et tout leur pouvoir s’effondre. La fuite est alors le salut. Celle de Zine el Abidine Ben Ali, ex-président de la Tunisie, le 14 janvier 2011, est un modèle du genre dans tout ce qu’une fuite a de burlesque : une échappée aérienne tournant au périple. Celle d’Amadou Toumani Touré, ex-président du Mali, le 22 mars 2012, est hilarante : une fuite à dos d’homme. Qui ne se souvient de la fuite de Mobutu Sese Seko, quittant Kinshasa avec un long convoi de véhicules roulant à vive allure, le 16 mai 1997, pour se rendre à Gbadolite et, de là, au Togo puis au Maroc où il décèdera. Cette fuite contraste singulièrement avec sa prise de pouvoir le 24 novembre 1965.

Patrice Lumumba a su mourir, fier et digne. Amilcar Cabral n’a pas tremblé, à l’instant de son assassinat. Thomas Sankara préméditait sa mort et taquinait son épouse en l’appelant « ma veuve ». Les héros ne fuient pas l’ultime échéance. Pour eux, comme l’enseigne les Stoïciens, la mort est un croquemitaine. Savoir mourir, c’est que ne savent pas les despotes. La crainte qu’ils inspirent a pour corollaire la fuite, dès lors que les vents tournent. Mais pour « tomber » telle une « douille vide », il faut que le dictat du président-éternel ait déjà perdu toute sa substance, à savoir la crainte qu’il suscite (la crainte est, selon Montesquieu, le principe du despotisme) et qu’il se soit vidé de son sens, c’est-à-dire la croissance (économique) et l’unité (nationale), motifs pour lesquels leur despotisme était toléré.

Dans son 18 Brumaire, Marx a admirablement décrit la dialectique des événements qui, en France, a conduit au fameux coup d’état de Louis Napoléon. L’ouvrage, de facture hégélienne, saisit sur le vif l’enchevêtrement des faits de l’actualité et est un modèle d’analyse. S’agissant du Burkina Faso, la chute de Blaise Compaoré apparaît comme le résultat d’une dialectique entre six facteurs principaux qui se classent en deux types de causes, externes et internes. Dans le registre des causes internes, il y a trois facteurs. Le premier est le péché originel du régime Compaoré : le coup d’état du 15 octobre 1987 qui verra l’assassinat du charismatique Thomas Sankara, assassinat aggravé par une suite d’atroces guerres civiles (Sierra Léone, Libéria, etc.), de coups d’État, de déstabilisations et de meurtres, dont celui du journaliste d’investigation Norbert Zongo (13 décembre 1998) à propos duquel François Compaoré, le frère du Président, est soupçonné être le commanditaire. Ces grands assassinats, qui scandent la vie politique du Burkina Faso (post-sankariste), ont hanté les consciences au-delà même du Burkina Faso. Je me souviens encore du récit détaillé que me fit João-Bernardino Vieira, ancien président de la République de Guinée-Bissau, de l’accueil fort hostile que les Présidents africains réservèrent à Blaise Compaoré lors de sa première participation à une rencontre de chefs d’États. C’est João-Bernardino Vieira qui, pour décrisper l’atmosphère pesante, prit Blaise Compaoré par la main, et calmant ses pairs, l’amena leur dire bonjour. Et, profitant de la bonne volonté de João-Bernardino Vieira, Blaise Compaoré formula sa demande d’effectuer sa première visite officielle en Guinée-Bissau, et ce pour amorcer la reconnaissance de son régime. João-Bernardino Vieira estima qu’il ne fut pas payé de gratitude, lorsqu’il découvrit, me dit-il, que Blaise Compaoré était impliqué dans le coup d’État qui le renversera en 1998.

En tous les cas, nul ne comprend le vieux ressentiment à l’encontre de Blaise Compaoré, un sentiment encore très vif aujourd’hui, sans le rappel de tels faits et situations. Ce péché originel (assassinat de Th. Sankara) et son implication (supposée ou réelle) dans certains drames en Afrique de l’ouest, le suivront jusqu’à son renversement. Le deuxième facteur, classique celui-là, relève de l’usure normale du pouvoir, par le double effet de la longue durée au pouvoir et la concentration de l’autorité publique entre les mains de Blaise Compaoré. C’est ce qu’exprime la tranche d’âge des 15 – 30 ans, cœur de la jeunesse burkinabé, lorsqu’elle clame n’avoir connu d’autre Président que lui, exprimant, en creux, l’exigence démocratique d’alternance. Le troisième facteur concerne la gestion de la chose publique, telle que profondément détériorée par le népotisme, la corruption, la mauvaise gouvernance, la gabegie, la non-redistribution des richesses du PIB dont la croissance annuelle à 7% ne profitait qu’à quelques familles. Cette croissance-là n’a aucun sens.

Au fil des ans, ces trois facteurs (assassinats politiques et déstabilisations des voisins, usure du pouvoir et mauvaise gouvernance) sont devenus d’autant moins acceptables que Blaise Compaoré avait perdu de son aura à l’étranger (retrait de Jacques Chirac de la vie politique) et son influence géopolitique avait quasiment disparue. En effet, avec l’entrée en guerre directe de la France au Mali contre la menace djihadiste (Opération Serval, 11 janvier 2013), avec la fin du régime du Guide libyen, avec la reprise en main par Alger des pourparlers entre l’État malien et les autonomistes du nord Mali, avec l’arrivée d’Alassane Ouattara au pouvoir en Côte d’Ivoire, Blaise Compaoré, affaibli en matière de politique étrangère, n’offrait plus d’utilité historique. Car, le réchauffement des liens entre la France et l’Algérie, après la victoire de François Hollande aux présidentielles de mai 2012, les deux pays se sont répartis les grands rôles en Afrique de l’ouest : pour la France, les épreuves de guerre, pour l’Algérie, les tâches diplomatiques, notamment dans la grave crise malienne. Ainsi les « Accords de Ouagadougou », devenues obsolètes et caduques, ont-ils été relégués et supplantés, de facto, par les « pourparlers d’Alger ». Dans cette division du travail militaro-diplomatique, il ne faut pas oublier que les initiatives économiques ont été dévolues au Maroc. C’est parce qu’il n’a pas saisi cette division du travail que Blaise Compaoré n’a pas compris la subtilité de l’avertissement épistolaire que lui avait adressée François Hollande le 7 octobre dernier . La « porte de sortie » que le Président français lui proposait, en relation à la crise malienne, cela signifie qu’il devait impérativement quitter le pouvoir au terme de son dernier mandat, sinon…

Bref, c’est la conjugaison de ces trois causes internes et de ces trois causes externes mentionnées, et dont le peule et l’opposition burkinabés avaient une claire conscience, qui a fait « tomber » si facilement, trop rapidement Blaise Compaoré. L’Histoire, ne l’oublions pas, est un tribunal implacable. Le destin, dit Hegel, c’est la conscience de soi comme étant son propre adversaire. En n’écoutant que lui-même, Blaise Compaoré s’est fait l’auteur de son propre destin : la fuite.

Mais ce destin était prévisible. Il n’était point besoin d’être grand clerc pour l’apercevoir. Ainsi, le 30 septembre dernier, échangeant quelques considérations politiques sur la situation de son pays avec un jeune Burkinabé, dont les termes sont en partie rapportés ci-dessous :
-    L. : « Il [Blaise] reprend ainsi l’initiative et inhibe un soulèvement.
-    PFT : Oui. Mais je ne crois pas que l’opposition se fasse enfarinée.
-    L. : La révision des constitutions est à l’ordre du jour.
-    PFT : Oui, je suis un peu cela. Mais à mon avis les choses vont se compliquer pour les révisions. C’est la rue qui décidera, en dernier ressort. »

Les pays africains, dussions-nous le répéter, s’ils veulent se développer et créer de véritables nations n’ont d’autre choix que le système parlementaire. L’Armée n’est pas une issue, y compris au Burkina Faso. Telle est la grande leçon que nous devons tirer de la chute de Blaise Compaoré, si tant est qu’on puisse tirer des leçons de l’histoire. Tout le pouvoir au Parlement.

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Maximin Isnard (D.R)

Car un vieux souvenir français habite le Burkina Faso : « un peuple en état de révolution est invincible  ».

 

Par , le Lundi 10 novembre 2014

 
Source: PFTAVARES.FR

mardi, 12 juillet 2011

LEÇON DE LULA DA SILVA AUX DIRIGEANTS AFRICAINS: «CESSEZ DE BAISSER VOTRE PANTALON DEVANT LES OCCIDENTAUX»

 

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L'ex-président brésilien Luis Ignacio Lula da Silva au 17ème sommet de l'«Union Africaine» à Malabo en Guinée Equatoriale le 30 juin 2011, en train de faire une leçon de morale politique aux dirigeants africains.


Suivant l'exemple de l'«Amérique Latine», l'Afrique devrait décider de prendre sa vraie indépendance qui est aux mains des occidentaux, Le «continent africain» qui est riche de gisement minéral et de terre fertile, aurait en effet toutes le potentialités pour devenir le première puissance économique planétaire, mais elle est encore opprimée sous la coupole coloniale des grandes puissances de la terre.


Lula a invité les chef d'État à ouvrir les yeux sur ce qui se passe en Afrique ces derniers mois, en Libye et en Côte d'Ivoire : l'interférence de la France et des Etats-unis constitue un sérieux danger pour la « souveraineté Africaine » et pour les futures générations.

Durant l'« assemblée générale » sur le rôle des jeunes africains, une session détachée de la réunion avec pour thème la crise libyenne, Lula a accusé les chefs d'états africains d'être avides, assoiffés de pouvoir, de trahir leurs propres pays et surtout d'être des servants de l'occident qui saccage le continent noir et décime sa souveraineté. La devise de ces chefs d'états étant : « Chacun pour soi, Dieu pour tous », elle ne portera pas loin l'Afrique. Il faut le sens de la responsabilité, de l'humilité, de la dignité et de l'unité pour bien gouverner ! Critiquant le fait que des leaders africains qui soient arrivés au pouvoir par un coup d'état ou pour le vouloir des puissances occidentales, il a ensuite critiqué et dénoncé le monopole de 5 pays du monde. Ajoutant que : l'« Union Africaine » compte 1,4 milliard d'habitants, l'« Amérique Latine » 400 millions d'habitants et que c'est inconcevable que les USA, la France, la Chine, la Russie et la Grande Bretagne dictent la loi au « Conseil de sécurité de l'ONU » !!!! Surtout que la « crise économique mondiale » provient des Etats-unis.

Et il a déploré le fait que l'« Union Africaine » soit financée seulement par 5 pays africains, le reste des ressources provenant des dons occidentaux. Par conséquent, pour cela, l'« UA » ne peut pas privilégier les intérêts de l'Afrique et avoir un poids au niveau international. C'est cette même « UA » qui légitime les coups d'états, les rebellions ou actions illégales pour l'obtention du pouvoir en Afrique, ignorant la volonté du peuple et la finalité des élections.

Beaucoup de chefs d'états présents avaient la tête basse, à qui il a réitéré l'« invasion française » dans le continent noir. La France nourrit et arme les rebelles dans les pays qui ont cessé d'être leurs colonies. Avec des interférences dans les affaires internes des autres pays africains. C'est clairement la référence au cas de la Côte d'Ivoire, où Paris, avec l'utilisation de la force, a enlevé le président Gbagbo pour mettre à son poste Ouattara.

Et si pour la Côte d'Ivoire rien n'a été fait pour arrêter le coup d'Etat, l'« Union Africaine » peut demander le « cessez-le-feu » immédiat en Libye. En soutien, s'est ajouté le président Jacob Zuma, un des chefs opposants qui tient tête à l'occident, disant qu'ils n'ont pas le droit d'assassiner Kadhafi.

Un silence d'ombre dans la salle de l'« UA » où les présidents qui sont les talons de l'occident étaient nombreux, en l'occurrence Abdoulaye Wade du Sénégal, qui a séjourné à Benghazi pour reconnaître le gouvernement des rebelles, Blaise Campaoré du Burkina Faso, qui a soutenu la rébellion de Ouattara en Côte d'Ivoire contre Gbagbo, Yoweri Museveni de l'Uganda qui combat les « Al Shabaab » en Somalie, Paul Kagame du Rwanda qui saccage pour le compte de l'occident et puis Sassou N'Guesso du Congo Brazzaville, Idriss Deby du Tchad, Paul Biya du Cameroun, Faure Gnassingbé du Togo, Ali Ondimba Bongo du Gabon et le dernier recruté qui s'est ajouté à la dépendance des puissances de l'oppression, Alassane Dramane Ouattara de la Côte d'Ivoire !

Ce sont les paroles de l'ex-président brésilien Lula da Silva, qui était la semaine dernière en Guinée équatoriale pour la réunion des chefs d'états africains.


Texte en italien, traduit en français par Kouamé Célestin N'Brah


Lien du journal officiel italien: RINASCITA

 

Source: NERRATI.NET

samedi, 21 mai 2011

INVESTITURE D'ALASSANE OUATTARA: LA GRAND'MESSE DE LA FRANÇAFRIQUE, DE LA FRANC-MAÇONNERIE ET DU NOUVEL ORDRE MONDIAL

 

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Spectacle désolant que celui qu'il nous a été donné de voir, ce jour tristement historique du samedi 21 mai 2011 : les valets africains de la françafrique, de la franc-maçonnerie, du Nouvel Ordre Mondial et du gouvernement fédéral africain (en formation), au grand complet, dans leurs plus beaux apparats du jour, avec à leur tête le Grand prêtre Nicolas Sarkozy, Président de la République française et son âme damnée internationale, Ban Ki Moon, Secrétaire Général des Nations Unies, venus célébrer leur victoire sanglante contre la jeune démocratie ivoirienne, contre les velléités d'émancipation et d'indépendance du digne peuple ivoirien et contre la légitime aspiration des peuples africains à choisir par eux-mêmes leurs dirigeants et à décider souverainement de leur destinée.

Ce funeste tableau festif peint de l'encre du sang des Ivoiriens nous a laissé apparaître les silhouettes non moins sinistres de tous les comploteurs africains et internationaux de la crise ivoirienne (sans les grands maîtres Barack Obama et Hillary Clinton) parmi lesquels : les présidents Abdoulaye Wade du Sénégal, Goodluck Jonathan du Nigéria, Blaise Compaoré du Burkina faso, Idriss Deby Itno du Tchad, Alpha Condé de la Guinée (nouvelle recrue), Paul Biya du Cameroun, Mahamadou Issoufou du Niger (nouveau venu sous peu), Ali Bongo du Gabon, Faure Gnassingbé du Togo, Helen Johnson Sirleaf du Libéria, Denis Sassou N'Guesso du Congo Brazzaville, le Premier Ministre Raïla Odinga du Kenya, Young Jin Choï de l'ONUCI et Youssouf Bakayoko de la CEI de Côte d'Ivoire.

Les dignes fils de l'Afrique se sont abstenus d'effectuer le voyage de Yamoussoukro. En tout cas, ceux qui ont sondé le secret du complot international contre la Côte d'Ivoire, parmi lesquels les présidents Jacob Zuma d'Afrique du Sud, Edouardo Dos Santos d'Angola, Yahya Jammeh de Gambie et Pedro Pires du Cap Vert.

Le tout, macéré et malaxé dans un reportage en direct de près de 4 heures (du jamais vu, en Afrique) de France 24, un média aux ordres qui n'a de professionnel que le nom, qui nous a servi et ressassé au fil des heures, avec deux consultants acquis à la cause dont le journaliste ivoirien Soro Solo, et une envoyée spéciale - Vanessa Burggraf, toujours au rendez-vous des messes noires contre la Côte d'Ivoire! - tous les mensonges éculés de la crise ivoirienne de 2002, du coup d'état électoral de la France et de la communauté internationale contre le Président Laurent Gbagbo et de la crise post-électorale ivoirienne. Comment le dire autrement quand un journaliste de cette presse de triste renom impute, dans les commentaires de son élément filmé, le rejet de la candidature d'Alassane Ouattara, en 2000, au camp Gbagbo ? Oui, vous avez bien lu ! C'est à y perdre son équilibre mental! Soit dit en passant, Laurent Gbagbo n'était même pas encore au pouvoir. Comment aurait-il donc pu réussir une telle prouesse ! Un tel révisionnisme est tout simplement nauséeux et écoeurant, et dessert grandement ses auteurs, même si - il faut l'avouer - la cause impérialiste l'emporte largement sur l'éthique, la morale et la déontologie, en Occident. iTélé n'a pas manqué à l'appel de la comédie internationale et de la grand'messe françafricaine maçonnique.

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Quant au nouvel investi, Alassane Dramane Ouattara, il a disserté pendant 20 minutes sur la réconciliation - sans jamais prononcer le mot « pardon » à l'adresse des Ivoiriens - et l'avenir de la Côte d'Ivoire retrouvée et rassemblée, à chaque problème de laquelle il aurait une solution, pendant que par sa faute des millions d'Ivoiriens sont au comble du désastre, n'ont pas l'âme à la fête parce qu'ayant tout perdu, pleurent leurs morts par milliers, sont dénoncés et tués à Abidjan et dans d'autres villes du pays, épurés à l'Ouest, s'ils ne sont tout bonnement pillés ou systématiquement rackettés par des rebelles incontrôlés, analphabètes, dépenaillés, déguenillés, aux tenues bigarrées. Des milliers d'autres sont carrément exilés à cause de la chasse implacable à l'homme qu'on orchestre sciemment et savamment et qu'on veut couvrir par des discours et des sourires protocolaires.

Le tout, dans une Côte d'Ivoire dont l'appareil de production est grippée et à genoux par la faute de la rébellion qui a volé, pillé, détruit des entreprises et même déboulonné des machines-outils dans les zones industrielles d'Abidjan, une Côte d'Ivoire où la sécurité est inexistante - le Droit l'étant encore plus -, les libertés une vue de l'esprit, l'administration un rêve ancien (avec des com'zones proprement illétrés qui font autorité devant des préfets, parchemins d'énarques émérites en main), les médias à la pensée unique, la presse pro-Gbagbo muselée et traquée, l'armée un vœu pieux, le pardon et la réconciliation proclamés religieusement sur les antennes mais dans les mots et les comportements relégués aux calendes grecques, la compassion due à ceux qui souffrent le cadet des soucis - la célébration de la victoire tant attendue et souhaitée prenant le pas sur tout le reste -, humanité et solidarité nationale étant désormais inopérantes.

Vive la Côte d'Ivoire françafricaine, maçonnique, dernière ponte du Nouvel Ordre Mondial et vive l'Afrique asservie, bafouée, recolonisée et vassale de l'Occident impérialiste !


Que DIEU délivre et restaure la Côte d'Ivoire! Que DIEU garde et sauve l'Afrique!



DINDE Fernand AGBO

jeudi, 31 mars 2011

QUI EST JOSE BRITO, LE HAUT REPRESENTANT DE L'UNION AFRICAINE EN COTE D'IVOIRE ?

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LETTRE A ELISABETH SUR JOSE BRITO

 

Chère Elisabeth,

Le printemps approche, à grands pas, et les hommes et les femmes gaspillent déjà leur joie à cette rencontre avec le renouveau des saisons.  Car avril, qui porte si bien son nom, ouvre tout.

Vous m'avez fait parvenir, par courriel en date du 27 mars 2011, la lettre d'un inconnu à M. Jean Ping, pour l'envoi duquel je vous remercie. D'une manière générale, et par principe, je ne réponds pas aux « informations à caractère privé » non signé par un auteur et qui circulent sur le net. Il y en a tant, que l'on pourrait consacrer sa vie à courir électroniquement. Je ne suis pas Hermès. Cependant, et parce que vous m'interpeller aux fins d'éclaircissement et de précisions, je dérogerai à l'engagement que vous m'imposez si amicalement.  

Une première remarque. Cette lettre n'est pas conforme à son objet, tel que défini par son expéditeur. En effet, relatif à la nomination de M. José Brito comme Haut représentant de l'Union Africaine en Cote d'Ivoire, elle se donne plutôt comme une esquisse de biographie et un corps de jugements de valeurs très sévères. Une deuxième remarque : la légèreté de ton, l'emploi de mots familiers et la vulgarité affichée de son auteur sont les signes d'un manque d'égards à l'endroit du destinataire, M. Jean Ping, président de la Commission de l'Union Africaine. Je m'élèverai toujours et partout contre le déficit de savoir-vivre. Car le savoir-vivre commande à l'expression des idées,  non seulement pour des raisons d'ordre moral ou éthique, mais surtout pour une raison d'ordre cognitif (psychologie de la connaissance), dans la mesure où une idée ne s'exprime de manière correcte que si elle obéit aux critères d'éducation. Le raisonnement cohérent est le propre d'un esprit éduqué. C'est pourquoi les Grecs anciens ont un mot, pédagogie, pour désigner formation et éducation. Platon a amplifié et consacré philosophiquement cette attitude, dans tous ses écrits ou ses dialogues qui débutent et reposent sur la convivialité, mœurs adéquates qui conviennent au débat d'idées. Il n'y a aucun savoir constitué qui n'obéisse pas aux règles d'une éducation conquise. Sous le rapport de cette double remarque, je comprends bien que, avant d'accorder du crédit aux considérations de l'auteur inconnu, vous avez voulu vérifier leur authenticité, en me questionnant : « Voici un article que j'ai lu sur un site, m'écrivez-vous. Est-ce vrai ce qui y est dit ? ». Mais, avant de vous répondre, je voudrais formuler une première précaution. Vous me savez d'origine capverdienne, comme le mis en cause, M. José Brito. Aussi, dois-je d'emblée vous dire que l'appartenance commune à une origine ne détermine jamais mes réflexions. Il s'en faudrait même de beaucoup. Une seconde précaution : je connais bien José Brito, depuis mon enfance. Nos familles sont liées par des liens de compadrage, puisque son père, Nhô Loucs (Lucas), était le parrain de mon frère aîné. Par ailleurs, nos parents ont exercé leur profession respective au Plateau, le mien au marché, le sien en bordure de lagune. En outre, un laps de temps, nous fûmes habitants d'un même quartier, Marcory résidentiel. Cependant, ces indications n'infléchissent pas ce que je vous dirai de lui. Mieux, elle l'autorise et, comme telles, lui confèrent une part de vérité.

José Brito est né le 19 mars 1944, à Dakar (Sénégal), de parents capverdiens de l'île de Boa Vista, pour son père, et de Sao Vicente, pour sa mère, Nha Judith. Ses parents sont tous deux originaires des Îles-sur-le-Vent. Première certitude, José Brito n'est donc pas « ivoiro-capverdien », ni un « bété bon teint », comme le prétend l'auteur inconnu. La seconde expression, vous en conviendrez, est très choquante, et je n'entends pas ici discuter des thèses ethnicistes. Je vous engage même à éviter de diffuser ou de transférer des documents de ce type, qui propagent des idées racistes. La Côte d'Ivoire, plus que tout autre pays, a besoin d'un autre genre de discours.

L'auteur inconnu ajoute : «  Ce mec [José Brito] est un ami de Alcide Djédjé et ont fait Abidjan Marcory et la fac de Droit en France ». Qu'il soit « un ami de Alcide Djédjé », je ne le sais pas. Qu'ils aient été homologues et, à ce titre, travaillés ensemble, la Convention de Vienne et la Charte de l'Union Africaine l'édictent et le recommandent. En effet, jusqu'à une date récente, José Brito était ministre des Affaires Étrangères du Cap Vert. Qu'ils aient fait « la fac de Droit en France » ensemble est une contre-vérité manifeste. La biographie scolaire de José Brito indique des études en pétrochimie (Abidjan, France). Il est ingénieur de formation. Il n'a jamais été étudiant en droit, autant que je sache. Ses diplômes sont les suivants : 1965, Licence ès Sciences, Mathématiques, à l'Université d'Abidjan. 1967 : Maîtrise ès Sciences, Physique et Chimie, dans la même Université. Il conclut sa formation universitaire, en France, à l'Institut Français du Pétrole (IFP), en 1969, où il obtient son grade d'ingénieur. De 1970 à 1973, il est Professeur Assistant d'Université à Abidjan, et de 1970 à 1975, ingénieur chimique puis Responsable Technique à la Société Ivoirienne de Raffinage (SIR). Tout cela, vous pouvez le vérifier, auprès de l'Université d'Abidjan et de la SIR.

1975 est l'année de l'indépendance du Cap Vert, une jeune république née de la lutte armée conduite par Amilcar Cabral dans les maquis de la Guinée-Bissau. José Brito, qui avait créé le club Claridade (Clarté) à Abidjan, se met au service de son pays d'origine. Et de 1977 à 1981, il est Ministre du Plan et de la Coopération du Cap Vert et membre du Bureau du PAICV[1], parti unique, qui est au pouvoir. 1991, marque la naissance du multipartisme et la première alternance démocratique au Cap Vert. Le PAICV devient parti d'opposition. Il passe alors dans le secteur privé (African Futures, PNUD, Ocean Energy Inc). De 2001 (retour du PAICV au pouvoir) à 2006, il est Ambassadeur de son pays aux États-Unis, au Canada et au Mexique. De 2007 à 2008, il est de nouveau ministre de l'Économie, de la Croissance et de la Compétitivité. Et de 2008 à mars 2011, il est aux responsabilités comme ministre des Affaires Étrangères. Ainsi, contrairement à ce qu'affirme l'auteur inconnu, il n'a jamais été militant du Front Populaire Ivoirien (FPI). Pourquoi l'auteur inconnu fabrique-t-il autant de contre-vérités ? Faut-il soupçonner un contentieux personnel, une pointe de jalousie ? Ou alors cette campagne de désinformation ne sert qu'à l'écarter du dossier ivoirien ? L'auteur inconnu croit servir la cause d'Alassane Ouattara et retirer quelque « profits de distinction », par le mensonge. Tout ce qui se construit sur cette base, comme l'enseigne l'histoire du monde, est éphémère, non durable. La vérité se fraie toujours un chemin. Pourquoi salir ses « adversaires » ? La Côte d'Ivoire a besoin de culture, de développement, d'un partage plus équitable de ses richesses, de justice sociale, de savoir-vivre et de culture démocratique. Pas d'autre chose. Surtout pas de mensonges. Voyez-vous, une fois qu'on a menti, on ne peut plus que mentir encore et encore. C'est la dialectique du Mensonge qui l'impose. Pour recouvrir ou envelopper un premier mensonge, il vous faut un autre mensonge un peu plus grand, et ainsi de suite. C'est le modèle sur lequel est construit la Lettre de l'auteur inconnu. 

Je voudrais à présent dire quelques mots rapides sur la famille de José Brito. Peu d'Ivoiriens le savent, elle a été très impliquée dans le lancement et la promotion du sport en Côte d'Ivoire, notamment du ski nautique (lagune Ébrié),  de l'athlétisme (Léon Brito) et de la boxe (Edmond Brito).

José Brito a effectivement grandi en Côte d'Ivoire, au Plateau d'abord, sur les bords de la lagune Ébrié, à côté des Tourelles (piscine), où son père dirigea le premier Club nautique (entretien et location des hors bords et course de ski), puis à Marcory à la limite sud du quartier résidentiel.

L'auteur inconnu ne connaît pas du tout José Brito. Mais il en parle, comme il est facile de dénigrer. Aussi, après avoir indiqué les grandes étapes de son parcours universitaire, professionnel et politique, je voudrais à présent laisser la parole à l'un de ses vieux amis qui, après avoir lu ma réponse initiale à votre question, m'a spontanément écrit. Au reste, cet ami  appartient à l'une des grandes familles ivoiriennes et il dit avec force ce que le jeune José Brito fut pour eux à l'époque : 

« Cher Monsieur Pierre Franklin Tavares,

La Côte d'Ivoire aurait mieux fait de susciter des milliers de José Brito. Lorsque ce dernier faisait MPC [Maths - Physique - Chimie] à l'université d'Abidjan, son aisance avec les mathématiques et les sciences physiques nous parvenait au Lycée Classique, et faisait l'admiration de ma génération.

Je suppose que vous êtes l'auteur de la réponse à « Élisa ». Cela fait pratiquement une cinquantaine d'années que j'ai entendu parler de José Brito pour la première fois. Depuis, j'ai eu l'occasion de le rencontrer et de le connaître, de lui rendre visite à Praia. J'ai pour lui la plus grande admiration et le plus profond respect. Merci d'avoir établi la vérité.

Daouda Thiam[2].

La qualité de la personne qui signe ce courriel suffit à elle seule à discréditer totalement l'auteur inconnu.  Cependant, il faut aller plus loin encore dans la défense de José Brito. Car, ce n'est pas seulement le rétablissement des faits qui nettoie l'opprobre et l'injure, mais aussi le raisonnement méthodique.  

José Brito est effectivement un « ami » de Laurent Gbagbo, qui n'a jamais été son professeur, comme le prétend un autre article mensonger. Mais il n'y a qu'en Afrique où l'on croit qu'être ami, c'est être nécessairement partial. Oui, il est de gauche. Est-ce un crime ? Plus exactement, c'est un social-démocrate, semblable à tous ceux qui ont lutté ou milité dans les ex-colonies portugaises. Quel mal ? Et s'il est une personnalité politique non ivoirienne qui peut "dialoguer" avec Laurent Gbagbo, c'est lui. À travers le monde, il est réputé pour son expérience et sa capacité à dénouer les crises et les tensions. Ces deux "qualités" sont certainement des facteurs qui ont conduit M. Jean Ping et quelques autres, parmi lesquels d'éminents Français, à lui proposer cette mission. Mais, que nul ne se trompe, je le connais bien, il n'insistera pas plus que de raison, pour effectuer cette mission de l'Union Africaine. Au reste, j'ai cru comprendre qu'il n'était pas demandeur. Platon disait que l'une des causes de l'instabilité des institutions publiques était le mauvais choix des hommes pour l'exercice de certaines fonctions. Par exemple, une âme de diplomate que l'on envoie au front militaire ne peut que produire des désastres. Croyez-moi, Élisabeth, José Brito est l'homme qu'il faut pour cette mission délicate et complexe. Il peut échouer, parce que, à l'impossible, nul n'est tenu. D'autant que, comme je l'ai toujours clamé depuis dix ans, c'est aux Ivoiriens eux-mêmes qu'il appartient de construire leur pays et de renouer les fils du dialogue. José Brito, lui, construit le Cap Vert. Et les résultats de l'équipe à laquelle il appartient sont probants et reconnus. Les derniers résultats des élections législatives sont une indication.

En outre, en matière politique, il n'est pas dans la tradition diplomatique ou ecclésiastique capverdienne de perdre son âme. La tradition consiste à toujours rechercher les compromis, sur le modèle du « consensus national » qui, solidement établi au Cap Vert, est un modèle du genre et est exportable. Bref, la tradition diplomatique capverdienne, qui date du 18ème siècle (dont il est l'héritier), la notoriété mondiale de l'état capverdien (voir Transparency, Mme Clinton, l'Élysée) et sa capacité à parler vrai, sont d'indéniables atouts pour le pays dans lequel il a grandi et à l'endroit duquel il a forcément une dette. Il connaît bien la Côte d'Ivoire, peut-être même bien mieux que la plupart des personnes jusqu'ici désignées pour aider les Ivoiriens à surmonter leur crise. Ce n'est pas seulement un esprit scientifique. Il est également de bonne éducation et est porté par la Morabeza, la convivialité capverdienne. Et en Côte d'Ivoire, pays de son enfance, de ses premières joies et des premières conquêtes féminines, il viendra comme Capverdien, autrement dit avec deux valeurs cardinales : la Sodade (Souvenir) et la Dignité (Respect), les deux fondements de la capverdianité. Or, ce souvenir de ce que fut la Côte d'Ivoire, de ce qu'elle a donné au monde, et être digne, c'est-à-dire ne pas transiger sur les valeurs humaines et la vérité, n'est-ce pas cela qui est aujourd'hui le nécessaire et le suffisant pour surmonter la crise postélectorale ? La qualité des cadres capverdiens ne souffrent pas de critiques absurdes. Leurs dossiers sont généralement bien préparés et ils ont le caractère et la formation pour les mener à bonne fin. Que l'auteur inconnu ne se trompe pas, ni ne se laisse aller au jugement précipité. Toutes les fois que José Brito a été désigné par une institution, il a accompli sa mission conformément à son mandat. En Côte d'Ivoire, il le fera, en adéquation avec la tradition dont il relève.

Mais que l'on m'entende bien. Je ne dis pas que José Brito n'a pas de défauts ou de faiblesses. Ici, je n'ai fait qu'essayer de défendre l'honneur d'un homme, d'une famille et d'un pays frère de la Côte d'Ivoire. Car il faut se garder de « toutmélanger », à l'instar de ce fameux personnage des caricatures ivoiriennes qui s'en est fait une spécialité.

Voyez-vous, chère Élisabeth, l'auteur inconnu s'est lui-même confondu. Si je puis vous faire une suggestion, demandez-lui donc de ne pas se laisser aller au dénigrement et d'écrire à José Brito. Car, chacun, sur soi-même, doit commencer à surmonter la crise ivoirienne. Alors, les politiques entendront qu'il n'est aucune élection, aucun enjeu de pouvoir qui vaut la destruction d'un pays.

En espérant que ces quelques informations et analyses vous servent dans vos réflexions. 

Bien cordialement,

 

Pierre Franklin Tavares

Mobile : +33 (0) 6-87-34-21-22

Courriel : tavarespf@hotmail.com



[1] Parti africain pour l'indépendance du Cap-Vert

[2] Daouda Thiam appartient à la grande famille Thiam (Houphouët-Boigny) d'Abidjan.

MOHAMED BOUAZIZI, LE VISAGE DE LA REVOLUTION

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S'efforçant de comprendre les bouleversements historiques du même type [que les déclins de l'Empire romain et du Christianisme], Hegel a cru pouvoir affirmer que toutes les grandes transformations sociales et politiques brutales sont préparées pas des transformations lentes et secrètes[1].  

Sa mère, Manoubia, a les yeux bleus noyés dans une mer de tristesse profonde. L'œil ne nage pas, même s'il est lacrymal. Elle s'interroge encore, mélancolique. Son regard est un pont qui mène à la formule définitive que Rilke a conçu, pour toute mère éplorée : Marie, qui mieux que toi connaît la nostalgie ? Une mère ravagée, parce que son fils s'est immolé. Le feu, comme la mer ou le vent, emporte tout. Y compris le fruit d'une maternité. Comment cela se peut-il, interroge encore les yeux de Manoubia ? Car les yeux également pensent. Rien, en effet, dans la tradition locale tunisienne ne renvoie à pareille coutume. Du moins le croit-on. Et la religion dominante le prohibe[2]. Mais l'immolation par le feu, qui prend corps en dehors de la tradition laïque tunisienne et de la religion musulmane, est-elle pour autant dénuée de toute signification publique et religieuse ? Pourtant, immoler veut dire tuer en sacrifice à une divinité. Et s'immoler signifie faire le sacrifice de sa vie. À Sidi Bouzid, le 17 décembre 2010, à quel dieu inconnu l'immolation devant le gouvernorat était-elle destinée ?    

Il s'appelait Tarek « Mohamed » Bouazizi, alias Besbouss ou Basbouss. Les surnoms disent beaucoup[3]. Au plan étymologique, ce surnom hypocoristique signifie « celui qui est à croquer de baisers »[4]. Un jeune homme gentil, seul soutien de famille, qui s'immole, un régime réputé « solide » et « dur » tombe, comme un vieux déchet, et se consume dans la fuite d'un clan. Alors, comment un petit acte, un geste peu banal il est vrai, conduit-il à une conséquence majeure ? Selon le vieux principe de causalité et de la mécanique (propagation) des forces, toute conséquence est entièrement contenue dans sa cause. Une lumière, dit Hegel, ne perd rien à en allumer une autre[5]. Ainsi, comment comprendre qu'une petite cause à Sidi Bouzid produise de si grands effets, à Tunis, puis dans le monde arabe, si cette cause-là n'est pas elle-même grande ? Ce bouleversement « sidi-bouzidien » qui a eu lieu, paradoxal en apparence, ne l'est plus dès lors qu'est admise l'hypothèse que le sacrifice-de-soi de Besbouss a consumé les fondements même du régime benaliste, qui, pour reprendre le mot de Mably, n'étaient que de la boue, des pierres usées et des bois pourris[6]. Comme nous le verrons, les explications ontologiques priment sur les explications politiques (monopartisme de fait, trucage électoral), sociologiques (mouvement social, révolte juvénile), économiques (corruption, captation des produits de la croissance, pauvreté) ou de transferts électroniques (révolution Facebook). Comment rendre intelligible le geste de Tarek « Mohamed » Bouazizi et tout le bouleversement qui en est résulté ? Hegel, philosophe de l'histoire vivante, s'est intéressé à ce type de phénomène particulier dont la portée réelle dépasse l'intention initiale de leurs auteurs. Et lorsque les résultats d'une action individuelle échappent à son auteur et revêtent une signification historique, Hegel parle de destin. Il a illustré sa conception à l'aide de maints exemples (César, Néron, etc.) et, entre autres faits, celui célèbre des voleurs de Marseille. Ceux-ci, cupides et portés à maximiser leurs profits, voulurent faire fortune avec des balles de soie infestées par la peste et provenant du Levant, qui furent donc bradées. Ils ne mesurèrent pas les conséquences éventuelles de leurs actes. En les acquérant à vil prix pour le revendre à Toulon, ils ont involontairement contaminés leurs propres familles et leurs concitoyens, en introduisant et en propageant l'une des plus graves épidémies que la France a connues. Jacques D'Hondt, rappelant la source bibliographique de Hegel, La relation de la peste dont la ville de Toulon fut affligée en 1721 de Jean d'Antrechaux, a fort savamment commenté cette approche[7]. C'est cela le destin hégélien, plus profond que la « péripétie » aristotélicienne.  C'est ce qui est advenu avec Besbouss. En effet, son sacrifice-par-le-feu, acte isolé et individuel, a revêtu une signification et une portée si générales, qu'il a occasionné la chute d'un régime et, par contaminations successives, l'ébranlement et l'effondrement d'un monde. Pourquoi ?

Sidi Bouzid[8], le lieu de l'événement, est une charmante cité de 1073 hectares située à 265 kms en dessous de Tunis, au cœur de la Tunisie. La ville, créée par le décret 58-290 du 04 novembre 1958, est enclavée et bâtie dans une cuvette entourée de montagnes. Ville éponyme, elle tire son nom du saint Sidi Ali Ben Bouzid (disciple du grand mystique Abou Median Al Andaloussi) inhumé dans un mausolée blanc. Cette commune est le chef-lieu du gouvernorat du même nom. Elle compte à présent plus de 42.000 âmes et, outre de nombreuses infrastructures et de grands établissements, dispose d'un beau palais municipal, dont le site internet met en exergue la qualité de la Relation avec le citoyen. L'internaute, qui y navigue, pourrait être séduit par cette publicité, s'il n'était pas averti du geste public de Besbouss qui signale la nature réelle des rapports entre administration locale et administrés.

Sidi Bouzid occupe le 44ème rang dans le classement des 264 municipalités tunisiennes établi par l'Institut national de la statistique[9]. La ville, à vocation régionale, est un grand centre de production et de commercialisation agricoles (arbres fruitiers, céréales, amande, asperges, produits maraîchers), et le premier producteur de légumes du pays. Bassin laitier, elle est réputée pour ses tomates séchées et sa production d'agneau qui bénéficie d'une Appellation d'Origine Contrôlée (AOC). Cette économie, à forte dominante agricole, organise un secteur industriel en essor (textile, habillement, cuir, chaussure, etc.).

Le 30 janvier 1943 eut lieu, dans cet ancien protectorat français, une célèbre bataille opposant les Alliés et les divisons blindées nazies.

Après la localisation et la présentation, l'événement. Sidi Bouzid, 17 novembre 2010. Un jeune vendeur ambulant de produits agricoles, connu, se voit confisquer ses modestes et uniques instruments de travail, une charrette et une balance, par des agents zélés de la police municipale. Motif : absence d'autorisation de commercer. Petite infraction. En réalité, un abus de pouvoir visant à obtenir des compléments de revenus. Brimades et corruption. Une fois de plus. Aucune indulgence. Une fois de trop. C'est la énième fois. La relation avec le citoyen tant vantée par la municipalité ne fonctionne pas. La municipalité est construite et fonctionne sur le modèle de l'État benaliste. Le citoyen n'a de reconnaissance, que lorsqu'il est soumis à l'arbitraire du pouvoir central ou local. Au fond, le pouvoir local, c'est le pouvoir central même. Il n'y a pas de différence, d'espace où l'on respire. La substance publique est la même, à Tunis ou Sidi Bouzid, dans toute la Tunisie. Le régime est « solide » et « dur ». L'identité entre la partie (municipalité) et le tout (l'État), cette identité-là, disons-nous, est complète. Les institutions publiques sont fusionnelles, à tel point qu'elles ont littéralement incorporé les entreprises privées. Toute l'Europe libérale soutient ce grave amalgame (contraire à ses principes économiques) et ce mépris des libertés individuelles, pour deux motifs essentiels, économique et laïque : les performances macro-économiques et la sévérité contre l'islamisme. Tout ce dispositif « technique » (au sens que Heidegger prête à ce mot) autorise de larges connivences européennes et américaines, consolide les compromissions internationales, cautionne et renforce le despotisme local. Les agents territoriaux (de la municipalité) qui saisissent et rançonnent les administrés ne sont pas des irresponsables. Ils agissent pour défendre ce monde-là érigé en système. Leurs petits profits ne sont que la déclinaison, l'atomisation des grands profits qui ont lieu en hauts-lieux. Leur arbitraire n'est que la mise en œuvre, au plan local, de l'absolutisme et des caprices au sommet de l'État. Sur simple décision, ils confisquent, s'emparent. Un clan, une minorité tient le tout. Le droit ne fonde pas le système, c'est l'arbitraire qui le régule. En vérité, c'est contre ce système-là que se dresse « celui qui est à croquer de baisers ». Et, ce 17 décembre 2010, Besbouss parcourt, à pieds, tout le système, en d'incessants va-et-vient entre son domicile, la mairie et le gouvernorat. Comme un tambour, son sang frappe ses tempes. Il avait déjà l'habitude de marcher, pour vendre. À présent, il marche autrement et pour un autre motif : récupérer ses outils de production. C'est l'être social qui détermine la conscience, avait dit un philosophe. Besbouss ne subit déjà plus le système, puisqu'il a décidé d'en faire le tour, de le cerner. Les Grecs anciens ont très tôt compris que « cerner », « critiquer » et « cribler » participent de la même racine lexicale et renvoient à la même réalité. Une anecdote significative. En 1992, invité par Jacques D'Hondt à prononcer une communication sur Hegel et l'Afrique[10] à Tunis, nous avons écouté l'éminent Jean Toussaint Dessanti rappeler aux intellectuels tunisiens le lien intime et étroit entre ces trois mots. L'esprit critique (synthèse), dira-t-il, cerne (parcourt, encercle, pénètre) et crible (vise, sépare et dissout) toute réalité. Mohamed Bouazizi n'est pas philosophe, mais il accomplit mieux que les penseurs l'essence critique de la philosophie. Il arrive en mairie. Nul ne l'entend. Au reste, comment aurait-il pu l'être ? Les oreilles compromises n'écoutent jamais. Il se rend alors au Gouvernorat, à plusieurs reprises. De même, aucun accueil. Il est dans une caverne[11], un prisonnier exceptionnel, pas comme les autres. Il en sort, le soleil frappe de clarté. Le face à face est total. D'un côté, un individu riche d'une forte et juste colère, qui oublie tout, y compris sa famille. Sa subjectivité est à son maximum d'intensité. Il a conscience du face à face. De l'autre, tout l'État, faible de son arbitraire, non-conscient, certain de sa solide objectivité. Rilke dit à dessein : le destin, c'est faire face, toujours faire face, rien d'autre que cela. L'inversion du monde a déjà eu lieu dans ce face à face. La conscience est du côté du sujet, tandis que l'inconscience est du côté des institutions. Ce 17 décembre 2010, Besbouss leur « fait face », comme il a « toujours fait face », pour sa famille en devenant le soutien unique, par les maigres bénéfices tirés de son petit commerce. Nul ne lui connaît de fiancée qui eut pu le pondérer. Il ne fera « rien d'autre que cela », faire face, après l'arbitraire gifle, l'humiliante réponse de Faïda Hamdi, agente territoriale, en réponse à ses petites doléances. Il n'y pas d'échappatoire. Doit-il vivre ainsi ? Et, en définitive, qu'est-ce que ce-vivre-ainsi, quand précarité, arbitraire et humiliation sont les seuls constituants de l'existence ? Si l'humain est dans ce-vivre-ainsi, c'est que l'homme n'est plus « rien », le nihilisme est à son comble, l'État lui-même n'assure plus sa mission première. Un bidon d'essence, une allumette, il se sacrifie par le feu devant le Gouvernorat. Où était Mourad Ben Jalloul, le gouverneur ? Comble de l'ignominie, ce ne sont même pas les représentants de l'État qui tentent d'arrêter son immolation, mais des anonymes, des concitoyens présents sur les lieux[12].

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Jusqu'ici, ni l'infortunée Faïda Hamdi qui porta la gifle fatidique, ni le maire de Sidi Bouzid, Osmane Al-Tifi, et moins encore le président de la République, Zine El-Abidine Ben Ali, n'auront compris le sens et la signification du geste de Mohamed Bouazizi, même s'ils en ont mesuré la gravité. La photo officielle de la visite que le Chef de l'État a rendu au grand brûlé, à l'hôpital de Ben Arous, où lui étaient prodigués les soins, est à cet égard frappante. Le président et le corps médical, qui organise la visite, paraissent être dans un état d'incompréhension, littéralement devant un cas de figure dont ils ne comprennent pas du tout la raison. S'immoler pour une charrette, une balance, trois cageots de légumes et de fruits confisqués ? D'autant, qu'ils semblent, en effet, ne pas avoir présent à l'esprit un exemple antérieur d'immolation susceptible de leur fournir un début d'explication. Leurs visages, stupéfaits et interrogatifs, laissent transparaître une évidente crise de connaissance. La vue du grand brûlé, au corps totalement recouvert de bandes, semblable à une momie, ajoutait à l'effarement. Comment un tel geste est-il possible, semblent-ils tous penser ? Au reste, ni les explications sociologisantes (revendications sociales et catégorielles), ni même les motifs psychologisants (ras le bol) ou les mœurs locales (déshonneur dû à la gifle d'une femme) rapportés par Christophe Ayad[13], qui venaient juste un mois après les éloges économiques faits par Dominique Strauss-Kahn[14], directeur général du FMI, ne suffisent à rendre rationnel ce geste inouï. Comment donc l'expliquer ? L'état d'esprit de Besbouss n'est pas courant. Il n'a pas craqué, au sens où on le dit souvent de personnes excédées par une situation. Son état d'esprit, qui repose sur l'attention volontaire, concentration maximale de la conscience, et qui, de tous les états affectifs complexes, est le plus élevé, est la saisie directe des tensions ultimes des limites d'une époque fixée dans sa phase terminale. L'insupportable ne dépend pas tant de la nature d'un fait ou d'une situation, que de la conscience qui n'en accepte plus le poids. C'est le propre et le trait des époques de transition historique. Pour s'en convaincre, rappelons les paroles engagées d'une Coladeira en vogue en Guinée-Bissau et au Cap Vert, au temps de la lutte armée de libération, qui expose l'insupportable : Si c'est pour ainsi vivre / Mourir tout le temps [à petit feu] / Mourir alors une fois [pour toutes] / Luttant pour la vie, contre la famine et le chômage / L'injustice et la misère / Contre l'exploitation, contre le colonialisme / Oh peuple, [de vivre ainsi] cela n'est pas une vie ![15] Mais, pourquoi l'immolation et non pas la lutte armée ou l'engagement syndical, pour dénoncer les injustices et les exactions du régime benaliste ?  

« Immoler », nous l'avons dit, signifie tuer en sacrifice à une divinité. Les rituels qui accompagnent toute immolation sont connus. Et « s'immoler » veut dire faire le sacrifice de sa vie. Ainsi, dans la mesure même où le fait de « s'immoler » intègre l'« immolation », nous pouvons demander en direction de quel dieu caché ou oublié il opère ? Précisons que, dans l'acte de « s'immoler », le sujet fait de sa propre subjectivité l'objet même du sacrifice. Le sujet devient, ainsi, à soi-même, son propre et unique objet. Le sacrificateur et le sacrifié sont une seule et même chose : le premier est identique au second. Si à présent nous daignons supposer l'existence d'un dieu oublié ou caché en Tunisie, vient au jour la question suivante : le 17 décembre 2010, alors que le soleil est à son maximum, à quel dieu inconnu était destinée l'immolation de Besbouss, par le feu, devant le Gouvernorat de Sidi Bouzid, édifice de l'autorité centrale, du régime benaliste ? Bien évidemment, ce dieu n'est pas celui du Coran ou de quelqu'autre religion monothéiste. Le dieu caché dont il s'agit ici est Moloch, l'une des anciennes divinités de Carthage qui y a été importée par les Phéniciens, au moment où ils fondèrent cette colonie d'Afrique. Les politologues, les journalistes, les sociologues qui ont tenté d'expliquer l'acte de Tarek « Mohamed » Bouazizi, n'ont pas perçu ce trait culturel enfoui dans l'histoire ancienne de la Tunisie et profondément replié dans l'inconscient collectif des Tunisiens. Ils ont oublié cette religion oubliée. Gustave Flaubert est le dernier qui a mentionné ce qu'elle fut, dans son célèbre roman Salammbô[16] sur « la guerre des mercenaires ». L'écrivain français y décrit, en termes poignants, le rituel de sacrifice des enfants au dieu Moloch, par une immolation stupéfiante d'horreur dans une fournaise ardente. Bien mal lui en a pris. En effet, redoutable critique littéraire de son époque, Sainte-Beuve n'a pas ménagé ses critiques à l'adresse de Flaubert qui aurait, selon lui, déformé les faits dans un tableau accablant contre les Carthaginois[17]. C'est que, sur cette question, Flaubert s'inscrivait dans la tradition romaine de dénigrement de Carthage, sa grande rivale. Si l'on en croit les auteurs Romains, soupçonnables de partialité, écrit Serge Jodra, on immolait à ce dieu des enfants vivants, le plus souvent en les faisant brûler sur l'autel[18]. Flaubert accepta donc l'idée du rite de sacrifices d'enfants au dieu Moloch et, avec la force de ses images, décrivit comment les parents offraient, dans un assourdissant vacarme de tambours, leurs enfants à Moloch, jetés vivant dans une fournaise faite dans le ventre de la gigantesque statue du dieu. Son récit est vivant, impressionnant même. Aussi la polémique fut-elle vive entre Sainte-Beuve et lui. Leurs échanges épistolaires sur ce point constituent un chef d'œuvre de critique littéraire. En tous les cas, quel que soit le degré de réalité du culte carthaginois au dieu Moloch, il a bien existé une antique tradition d'immolation par le feu en Tunisie (ainsi qu'en Phénicie et en Israël) que la plupart ont aujourd'hui oubliée. Or, c'est elle que Besbouss a spontanément réactivée. On comprend dès lors mieux pourquoi son immolation n'a eu qu'une portée tunisienne, et que partout ailleurs dans le monde arabe où elle a été répétée, elle n'ait pas produit les résultats escomptés. Car le fait est unique et propre à la Tunisie, et nullement exportable en milieu arabe. Ainsi, en s'immolant par le feu, le jeune Tarek « Mohamed » Bouazizi a-t-il opéré au réveil subit, brutal et mécanique d'une fort vieille « structure endormie », oubliée, et jusque-là profondément enfouie dans l'inconscient collectif tunisien, qui prend racine dans l'antique religion phénicienne dont le culte se répandit à Carthage, colonie phénicienne.

Ce qui a fait la force locale du suicide de Besbouss, c'est précisément que son acte était in-compréhensible à ses compatriotes de toutes les classes sociales. De la stupéfaction des personnes qui se trouvaient devant le Gouvernorat à la visite du président Ben Ali, on peut retracer les étapes de cet étonnement qui perdure encore. Au final, sa dé-cision de s'immoler introduira une diremption (rupture, séparation) qui brisa d'un coup le vieil édifice de l'État post-bourguibien. Le mouvement social politico-syndical qui suivra ne fera qu'en dévoiler et récolter les débris. Ainsi, dans le reste du monde arabe (Algérie, Maroc, etc.), ce n'est pas l'immolation par le feu, non exportable, qui servit de modèle, mais le mouvement social tunisien justement né et dynamisé par le geste de Besbouss. Si l'immolation est non pertinente en dehors de la Tunisie, le modèle d'écroulement auquel il donnera lieu fera école. Pour être clair, ce ne sont pas les événements sociaux de 2008 qui ont déterminé le geste de Tarek « Mohamed » Bouazizi, mais c'est l'immolation par le feu de ce dernier qui a réenclenché et orienté ce mouvement social qui manquait d'orientation et auquel manquait encore l'occasion, jusqu'à la chute du régime et de l'État post-bourguibien.

Hegel n'eut pas tort de rappeler, comme le dit J. D'Hondt dans notre épigramme, que les grands bouleversements sont toujours préparés par des transformations lentes et secrètes. Tarek « Mohamed » Bouazizi, petit vendeur ambulant de produits agricoles, a été le levain de la pâte, celle du changement. Personne ne l'avait vu la pétrir, ni Faïda Hamdi, ni Osmane Al-Tifi ou Mourad Ben Jalloul. Et jusque-là, pas même Leïla Trabelsi ou Zine El-Abidine Ben Ali. Quand, comme dans le rituel au dieu des Phéniciens, il mit son corps au four, son immolation subite - qui ne pouvait pas être anodine - ébranla tout un monde.  

Manoubia, non pas Lalla Manoubia[19], mais bien Manoubia Bouazizi, disons-nous, apprenez à connaître, comme Marie, la nostalgie, le nostos-algos. Et, par la Sodade ou le Souvenir, surmontez la douleur. Mais à toute mère dont le fils améliore le sort du monde par le sacrifice de soi, un sens est donné à sa maternité.

Manoubia, cette lettre est ma brève méditation sur Besbouss. Car, entre Carthage et les Hespérides, il existe un chemin de héros.  

 

Dr Pierre Franklin Tavares

Mobile : +33 (0) 6-87-34-21-22

Courriel : tavarespf@hotmail.com



[1] Jacques D'Hondt, Hegel secret, Recherches sur les sources cachées de la pensée de Hegel, PUF, Paris, 1968, p. 198.

[2] Le Coran, et spécialement la Sunnah (vie de Mahomet), interdit et condamne le suicide, comme infraction à la vie définie don et prêt provisoire de Dieu.   

[3] Jean-Louis Beaucarnot, Les prénoms et leurs secrets, éditions Denoël, Paris 1990.

[4] Wikipédia, Mohamed Bouazizi.

[5] Hegel, Platon, in Leçons sur l'histoire de la philosophie, tome 3, La philosophie grecque, Vrin, Paris, p. 456.

[6] Gabriel Bonnet de Mably, Des droits et des devoirs du citoyen, librairie Marcel Didier, Paris, 1972, p. 36.

[7] J. D'Hondt, Les voleurs de Marseille, in Op. Cit., p. 185 - 191. 

[8] Sidi Bouzid, site de la ville : http://www.commune-sidibouzid.gov.tn/fr/index.htm

[9] Les données sont celles du recensement de 2004.

[10] P. F. Tavares, La conception de l'Afrique de Hegel comme critique, 23ème Congrès International des Sociétés de Philosophie de Langue Française, Tunis, septembre 1991. Communication publiée dans Économie en crise, Chemins critiques, revue haïtiano-caribéenne, Vol. 2, n° 2, septembre 1991, p. p. 153 - 161.

[11] Allusion est faite ici au mythe de la caverne dont parle Platon.

[12] Christophe Ayad, Sidi Bouzid, l'étincelle, Libération, 5 février 2011.

[13] C. Ayad, Ibid.  

[14] D. Strauss-Kahn, 18 novembre2010, à Carthage : « La Tunisie est un bon exemple à suivre ».  « L'économie tunisienne va bien, malgré la crise ».  http://www.agoravox.tv/actualites/economie/article/quand-dsk-faisait-l-eloge-de-ben-28969

[15] Nhô Balta, Chant de lutte, Bissau, 1974.

[16] Gustave Flaubert, Salammbô, Gallimard, Paris, 1970.

[17] C.- A. Sainte-Beuve, Salammbô, Nouveaux Lundis, Calman Lévy, t. IV, Lundi 8 décembre 1862, p. p. 31 - 51 ; suite de l'analyse, Lundi 15 décembre 1862, p. p. 52 - 72 ; suite et fin, Lundi 22 décembre 1862, p. p. 73 - 95, Paris, 1885.

[18] Serge Jodra, Moloch, http://www.cosmovisions.com/$Moloch.htm

[19] Horizons, Musulmanes célèbres - Lalla Manoubia : La sainte de Tunis, fin du XIIème - 1257, mis en ligne le 29 août 2010, http://www.horizons-dz.com/culte/13266.html  

19:41 Écrit par Fernand AGBO DINDE dans Afrique, Cap-Vert, Informations diverses | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : afrique, tunisie, le visage de la révolution en tunisie, mohamed bouazizi | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | Pin it! |  Imprimer | | |

lundi, 21 mars 2011

PIERRE FRANKLIN TAVARES: LETTRE OUVERTE A STEPHANE HESSEL SUR LES MALADES IVOIRIENS


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Stéphane Hessel

POURQUOI JE M'INDIGNE ?

Je vous souhaite à tous, à chacun d'entre vous, d'avoir un motif d'indignation. C'est précieux. Quand quelque chose vous indigne comme j'ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé [1].

Aristote signale qu'une colère est vertueuse ou juste, quand elle s'élève contre une injustice. J'ajouterai que la colère doit être d'autant plus grande que l'injustice l'est. C'est dans le sillage de cette tradition philosophique et de celle, théologique, de saint Jean Chrysostome[2], que vous avez rappelé la force, la puissance de l'indignation[3], qui fait tant défaut à notre époque et à notre France. Au vrai, notre capacité d'indignation s'est considérablement émoussée. Excipons d'un exemple ce qui est affirmé. Dans l'un de ses cours, Hegel, dont vous étiez un fervent disciple[4], grand interprète des événements français, dira à ses étudiants : les Français ont le bonnet près de la tête. Par cette image, pour le moins phrygienne, le penseur entendait dire que les Français agissaient alors aussi vite qu'ils pensaient juste. Être Français, c'était encore être capable d'indignation, comme l'atteste cette révolte contre Valentinien, qui nous réaffirma Francs, c'est-à-dire non pas « seulement » libres, mais « d'abord » libres. En effet, c'est notre indignation face à l'obligation de payer un tribut[5] non dû, qui nous afficha libres et organisa notre séjour en Gaule. Et depuis, au nom de la Liberté, l'injustice nous est intolérable. Le motif de base de la Résistance, écrivez-vous, était l'indignation[6]. Ce mobile est une origine, une fondation, parce que répétition de l'acte initial. Mais cette vertu de colère, nous l'avons amoindrie, peut-être même perdue. Aussi, vous inscrivant dans la tradition, vous réclamez à chacun de nous la recherche d'un motif d'indignation, comme indiqué dans l'épigramme. Parmi tant d'autres, il en existe un qui, par nature, diffère et à ce titre interpelle. Car, plus que bien d'autres, il heurte au plus profond la conscience morale universelle, en brisant de façon simultanée et en pleine irresponsabilité un double « droit naturel » : le secours dû aux malades (ivoiriens) et le droit des malades (ivoiriens) aux soins.

Pourquoi je m'indigne ? Autrement dit, quel est le fondement et à quelle destination s'élève mon indignation ? Le fondement est un fait : le manquement de l'Union Européenne au devoir de solidarité. La destination un droit, que vous rappelez avec un grand appétit intellectuel, en citant la Déclaration universelle de 1948 que vous avez contribué à rédiger : Je ne résiste pas à l'envie, dites-vous, de citer [...] l'article 22 :[7]. « toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la Sécurité sociale ; elle est fondée à obtenir la satisfaction des doits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à l'effort national et à la coopération internationale, compte tenu de l'organisation et des ressources de chaque pays »

Ce fait particulier et ce droit universel sont les deux lames de ma dé-cision, c'est-à-dire les ciseaux de mon indignation, de ce sentiment de colère que soulève la décision d'embargo de l'Union Européenne qui, de facto, interdit toute livraison de produits pharmaceutiques en Côte d'Ivoire par le port d'Abidjan. Et cela heurte ma conscience morale et éveille en moi le sentiment de justice[8]. Et ma colère juste est d'autant plus grande que le combat entre les malades ivoiriens et l'Union Européenne est inégal, trop inégal. Plus encore que celui fameux entre David et Goliath. Offusquez-vous monsieur Stéphane Hessel, à leur place, parce qu'ils n'en ont pas la force. Indignez-vous ! Parce que les indignations sont inégales. La vôtre compte plus que la mienne. Plus que tout autre, elle peut faire entendre la cause de ces malades qui meurent déjà, faute de soins et par manque de produits pharmaceutiques. Aidez à la contagion universelle des indignations. Je m'indigne, comme ce Français qui, depuis Abidjan où il vit depuis longtemps, s'indigne :

Cher Pierre Tavares,

Ceux qui imposent l'embargo sur les médicaments aux Ivoiriens sont les mêmes qui associent démocratie, droits de l'homme, causes humanitaires, plans d'ajustement, etc. pour imposer tous ces concepts aux « populations en voie de développement » (comme on disait dans le temps) sans se rendre compte que nombre de ces grands principes ont pour la plupart raté depuis cinquante ans. Ils ne s'interrogent même pas sur les causes de leurs échecs. Pire avec ce que vous dénoncez. Après avoir maintenu le déséquilibre des échanges, ont fait fi de la survie des pauvres en les privant du seul bien qui leur reste parfois, la préservation de leur santé.

Honte à ceux qui veulent donner des leçons, à la terre entière, dont les actes aboutissent à l'inverse de ce qu'ils voudraient imposer.

Que votre engagement permette de débloquer ce génocide par procuration qui est en train de se passer en Côte d'Ivoire par ces mesures iniques prises à l'encontre, non pas des dirigeants et des nantis, mais au détriment des pauvres.

Très respectueusement.

Cette lettre, en réponse à une indignation que j'ai poussé récemment, montre bien ce qu'est être Français. La vie sous les Tropiques ne change rien à la Liberté et au goût de justice qui nous habitent. Mais combien est-il frappant que ce soient les Français de la société civile, l'opinion publique, qui s'indignent et aucun homme politique français ? Le président Nicolas Sarkozy, par exemple, ne semble pas être ému par le sort des malades ivoiriens. Comment se l'expliquer ? Car la France, dont il préside l'État, ne saurait concourir à la mort de malades et de patients en Côte d'Ivoire. L'Union Européenne, porte-étendard des libertés, exhibe l'oriflamme de la mort. Comment se l'expliquer ? Madame Catherine Aston, Haute représentante de l'Union Européenne pour les affaires étrangères et la politique de la sécurité, et vice-présidente de la Commission, une femme, continuera-t-elle d'éprouver les malades ivoiriens ? N'entend-elle pas les gémissements, les pleurs et les complaintes ? Ne sent-elle pas cette odeur de mort exhaler des hôpitaux ? L'Union Européenne veut sanctionner le régime en place. Soit ! Mais alors pourquoi punir des malades ? L'Union Européenne ne devrait-elle pas faire des exceptions, notamment pour les médicaments dont la quasi-totalité vient d'Europe et qui sont livrés au port d'Abidjan par des navires européens ou venant d'Europe ? Cette conséquence collatérale est une indignité européenne. Laissons les malades ivoiriens souffrir dans la dignité, ne rajoutons pas une indignité européenne à leur souffrance. C'est pourquoi, répondant à votre exigence d'indignation, je vous adresse mon indignation afin que, pour les malades de Côte d'Ivoire, vous vous indigniez. Une fois de plus. Ne restez point insensible au sort des malades ivoiriens[9]. Indignez-vous, comme le Nonce apostolique Ambrose de Madtha, en Côte d'Ivoire, qui affirme sans ambages : C'est un vrai désastre provoqué par l'Union Européenne[10]. Et Médecins Sans Frontières qui condamne : « Pénurie de médicaments, MSF accuse la communauté internationale»[11]. Le titre du quotidien L'Inter, qui autant que je le sache n'est pas pro-Gbagbo, est éloquent : Le crime silencieux de l'Union Européenne contre les Ivoiriens[12]. Partout des voix commencent à se lever. Soyez un levain dans ce froment d'indignation. Ou pour reprendre votre slogan : soyez le levain pour que la pâte se lève[13]. Comme les enseignants que vous citez en modèle, en refusant une loi inique[14], apprêtons-nous à désobéir à l'Union Européenne.

Si vous rencontrez quelqu'un qui n'en bénéficie pas [des Droits, dont la Déclaration universelle a rédigé le programme en 1948], plaignez-le, aidez-le à les conquérir[15], avez-vous écrit. J'en ai rencontré. Mais dans mon engagement, Monsieur Hessel, il ne s'agit pas de défendre l'Ordre des Pharmaciens de Côte d'Ivoire. Elle est assez grande pour le faire, par elle-même. Je ne suis donc aux ordres d'aucune corporation. Il s'agit encore moins de défendre un camp politique contre un autre. Je l'ai toujours dit, cette crise durera, tant que les partis politiques ivoiriens aidés, par leurs voisins, placeront la Côte d'Ivoire au-dessus de leurs idéologies et intérêts[16]. Je ne suis engagé dans aucun parti politique ivoirien. Il s'en faudrait de beaucoup ! Non, monsieur Hessel, mon philosophe préféré, celui de l'espoir, est le même que le vôtre : Hegel, le philosophe du débat et du combat[17], comme dit l'éminent Jacques D'Hondt que je connais bien. Non monsieur Hessel, mon indignation est le parti-pris des malades. Au fond, tout engagement pour des causes justes repose sur la Liberté. Et le secours que nous devons aux plus faibles rend concrète et donne sens à notre humanité.

En espérant avoir suscité votre indignation,

Je vous prie de recevoir, Monsieur, mes salutations les plus respectueuses.


Dr Pierre Franklin Tavares

Mobile : 06-87-34-21-22




[1] Stéphane Hessel, Indignez-vous !, Indigène éditions, 11ème édition, Paris, janvier 2011, p. 12.

, http://www.lumenc.org/malcolere.php.

[3] Le titre de votre ouvrage.

[4] S. Hessel, Op. Cit., p. 13.

[5] Colette Beaune, Trojani aut Galli ?, in Naissance de la nation France, Gallimard, Paris, 1985, p. 25.

[6] S. Hessel, Op. Cit., p. 11.

[7] S. Hessel, Op. Cit., p. 16.

[8] Paul Robert, Le Petit Robert, société du nouveau Littré, Paris, 1977.

[9] P. F. Tavares, Pourquoi l'Union Européenne punit-elle les malades ivoiriens ?, www.Ubiznews.com

[10] Le Nouveau Courrier, n° 229, 18 mars 2011.

[11] DirectScoop.net, agence panafricaine de presse, MSF Accuse la communauté internationale, 16 mars 2011.

[12] L'Inter, Le crime silencieux de l'UE contre les Ivoiriens, n° 3855, 18 mars 2011.

[13] S. Hessel, Op. Cit., p. 12.

[14] S. Hessel, Op. Cit., p. 11.

[15] S. Hessel, Op. Cit., p. 12.

[16] P. F. Tavares, Sur la Crise Ivoirienne, considérations éparses, NEI, Abidjan 2005.

[17] Jacques D'Hondt, Hegel, Le philosophe du débat et du combat, Librairie Générale Française, Paris, 1984.

vendredi, 11 mars 2011

SEULE SEGOLENE PEUT BATTRE MARINE !

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Dr Pierre Franklin Tavares

« La où naît le danger, croît aussi ce qui sauve. »

Hölderlin

 

En mars 2001, juste après les Municipales, nous déclarions - par anticipation - la « défaite » de Lionel Jospin aux présidentielles d'avril 2002. Plus d'un n'y crurent pas et nous reprochèrent même ces « sordides » prédictions. Certains y virent un pessimisme historique, là où il ne s'agissait que d'un regard lucide porté sur le « réel », à partir du bilan social d'une gauche satisfaite d'elle-même, parce que dans l'incapacité de voir et de lire l'effondrement social qui était en cours. Avec la débâcle du 21 avril 2002[1], l'étonnement fut grand, le désarroi immense. Mais en réalité, cette projection n'était pas qu'une simple vue de l'esprit. Elle se fondait sur trois faits essentiels. Le premier, un décryptage de la faillite du socialisme municipal à Épinay-sur-Seine, comme préfiguration de la déroute socialiste au niveau national. Le deuxième, l'analyse objective des contradictions internes à la gauche locale[2], qui annonçait celle de la « gauche plurielle » au plan national. Le troisième, notre triple expérience personnelle. D'abord, comme vieil habitant d'un des quartiers les plus sensibles de France[3] et comme cadre dans le groupe SCIC, filiale immobilière de la Caisse des Dépôts et Consignations, premier organisme de logements sociaux de France, nous pouvions mesurer, par ce vécu quotidien et les outils professionnels, la grande détresse et l'abandon des banlieusards (insécurité, malpropreté urbaine, perte de pouvoir d'achat, pauvreté, etc.). Ensuite, comme acteur politique qui, au contact direct et permanent des Français, pouvait évaluer les impacts des politiques locales. Enfin, comme philosophe, nous pouvions mettre en forme théorique toute cette expérience[4].

Aujourd'hui, le danger croît ! La rapide extinction de l'État-providence, l'affaiblissement progressif de la nation au profit de l'Union Européenne et des communautarismes, la crise continue des banlieues, la dépréciation du système scolaire, la défiance profonde des citoyens vis-à-vis du politique, le très net recul du Savoir-Vivre français[5], la crise internationale du capitalisme financier, le siphonnage ininterrompu du pouvoir d'achat, la crise du logement social, le déclassement des couches moyennes, l'inexorable montée de la précarité, l'immigration et l'intégration africaines, orientales et asiatiques, les conséquences perverses de la discrimination positive, sont autant de facteurs qui ont fini, d'une part, par modifier le vieux « portrait social » de la France, dont l'ethnogenèse[6] datait d'antiques combinaisons démographiques, et, d'autre part, à rompre le grand compromis social des années 1945  fixé dans la Constitution de 1958. Mais, ce sont surtout les effets cumulés et conjugués de ces facteurs qui, ayant atteint leur point nodal, préparent et annoncent un très probable nouvel « avril 2002 ». Qui donc sera exclue, la gauche ou la droite ?

Depuis juin 2010, nous ne cessons de dire que, candidate, Marine Le Pen serait présente au second tour et que Nicolas Sarkozy serait éliminé, dès le premier tour des présidentielles, à moins d'un événement exceptionnel. Nous ajoutons même que nous ne devons plus, d'un revers de main, écarter l'hypothèse d'une victoire de Marine Le Pen au deuxième tour ou alors, en cas de courte défaite, qu'elle obtienne un score significatif lors des législatives qui suivront, ce qui aurait pour conséquence directe de la rendre quasi incontournable, dans la formation d'un gouvernement de droite vigoureuse, et donc « premier ministrable ». En effet, si le candidat de gauche était éliminé au premier tour, il n'est pas si sûr que les électeurs de gauche se reportent en masse sur le candidat UMP. Le scénario d'avril 2002 n'est pas donné d'avance. De même, en cas d'éviction du candidat UMP au premier tour, une forte proportion d'électeurs de droite ne se reportera pas sur le candidat de gauche au second tour. Tout devient possible, affichait un slogan. Jamais cette formule n'aura été aussi vraie, n'en déplaise à Roselyne Bachelot, à l'humeur égale, à Xavier Bertrand, aux certitudes sereines, à Benoît Hamon, jeunesse aux paroles rassurantes, etc.

En tous les cas, depuis la récente publication des deux derniers sondages Harris interactive[7], maints Français nous appellent et s'étonnent que nous ayons pu faire de telles prédictions auxquelles ces enquêtes d'opinion semblent apporter un début de consolidation. C'est que, en politologie, il faut - autant que faire se peut - se départir de ses propres choix idéologiques et politiques, si l'on veut observer le « réel » en toute indépendance et objectivité. C'est même la condition sine qua non, pour écouter les Français. Au reste, toute observation pensante est d'abord celle des oreilles. Heidegger dit fort justement que penser, c'est d'abord admettre d'écouter. En effet, la pensée, affirme-t-il, est avant tout une écoute, c'est-à-dire un laisser-se-dire, et non pas [d'abord et uniquement] une interrogation[8]. Il faut prêter l'oreille, ne cesse de répéter la Bible. Or, en France, depuis une vingtaine d'années, la classe politique ne pense plus, parce qu'elle n'écoute plus rien, ni le corps social qui est le socle du corps électoral, ni les phénomènes politiques et historiques dans le monde, comme le montre son déphasage d'avec les révolutions du monde arabe amorcées avec la Révolution du Jasmin, ou encore les tensions avec le Mexique et la Côte d'Ivoire. En France, la classe politique interroge les citoyens, plutôt que les écouter. C'est ce qui explique l'importance prise par les Instituts de sondage. La classe politique ne pense plus. Plus grave encore, la France traverse une immense crise du langage politique, que ni la gauche ni la droite ne parvient à surmonter. Par exemple, les paroles du Président de la République ne sont plus audibles, depuis le Discours de Dakar qui, bon en intention, n'a pas su être traduit en un langage clair et perceptible. Il en est résulté une formidable incompréhension. Ainsi, inécoutable, la grande rupture diplomatique annoncée s'est-elle abîmée en son contraire, pour redevenir pratique banale de la FrançAfrique. Sous ce rapport, le Discours de Dakar, qui est crise du langage, marque l'entrée et l'enracinement effectif dans la crise du langage politique. Toutefois, Nicolas Sarkozy n'est pas le seul qui ne soit plus audible. Martine Aubry, Dominique Strauss-Kahn, Arnaud Montebourg, Emmanuel Valls, François Fillon, Dominique de Villepin, François Bayrou, Rachida Dati, Rama Yade, François Copé, etc., tous les responsables politiques ne sont plus audibles. Par exemple, le porte-parole du Parti Socialiste, Benoît Hamon, affirme des paroles qui ne sont pas immédiatement perceptibles. Même de Jean-Luc Mélenchon, pourtant très cultivé, on n'attend plus que la dernière insulte, l'ultime « coup de gueule » à l'adresse des journalistes. Force est de constater, la classe politique ne sait plus du tout parler avec et aux Français. Parce qu'elle ne sait plus ce que « écouter » veut dire et signifie. Cette crise de langage, d'in-audibilité, est la résonance, le reflet, d'une profonde erreur d'appréciation politique. Comment ne pas remarquer ici que la classe politique ne parle plus que de République et plus jamais de la France ? La République a complètement effacé la France. Au fond, l'histoire a été éliminée au bénéfice du politique, qui de ce fait même n'est plus audible. Comme si c'est la République qui avait fait ou faisait la France et non pas l'inverse. Ainsi, symptôme révélateur, la classe politique en est venue à oublier un fait somme toute banal : c'est la France seule qui fabrique des Français, comme la République fait des républicains. Au total, nous avons une République sans la France, ce dont Max Gallo[9] eut le pressentiment.

En somme, la crise du langage politique marquée par le surgissement du pépiement politique et l'effacement de la nation à laquelle s'est substituée une République vide, cette crise du langage et cette République formelle, disons-nous, constituent le terreau sur lequel croissent la notoriété et la popularité de Marine Le Pen. Elle s'adresse aux Français et ne leur parle que de la France, tant en matière de monnaie (retour au Franc et sortie de l'Euro), que d'identité (ethnogenèse chrétienne contre islamisme) et de solidarité (préférence nationale). Et ce triptyque idéologique fonctionne, parce qu'il répond à la perception du « réel » d'un nombre croissant de Français. D'où sa crédibilité croissante, quand bien même ses  choix et propositions programmatiques sont désuètes, absurdes voire anachroniques.

Le danger croît ! Si à droite, sauf événement exceptionnel, il apparaît difficile, même en cas d'unité de l'UMP avec les centres[10], de reléguer et de battre aisément Marine Le Pen, qu'en est-il à gauche ? En d'autres termes, qui à gauche, parmi les Éléphants[11], pourrait battre Marine Le Pen, au second tour des présidentielles ? François Hollande ? Non, parce que trop rivé au discours fiscaliste qui ne peut pas produire un effet de large adhésion. Il ne devrait pas faire mieux que Lionel Jospin en avril 2002, au premier tour. Dominique Strauss-Kahn ? Sa faiblesse principale sera de ne pas pouvoir rassembler à la gauche du Parti Socialiste (Front de Gauche, NPA, etc.). Le FMI aura été pour lui comme un doux piège politique. Dès l'annonce de sa candidature, sa popularité et sa cote de confiance devraient baisser, en raison des attaques qui viendront de l'UMP, de l'extrême gauche et du Front National. Martine Aubry ? Sa candidature, utile et porteuse, semble être minée par une sorte de retenue, sans doute due aux conditions contestées de son élection au poste de Premier Secrétaire. Si jamais elle parvenait à se débarrasser de cette inhibition, à se livrer entière dans cette bataille et, dans le même temps, à peaufiner son langage et élaborer un projet de société, elle constituerait un indéniable atout pour la victoire de la gauche. Mais si, du point de vue interne au Parti Socialiste, elle est la mieux placée, il lui sera fort difficile de convaincre une majorité de Français, en raison des « 35 heures » et de sa difficulté à composer avec toutes les forces de gauche.

Seule Ségolène Royal peut battre Marine Le Pen, au second tour des présidentielles 2012. À cette affirmation, on pourrait nous objecter le dernier sondage de l'IFOP (France Soir, 10 mars 2011), qui classe Ségolène Royal en troisième position après Marine Le Pen et Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry ou François Hollande. Mais il y a ici un fait tout de même curieux. Comment, par exemple, expliquer qu'après avoir fait 46,94% au second tour des présidentielles du 6 mai 2007 face à Nicolas Sarkozy (53,06%), elle se retrouve aujourd'hui créditée, selon l'IFOP, de 19% d'intention de vote au premier tour de 2012 ? Au reste, rappelons qu'au premier tour du 20 avril 2007, Ségolène Royal fit 21,36%, ce qui n'est pas très éloigné des 19% d'intention de vote dont l'IFOP la crédite actuellement. Dans ce cas, Ségolène Royal aurait conservé, quasi intact, tout son potentiel électoral du premier tour 2007. Par ailleurs, si nous tenons pour vrais les 19% d'intention de vote pour 2012, nous devons signaler que ce résultat non seulement ne concerne que le premier tour et pas le second tour, mais relève aussi d'une erreur de perspective des sondeurs qui  ne l'ont présentée que comme candidate du Parti Socialiste, ce qu'elle n'était déjà plus en 2007 ; étant entendu que son audience excède ce Parti. Comment ne pas rappeler qu'elle ne fut élue candidate du Parti Socialiste que par l'apport du vote massif des « sympathisants » socialistes, les fameuses « adhésions 20 € » ? La force de Ségolène Royal ne réside pas uniquement dans le Parti Socialiste, ne se limite pas à son parti d'origine, mais aussi et surtout à l'extérieur, dans la société civile.

En outre, faut-il le rappeler, les présidentielles françaises sont la rencontre d'un homme ou d'une femme avec le peuple. Or, de tous les candidats de gauche, elle est bien la seule qui puisse maximiser les effets du « paradoxe de Condorcet »[12], en cas de report de voix de la droite et de l'extrême-droite vers la gauche, parce qu'elle sait cristalliser le vote populaire (ouvriers et employés). À cet égard, elle bénéficie de quatre autres atouts majeurs. Premièrement, en matière de sécurité, la fermeté de son Discours de Villepinte du 11 février 2007 et ses propositions sur la résorption de la délinquance par l'encadrement militaire, uniques à gauche, correspondent bien à l'attente d'une partie de l'électorat de gauche, de droite voire de la fraction « molle »[13] de l'extrême-droite. Elle devrait donc pourvoir rassurer et fortement « siphonner » une partie de cet électorat bigarré et composite qui, excédé par l'insécurité, entend accorder des suffrages à Marine Le Pen. Au fond, Ségolène Royal, contrairement aux autres candidats socialistes, peut juguler et enrayer la fuite des classes populaires vers le Front National et leur désertion des partis traditionnels (UMP, PS, PCF, etc.). Au demeurant, ne négligeons pas un fait : pour les présidentielles 2012, les grandes batailles auront lieu autour d'enjeux réputés de droite, tels que l'insécurité et/ou l'immigration. Deuxièmement, à la différence de tous les autres candidats socialistes, elle parle aux Français de la France, en ranimant la flamme des symboles de fierté (agitation des petits drapeaux, éloge de la Fraternité, hymne national, etc.), qui ne font sourire que ceux qui précisément ne parlent plus aux Français. Et troisièmement, elle paraît à même d'établir une solide alliance de gouvernement avec Europe Écologie Les Verts et Daniel Cohn-Bendit, le Front de gauche et Jean-Luc Mélenchon, sur le modèle de la gouvernance de la Région Poitou-Charentes qu'elle préside, et elle pourrait négocier la neutralité active du Nouveau Parti Anticapitaliste d'Olivier Besancenot. Quatrièmement, son discours sur le « non cumul des mandats » reçoit un réel écho, parce qu'il correspond  à sa pratique politique. Elle n'exerce qu'un mandat, celui de Présidente du Conseil Régional.

Au total, le champ électoral que Ségolène Royal est capable de couvrir apparaît beaucoup plus large que celui de tous les autres candidats socialistes. Mais, pour être la candidate de la gauche, sa difficulté n'en reste pas moins grande. Car elle peut ne pas être au premier tour, parce que l'appareil de son Parti lui échappe (contrôle des Fédérations et des votes « organisés »), alors qu'elle peut remporter le second. C'est la difficulté majeure qu'elle devra résoudre.

En tous les cas, elle a le caractère pour la « fonction » présidentielle, la trempe pour tenir la barre de l'État, qui tangue fortement, l'énergie pour apaiser le pays désemparé (cohésion sociale) et la force pour orienter la nation dans le monde (relations internationales). Et puis, c'est le temps des femmes ! Elles sont l'avenir de l'homme, comme disaient le poète et le chanteur, Aragon et Ferrat.

C'est que, après l'échec des hommes, la France est en quête d'une figure féminine, pour prendre en main sa destinée. Elle oscille, entre une Jehanne Domremy (Jeanne d'Arc) et une Marianne. Peut-être le peuple veut-il l'une et l'autre, la France et la République. Il nous faut aider l'histoire à accomplir ce tournant. C'est l'un des enjeux des prochaines présidentielles. Aussi, reprenons le mot de Heine : il faut revêtir nos femmes de chemises neuves et de sentiments neufs, et passer toutes nos pensées à la fumée des parfums, comme après les ravages d'une peste[14]. Les femmes sauront, mieux que les hommes, porter l'honneur civique, rassurer le pays et redresser la France.

En tous les cas, il est arrivé que l'extrême-droite parvienne au pouvoir par les urnes. Mais, le salut croît où naît le danger !



Épinay, le 10 mars 2011


Dr Pierre Franklin Tavares

+33 (0)6-06-87-34-21-22



[1] Jacques Chirac : 19,88%, Jean-Marie Le Pen : 16,86% et Lionel Jospin : 16,18%.

[2] P. F. Tavares, Comment les socialistes ont perdu Épinay, manuscrit non publié.

[3] Orgemont, à Épinay sur Seine (Seine Saint-Denis).

[4] P. F. Tavares, Science de la Ban-Lieue, essai sur l'insociable sociabilité des banlieues françaises, Manuscrit Université, Paris, 2005.

[5] Olivier Cechman, Le guide du Nouveau Savoir-Vivre, Le bon usage, Hachette, Paris, 2004.

[6] Patrick J. Geary, Quand les nations refont l'histoire, l'invention des origines médiévales de l'Europe, Champs, Flammarion, Paris, 2004.

[7] Les 5 et 8 mars 2011.

[8] Heidegger, Le déploiement de la parole, in Acheminement vers la parole, Gallimard, Paris, 1976, p. 164.

[9] Max Gallo, Fier d'être français, Fayard, Paris, 2004.

[10] François Bayrou (Modem), Hervé Morin (Nouveau Centre), Jean-Louis Borloo (Parti Radical Valoisien), Dominique de Villepin (République Solidaire), etc.

[11] Il s'agit des ténors du Parti Socialiste.

[12] Nicolas de Condorcet, Essai sur l'application de l'analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix, Imprimerie royale, Paris, 1775.

[13] Il s'agit de cette partie du corps électoral qui, sans partager l'idéologie du Front National, est excédée par l'insécurité urbaine.

[14] Henri Heine, De l'Allemagne, édition Grappin, Gallimard, Paris, 1998, p. 92.

 

jeudi, 24 février 2011

HENRI KONAN BEDIE ET LE «PARADOXE DE CONDORCET»

PIERRE FRANKLIN TAVARES 2.JPG

Dr Pierre Franklin Tavares, l'homme de lettres cap-verdien (ci-contre) ne démord pas, dans cette réponse qu'il vient de rédiger à un vieil ami: Henri Konan Bédié est et demeure la clé pour sortir de la crise ivoirienne. Même si nous ne partageons pas toutes ses thèses, il est tout de même intéressant de le lire. Au nom de la diversité d'opinion. Et surtout, au nom de la recherche de solutions de sortie de crise pour notre pays. Dussent-elles rester lettres mortes. Bonne lecture à tous!


HENRI KONAN BÉDIÉ ET LE « PARADOXE DE CONDORCET »[1]

Bien cher Jean-Paul,

Te lire me ravira toujours. Merci, pour ton approche profonde, comme toujours. Cependant, elle me semble reposer sur quelques malentendus que je voudrais lever. D'abord, à propos du sous-titre de ma Lettre ouverte à Henri Konan Bédié : Considérations radicales. Tu objectes que, parce que « radicales », elles auraient dû me conduire non pas à un appel vers Bédié, mais à tout autre chose que tu ne précises pas. Cependant, entendons-nous sur les mots. En effet, est « radical », en son sens et sa signification propres, ce qui touche ou appartient à la racine d'une chose ou d'un phénomène, que celui-ci soit botanique, linguistique, politique ou autre. Radical, nous le devons à radicalis, radix : racine. Par conséquent, est donc radical, ce qui précisément indique un retour vers la racine. C'est ainsi qu'il faut entendre mes considérations, et non pas autrement. Elles sont un ensemble de propos et de réflexions qui, par questions successives, mènent à l'ouvert de la racine. Selon elles, vers quelle racine les Ivoiriens devraient-ils revenir, encore qu'ils puissent librement la refuser et emprunter d'autres voies, y compris celles qui les éloigneraient de la racine ? La racine, c'est, et depuis le début, l'Institution présidentielle, à la fois objet et enjeu de tous les conflits. Elle est « cause » et « en cause ». Car la Présidence de la République, dont les prérogatives essentielles sont fixées par la Constitution[2], a réduit et écrasé toute la vie publique ivoirienne. Elle est devenue le point de contraction ultime de la vie du pays-État et un obstacle pour la construction de la nation. C'est que la figure et la gestion du père, Félix Houphouët-Boigny, pour lequel cette Institution a été conçue et modelée, est devenu obsolète. Si les Ivoiriens n'y prennent garde, bientôt elle ne sera plus qu'un paillasson sur lequel chaque candidat devra essuyer ses chaussures pour gouverner. C'est le risque le plus grand que pose cette chute de l'Institution centrale qui domine encore plus profondément la conscience et la vie publique qu'on ne le croit. La classe politique est entièrement déterminée par cette Institution, - comme si n'étaient hors d'elle nulles réalité et existence politiques. Il faut sortir de l'expérience quasi « traumatique » de cette Institution qui est « hantée » par son auteur et son constructeur (H. Arendt). Cette Institution concentre et dénature le pouvoir en un pouvoir quasi absolu (prestige, protocole, signature, dévolution des marchés, richesse, etc.) et procure trop d'ivresse, en faisant croire à tous que le pouvoir n'est qu'en elle. La vie démocratique, elle, dans son surgissement premier, posa la question que le roi Pelasgos adressa à son peuple, et qui consistait pour lui à chercher « une pensée profonde qui nous sauve »[3]. Il s'agissait, pour la cité grecque d'Argos, de savoir si elle devait accorder ou refuser le droit d'asile et le devoir d'hospitalité aux Danaïdes, en vertu d'un antique lien de parenté. Accepter, c'était satisfaire aux obligations de l'asile et de l'hospitalité mais, du même coup, endurer une guerre contre ceux qui les poursuivaient, leurs cousins, les fils d'Égyptos. Refuser, c'était faillir au premier des devoirs. Aussi Pelasgos, ne daignant pas trancher seul, convoqua-t-il le peuple pour rechercher « une pensée profonde qui [...] sauve ».

Ce fut le premier partage décisif du pouvoir qui plaça le peuple au centre du jeu politique, comme décideur. Et le peuple, dans une approbation directe, trancha pour l'accueil. Il est significatif que la démo-cratie soit née de la question du droit d'asile (droit des gens) et surtout par l'acception d'un roi de partager le pouvoir. Sur la suggestion de Jéthro (Réuel), son beau-père, Moïse fit en son temps le partage des pouvoirs[4]. Le partage du pouvoir en pouvoirs distincts est consubstantiel à la démocratie. Partager, ce n'est pas réduire mais augmenter. Comme le partage du pain accroît, dans le Souvenir répété du rompt frumentaire, la communauté religieuse à laquelle tu appartiens. La force du partage est incommensurable, lorsqu'elle habite les Institutions, la société civile et les familles. En termes matérialistes, on dirait division du travail. Le partage précède et est au cœur du droit. C'est pourquoi je garde au fond de moi, toujours, comme un repère, les paroles mémorables d'Andromaque :

Voici la règle que je loue et que je me prescris :

Ni dans ma cité ni dans mon ménage,

Nul pouvoir où ne soit le droit[5].

Dans la cité, comme dans la famille, et plus encore au niveau de l'État, le partage en général et le partage des pouvoirs en particulier sont la règle fondatrice. Partager, c'est donc postuler (admettre comme légitime) que l'autre est un semblable et un égal à soi. C'est pourquoi Montesquieu dit, dans L'esprit des lois, que le principe qui fonde et constitue la République est l'égalité : Lorsque que cesse la vertu [l'égalité], la République est une dépouille. Ainsi, la culture démocratique, qui organise la vie de la République, est la capacité continue d'accepter de voir en l'autre un même que soi, au moins en droit. La chose, il est vrai, n'est pas facile. Aussi, la démo-cratie n'a-t-elle rien de naturel. Elle est une conquête sur soi à inscrire dans les Institutions, et dont le patrimoine ne peut faire l'objet d'une hypothèque, sous peine de la transformer en débris. En effet, nul système démocratique, aucun régime démocratique n'est viable sans culture démocratique, qui repose sur un labeur quotidien. C'est pourquoi je m'inscrirai toujours dans la filiation de Clisthène. Seuls les tyrans n'entendent rien à ce qui est dit ici. Mais Jean-Paul, après cette courte digression, revenons à ce constat : est-ce vraiment un hasard si les pays africains les plus stables et les moins corrompus sont précisément ceux où le pouvoir est équilibré, réparti, partagé ? Et les présidents de ces pays sont-ils moins président que Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié ou Alassane Ouattara ?  Le vent des Jasmins se lève, c'est d'entre tous mon préféré[6]. C'est pourquoi, à moins d'une terrible méprise, il ne faut pas ramener la crise ivoirienne à un conflit de personnes. Ce serait commettre une bien lourde erreur d'analyse et de connaissance. Par exemple, l'idée qui consiste à dire que, pour « sortir » de la crise, il faudrait simplement écarter Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié ou Alassane Ouattara  ne changera rien à la difficulté ni aux dérives qui sont d'ordre structurel. Le général Robert Guéi a été ivre, dès qu'il s'y est installé. Quiconque s'y installe peut le devenir, à moins d'une grande force d'humilité. En somme, si nous considérons la crise dans sa double face, il faudra réaménager son côté objectif (institutionnel, structurel) qui, par suite, amoindrira le côté subjectif, la place des élus (individualités, protagonistes, conjoncturel). Écarter ou supprimer le côté subjectif, autrement dit les hommes, c'est laisser l'essentiel  subsister. Ce n'est pas déraciner. Il n'y aurait donc là rien de bien radical. La racine, Jean-Paul, c'est l'institution présidentielle, pas les hommes. Au reste, l'Institution présidentielle a elle-même déjà été considérablement affaiblie, par un processus dont j'ai rappelé les grandes phases[7]. À présent, en proie à une schizophrénie, l'Institution présidentielle ivoirienne s'est dédoublée. Elle est, de fait, affaiblie. Il ne s'agit que de dire en droit ce qui est de fait. La réforme, par elle-même, n'est donc pas difficile. À moins de turbulence idéologique testamentaire ou coranique ! Ainsi, le « geste de dévoilement tranchant, attendu », que tu attendais, parce qu'annoncé par le sous-titre de ma Lettre ouverte à Henri Konan Bédié, et inscrites dans mes réflexions sur la Constitution ivoirienne, ne peut pas être un tumulte, mais bien et simplement un apaisement, avec ceux qui peuvent faire la paix. Au total, mes considérations sont radicales, dans la mesure où elles exposent et proposent de réformer la Présidence de la République qui, dois-je le rappeler, n'est au fond qu'une partie de la Constitution. Gardons bien à l'esprit la vérité suivante : ce n'est pas la Présidence de la République qui fait la Constitution. Tout au contraire, c'est la Constitution qui fait et établit la Présidence de la République. Tu le concevras donc aisément, la double réforme proposée constitue la rupture la plus forte qu'il puisse y avoir, la plus radicale donc dans la vie publique ivoirienne, depuis la formation du pays-État, en 1958, et la proclamation de sa souveraineté le 7 août 1960. Cette double tâche réalisée, la crise diminuera en intensité et les mœurs politiques s'ajusteront. L'organisation et le déroulement des élections présidentielles deviendraient moins dramatiques ou pas du tout. On peut ne pas vouloir voir. Mais comment ne pas voir que la crise postélectorale n'est qu'une des variations - et sans doute pas la dernière - de la crise de la Présidence ivoirienne ? Sinon, comment comprendre que les fautes de la Commission Électorale Indépendante se soient transformées en erreurs de l'Onuci et que celles-ci aient muté en méprise du Conseil Constitutionnel ?[8] Le coup d'État de décembre 1999, les élections « calamiteuses » de 2000, le coup de force de 2002, les événements de 2004, etc. tout cela pour une présidence, une présidence au pouvoir absolu ! Il est fini, pour longtemps, le temps des hyper-présidents. En France, on voit vers quelle difficulté la présidence forte à conduit le pays. Jean-Paul, soyons, comme le réclame Hegel, les fils de notre époque.

Sur la base de l'ensemble des considérations précédentes, il appert que la philosophie, parce qu'elle modère, pondère, dans l'exercice d'une attention volontaire, vise à la racine des choses. La philosophie est un exercice radical de radicalité, qu'il ne faut pas confondre avec de l'agitation. La sagesse, en tant qu'elle est le πέρας [le péras, le limité, le fini], écrit Hegel, est la véritable cause d'où peut naître l'excellent[9]. La sagesse, qui vise à faire « naître l'excellent », suggère donc la double réforme indiquée plus haut.

Passons à présent au deuxième point que tu évoques : la célèbre théorie de Clausewitz. Mais tu sais, plus d'un en parlent mais n'ont pas lu son ouvrage intitulé De la guerre. Aujourd'hui, il est de bonne guerre, en raison des événements du monde, de citer Carl  von Clausewitz. Mais, l'avoir lu conduit à être aussi nuancé que lui dans son analyse de la guerre. Récemment, j'ai eu un instructif et bel échange épistolaire avec un chef d'État sur cet auteur. Je propose que nous amorcions un débat autour de son œuvre, relativement à l'impossible guerre d'Abidjan. Il t'appartient d'en fixer la problématique.

Pour terminer à regret cette correspondance, je voudrais revenir sur Henri Konan Bédié.  Contrairement à toi et à bien d'autres, je ne crois pas qu'il soit, au plan politique, un homme terminé, ou « largué » voire « excédentaire », selon tes mots. Un correspondant anonyme m'a fait un courriel qu'il conclut par la formule suivante : Mais Bédié tout de même ! Une parole d'André Gide dit que l'on ne fait pas de littérature avec de bons sentiments. Mais, ajouterais-je, encore moins avec de mauvais sentiments. C'est une recommandation philosophique voire une précaution cognitive que de ne pas prendre appui sur les sentiments, c'est-à-dire la conscience commune. J'y obéis volontiers. Sans état d'âme, je prends acte du rapport de forces politiques issu des dernières présidentielles : Henri Konan Bédié est l'une des clés, une des clés, dis-je. Que coûte-t-il à la Côte d'Ivoire de faire tourner cette clé dans la serrure, la crise, pour voir si elle fonctionne ou pas, si elle est bonne ou non ? Les Ivoiriens ont tout essayé. Ils ont fait appel à tous les génies de la terre, sans qu'aucun de ces hommes n'ait pu résoudre la crise. Et si la solution n'était qu'à portée de main, proche, et non pas ailleurs, au loin ? Observons Bédié ! Il est la caution morale et l'apporteur de suffrages qui accorde toute légitimité à Alassane Ouattara. Ce dernier l'a bien mieux compris que Laurent Gbagbo. C'est pourquoi, il en a fait son « Nyerere », là où les frontistes, par un excès d'optimisme et justement parce qu'ils croyaient et continuent de croire Henri Konan Bédié « usé », l'ont traité en vieux « chien crevé », pour reprendre un mot d'Engels. En tous les cas, pour qui sait ce qu'est le « paradoxe de Condorcet », Bédié est la clé. Au plan politique et dans le contexte actuel, il est, de facto, qualitativement plus fort qu'Alassane Ouattara et, par conséquent, quantitativement, plus fort que Laurent Gbagbo. Il est la pierre de touche de la crise institutionnelle. S'il le veut, en un mot, que dis-je, en un discours mémorable il changera la face de la crise actuelle. Ce serait son immense mérite. Si j'avais été le conseiller d'un chef d'État impliqué dans la résolution de cette crise, bien avant Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, j'eus d'abord consulté Henri Konan Bédié. C'est pourquoi, non par sympathie mais selon une analyse rationnelle fondée sur le « paradoxe de Condorcet », je ne crois pas à une autre solution qu'un « dialogue interne ». Moins coûteux. Plus facile. Sans doute plus  productif. Tous les autres « médicaments » ont montré leur amertume certes, mais aucun d'eux ne contenait de « principe actif ». Il faut recentrer le débat entre Ivoiriens, et au premier chef entre les principaux protagonistes, ceux-là mêmes qui font et portent l'agon, la lutte. En tous les cas, l'histoire seule nous dira où étaient le vrai et la vérité.


Jean-Paul, vois-tu et entends-moi bien, Henri Konan Bédié est l'applicateur du « paradoxe de Condorcet »[10]. En cela, il est et demeure la clé.


En retour de tes salutations, Elvire te transmets ses amitiés.


Dans l'attente patiente de te lire, avec l'intérêt que je porte à tes réflexions, dis mes amitiés à la famille.


Épinay, le 21 février 2011


Dr Pierre Franklin Tavares

Mobile : +336-87-34-21-22




[1] Nicolas de Condorcet, Essai sur l'application de l'analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix, Imprimerie royale, Paris, 1775.  Pour l'explication, se reporter à la dernière note de cette lettre.

[2] Constitution ivoirienne : Titre III, du Président et du Gouvernement, articles 34 à 57.

[3] Eschyle, Les Suppliantes, in Tragédies, Les Belles Lettres, Paris, 1921 et 1923, folio classique, Gallimard, Paris, 1982 pour la préface, p. 73.

[4] Exode, 18, 13 - 27.

[5] Euripide, Andromaque, in Tragédies complètes I, édition et notes de Marie Delcourt-Curvers, Gallimard, folio classique, Paris, 1962, p. 376.

[6] La Révolution tunisienne de Jasmin, qui balaie toute la bande géographique arabo-musulmane.

[7] P. F. Tavares, La guerre d'Abidjan n'aura pas lieu, Paris, février 2011.

[8] P. F. Tavares, Ibid.

[9] Hegel, Platon, t. 3, La philosophie grecque, Leçons sur l'histoire de la philosophie, Vrin, Paris, 1972, p. 447.

[10] Le « paradoxe de Condorcet » : lors d'un vote avec trois candidats, les électeurs peuvent préférer le premier au second, le second au troisième, mais le second au premier. C'est l'énigme ou l'équation qui définit tout corps électoral et que la candidat Henri Konan Bédié a mis en application.

lundi, 14 février 2011

LA GUERRE D'ABIDJAN N'AURA PAS LIEU - CONSIDERATIONS RADICALES

 

PIERRE FRANKLIN TAVARES.jpg

Dr Pierre Franklin Tavares


« Lorsque la vertu cesse, la République est une dépouille ». Montesquieu


Le titre d'un ouvrage, dit Fernand Braudel, n'est jamais tout à fait neutre[1]. Celui de cet article l'est encore moins, tant il s'inspire de celui de l'œuvre célèbre de Jean Giraudoux, La guerre de Troie n'aura pas lieu[2], excepté son fatalisme historique.

Mais, avant d'être une affirmation, ce titre surgit comme une question. La guerre d'Abidjan aura-t-elle lieu, après tant de controverses, de médiations, de résolutions, de disputes, d'ultimatums, de sanctions, d'invectives, d'effets de manche ? La guerre d'Abidjan aura-t-elle lieu, puisque les deux camps, celui du RHDP[3] et celui de LMP[4], sont en préparatifs armés et affichent, au plan militaire, deux stratégies opposées. La guerre d'Abidjan, qui sera concomitamment une guerre étrangère et une guerre domestique (civile), aura-t-elle lieu ? Car, après avoir brandi la menace imminente d'une intervention armée, la Cedeao[5] hésite, consulte, se fissure, tout comme, mais plus encore, l'Union Africaine. La Communauté internationale, d'abord unanime, voit ses membres se raviser l'un après l'autre. Aux précipitations déclaratives succèdent à présent des interrogations qui se traduisent en demandes de vérifications du « droit électoral » ivoirien. L'Angola de Eduardo Dos Santos, qui a donné le ton, introduit la notion de « président constitutionnel »[6] et suspend, ainsi, le « droit électoral » ivoirien avéré inopérant. Tandis que l'Afrique du Sud de Jacob Zuma et l'Ouganda de Yuri Museveni maintiennent intact le « droit électoral » ivoirien et, jusque dans ses conséquences ultimes, en réclament la stricte application, contre toute falsiabilité. L'Onu de Ban Ki-moon, elle, insiste sur la notion de « président reconnu » et, de facto, suspend la Constitution ivoirienne. L'Union Européenne s'inscrit dans cette optique. Ainsi, au plan diplomatique, une césure profonde s'est produite qui, en matière juridique, oppose rigidement les notions de « constitutionnalité » et de « reconnaissance ». Au reste, cette contradiction et ses deux termes entrent chacun dans un rapport d'opposition avec le « droit électoral » ivoirien. Au total, jamais en Afrique une élection présidentielle n'aura suscité autant d'interprétations divergentes et de modes de résolution différents.

I. L'INSTITUTION PRÉSIDENTIELLE

Comme Jérusalem au temps jadis, la Côte d'Ivoire est à présent traitée comme une marmite rouillée[7]. Et dans cette « oxydoréduction » historique, la classe politique ivoirienne (qui en subit les contrecoups) prend une part active, semblable à la classe politique haïtienne qui, dans un contexte conflictuel quasi identique, fera d'Haïti, alors « la plus riche colonie du monde », le plus pauvre des États de la terre. Cet exemple, qui vaut comme un avertissement, oblige à enrayer le processus à l'œuvre en Côte d'Ivoire. Pour ce faire, il convient de mettre en exergue, la trame historique qui, de façon inéluctable, détermine la postélectoralité de la crise, puis, l'intrigue politique qui la sous-tend et, enfin, de suggérer quelques médiations et réformes nécessaires ou utiles.

La trame s'est fixée, il y a une vingtaine d'années. Elle obéit à une logique institutionnelle : l'affaiblissement continu, l'effacement progressif, le lent et inexorable dépérissement de l'Institution présidentielle ivoirienne, pivot constitutionnel de la vie publique. Ce processus (de dévalorisation) a connu cinq phases principales. La première débute avec la création de la Primature en 1990, par un Félix Houphouët-Boigny vieillissant, malade, au seuil de son « départ », et engagé dans le combat des prix du café et du cacao (1988 - 1990). Si, en droit, le régime est toujours présidentiel, en fait, il ne l'est déjà plus. C'est le grand tournant : l'effectivité du pouvoir passe à la Primature. D'où la tension successorale d'août 1993, à la mort de Félix Houphouët-Boigny, entre le premier ministre de l'époque, Alassane Ouattara, de fait, chef de gouvernement, et le dauphin constitutionnel, Henri Konan Bédié, alors président de l'Assemblée Nationale. La deuxième phase, qui est le corollaire de la précédente, est le premier coup d'état (24 décembre 1999) suivi des « élections calamiteuses » d'octobre 2000 qui marquent le retour de l'Institution présidentielle entre les mains d'un civil, Laurent Gbagbo, et une tentative de revigorer l'Institution présidentielle. La troisième phase, elle, réside dans le coup de force du 19 septembre 2002 conduite par la Rébellion armée, dite MPCI[8], dirigée par Guillaume Soro. Si celle-ci échoue militairement, elle crée toutefois les conditions effectives d'un troisième et nouvel affaiblissement de l'Institution présidentielle (externalisation de la crise, partition du territoire, double administration, rejet de l'Institution pivot, etc.), dont l'atelier de Linas-Marcoussis et la Conférence de Kléber[9] ne seront que la transposition diplomatique et la traduction politique, avec la mise en place d'un accord multipartite qui réduira, de façon drastique, la place, le rôle, la fonction et les prérogatives présidentielles ivoiriennes. La quatrième phase est celle de la « normalisation » politique des rapports de forces en présence, l'équilibre des pouvoirs entre la Présidence (Laurent Gbagbo) et la Primature (Seydou Diarra, Charles Konan Banny et Soro Guillaume, premiers ministres successifs), au cours de laquelle l'Institution présidentielle, quoique toujours faible, parviendra - non sans habilité - à redevenir l'organe pivot de la vie publique ivoirienne. La cinquième phase culmine dans la « double présidence » actuelle, dans le bicéphalisme de fait, la monstrueuse diarchie au sommet de l'État, qui correspond à la neutralisation maximale de cette Institution pivot, avec tout le désordre public qui en découle. Cette scansion, dont l'amorce a déjà été signalée[10], ne retient jamais l'attention des politologues ni celle des acteurs politiques. Elle se dénouera par la guerre d'Abidjan, si jamais celle-ci advenait. Ce qui marquerait le point final, l'étape ultime, de la trame historique du dépérissement de l'Institution pivot, qui est si affaiblie qu'elle n'est déjà plus instituante.

Au fond, l'Institution présidentielle ivoirienne, la Présidence de la République[11], est à la Côte d'Ivoire ce que la belle Hélène fut pour Troie : une fatalité, comme l'ont rappelé Homère, Eschyle et J. Giraudoux. N'est-ce pas pour Hélène, au prénom prédestiné[12], que Grecs et Troyens s'affrontèrent, comme en Côte d'Ivoire aujourd'hui, le « Nord » et le « Sud », pour la Présidence de la République ? Nous l'avons dit, il y a bien longtemps, la fiancée est belle, comme Hélène : Si tu m'accordes encore de parler en langage de poète, alors je te dirais : la Fiancée [la Côte d'Ivoire] ne doit pas avoir peur d'être élue. Plus d'un se la disputeront. Mais qui choisira-t-elle ?[13] La guerre d'Abidjan aura-t-elle lieu, uniquement pour que l'on sache lequel des deux prétendants, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, épousera le siège présidentiel ?

Aussi, avant qu'une telle possibilité ne soit effective, la vocation des intellectuels engagés devrait consister, sur la base du savoir et de l'éthique, à alerter et aider à désamorcer cette trame historique et l'intrigue politique qui l'oriente, et, dès lors, à lui imprimer une évolution qui préserve la Côte d'Ivoire, pays-État dont Félix Houphouët-Boigny est l'auteur et, de façon exceptionnelle, le constructeur, au sens prêté à ces deux mots par Hannah Arendt[14]. Vient alors au jour une question : et si la crise, en son coeur même, ne consistait « seulement » qu'en cela : le dépérissement de la Présidence ivoirienne ? Si tel est le fond de la vérité, si elle cristallise ainsi toute la vie politique au point de la déséquilibrer, ne faudrait-il pas plutôt redimensionner la Présidence, non seulement pour l'adapter à des exigences plus démocratiques mais aussi et surtout pour la dépassionner ? D'autant que, fait unique, l'Institution présidentielle ivoirienne n'a pas été conçue et taillée « en-soi et pour-soi » pour reprendre le mot de Hegel, à savoir indépendamment des individus. En effet, elle a été bâtie à la mesure même de Félix Houphouët-Boigny, selon cet homme, son expérience politique et son projet sociétal. Comment oublier que Félix Houphouët-Boigny, homme politique français, dont toute l'expérience politique initiale tient au passage de la 4ème à la 5ème République Française, a été co-concepteur et corédacteur de la Constitution de la 5ème République Française, qu'il a fidèlement dupliqué pour en faire le « texte fondamental » du pays-État qu'il entendait créer ? Au reste, en créant lui-même la Primature (1990), juste après la chute du mur de Berlin et alors que soufflait un puissant vent démocratique, certes pensait-il encore maintenir le fonctionnement de son régime présidentiel dans le cadre d'institutions semblables à celle de la 5ème République Française, c'est-à-dire un régime présidentiel fort dit « régime parlementaire rationnalisé », mais - sans s'en apercevoir - il y injectait une forte dose de 4ème République qui conduira aux confusions dont la Côte d'Ivoire n'est pas encore sortie. Au vrai, comme l'a dit l'éminent professeur Zadi Zahourou, Houphouët-Boigny est irremplaçable[15]. Et lui « absent », que valent la Présidence et le régime présidentiel ivoiriens, surtout dans le contexte actuel ? Le temps n'est-il pas venu où cette question doit être formulée et mise en débat ? Peut-être même est-il à présent nécessaire que les Ivoiriens prennent en vue des réformes institutionnelles qui réaménageront la place et les attributs de l'Institution présidentielle, afin que soit sauvé le pays-État, le bien public le plus précieux, que la lutte des épigones (successeurs) a gravement mis en péril ? L'Institution présidentielle ne vaut pas la guerre d'Abidjan. Et une bonne réforme vaut mieux qu'une mauvaise guerre. À cet égard, l'Afrique de l'ouest offre d'excellents exemples ou modèles, notamment le plus emblématique, le Cap Vert où l'équilibre entre l'Institution présidentielle et la Primature reste un modèle du genre, tant dans la conception que dans son fonctionnement. C'est le temps des réformes justes. L'évolution du monde arabe, traversée par une puissante lame de fond, remet en cause l'un après l'autre tous les régimes présidentiels forts. C'est bien le sens de la Révolution des Jasmins, signal de départ d'un renouveau démocratique, qui entend rééquilibrer les pouvoirs internes, et qui fait écho au Discours d'Accra de Barak Obama sur la nécessité, pour l'Afrique, de se doter d'Institutions fortes. Si le « courage », comme l'a dit Churchill, est la première des qualités humaines[16], l'humilité lui est non seulement antérieure mais elle en constitue la condition sine qua non qui porte toute vie démocratique. Elle est la base éthique qui précède et accompagne toute juste répartition des pouvoirs. C'est elle qui assure le Droit, qui fonde la Justice et garantie la Vérité. C'est pourquoi nulle part sur terre il n'est de sagesse (politique ou pas) qui ne soit pas humble. Le courage de l'humilité ou l'humilité du courage est sans aucun doute la valeur cardinale de toute eunomie (science des institutions justes). Faut-il le préciser, la crise institutionnelle ivoirienne a démarré bien avant celle du monde arabe. Elle perdure jusqu'à l'ab-surde, en raison de l'intrigue politique qui la porte. En quoi et comment affecte-t-elle directement l'Afrique de l'ouest et plus largement l'Afrique et l'Occident ? En s'externalisant, elle les affecte par la réactivation idéologique d'une querelle ancienne que l'on a crue éteinte mais qui était passée au stade de « structure endormie ». En effet, le vieux clivage africain entre le groupe de Casablanca[17] et le groupe de Monrovia[18] et qui résultera de la conjonction des modalités des Indépendances africaines (1945 - 1960) et de la Guerre froide (1945 - 1989), clivage duquel est née l'Organisation de l'Unité Africaine (1963), et que l'on croyait emporté et disparu avec l'effondrement du mur allemand (1989), ce vieux clivage disons-nous, semble resurgir et se reformer sous nos yeux avec un important déplacement des lignes dû à un triple fait. Tout d'abord, l'indépendance armée des États lusophones d'Afrique dits Palop[19] (1975) et du sud de l'Afrique subsaharienne (fin de l'Apartheid) qui intensifie cette réalité géopolitique. Ensuite, la Côte d'Ivoire d'Houphouët-Boigny, naguère leader du groupe de Monrovia, est à présent la cause occasionnelle (Polybe) et le cœur d'une nouvelle ligne de fracture sous-régionale qui ébranle l'ancien Conseil de l'Entente[20] devenu celui de la mésentente entre le Burkina Faso (Haute Côte d'Ivoire) et la Côte d'Ivoire (Basse Côte d'Ivoire). Enfin, les effets croisés et conjugués de ce double rapport ont conduit la FrançAfrique dans son retranchement ultime. Et, étonnamment, depuis Abidjan. Il n'est donc pas fortuit que les trois autres capitales les plus concernées soient Ouagadougou, Dakar et Paris qui, avec Abidjan, forment le centre de ce système. Accra, Niamey et Bamako, etc., par exemple, restent à distance. Ainsi, la crise ivoirienne, dans sa nouvelle phase postélectorale, qui a tant neutralisé l'Institution présidentielle, est l'épicentre d'un séisme politique qui menace d'emporter tout ou partie de la FrançAfrique. Cela explique toute l'intense activité politico-diplomatique des capitales concernées. Pour Abuja, l'enjeu est un siège au Conseil de Sécurité et le leadership ouest-africain. Mais il y a un paradoxe historique. Tout se passe comme si Abidjan, mettant en pratique l'une des dimensions essentielles du Discours de Dakar[21], celle de la rupture annoncée avec la FrançAfrique, se retrouve confrontée à cette obscure entité. La tectonique des capitales citées est un phénomène objectif, dont les hommes politiques ne sont que les instruments au sens hégélien du mot. On ne saisit rien de la crise ivoirienne, si l'on ne comprend pas qu'elle porte en elle l'annonce de la fin d'un système, de la fin d'un monde. Aussi, l'enjeu des luttes en cours est-il de savoir quel modèle politique s'y substituera : celui d'un panafricanisme ultra libéral (abolition des souverainetés nationales[22], des barrières douanières, des frontières, privatisations, fin de l'État providence, etc.) dont la Côte d'Ivoire, leader économique de la sous-région, resterait la locomotive, incarné par Alassane Ouattara, le Fromager[23], chef de file de ce courant néolibéral en Afrique, ou celui d'un souverainisme patriotique porté par Laurent Gbagbo, l'Etéocle noir[24], devenu le chef de file de ce courant socialisant sur le continent et nouvel héros des résistances des opinions publiques africaines. Tel est l'enjeu universel de la crise ivoirienne. Les luttes politiques internes en Côte d'Ivoire ont réveillé les vieilles lignes de fracture politiques en Afrique. Et, par exemple, ce n'est certainement pas un hasard si le Cameroun des années 1956 (répression sanglante conduite par le gouverneur Pierre Mesmer) est en pointe dans cette crise postélectorale.

En tous les cas, depuis 2002, la crise ivoirienne n'est ouvertement plus ivoirienne. Elle n'est même plus ouest-africaine. Elle est à présent continentale, africaine, et porte en germe la probable première guerre qui, par un « jeu des alliances » et « accords de défense », engagera ouvertement ou non, près d'une vingtaine de pays africains et bien d'autres nations, avec l'éventuelle implication des troupes sous mandat des Nations Unies. La guerre d'Abidjan ne peut être uniquement ivoirienne (guerre domestique). Elle sera nécessairement internationale (guerre étrangère). En effet, la crise ivoirienne revêt une dimension intercontinentale, dans la mesure où elle engage, de façon directe ou pas, la France, les États-Unis, l'Union Européenne, la Russie, l'ONU, etc. Elle deviendra « mondiale », lorsque l'Orient et Asie (déjà présents par leurs contingents militaires) y prendront directement part. Et cela est de l'ordre du possible. Alors, on pourra dire que la crise ivoirienne a fait le tour du monde en dix ans.

La guerre d'Abidjan aura-t-elle lieu, après les pressions économiques et psychologique mises en œuvre par les chancelleries occidentales ? L'asphyxie financière et monétaire fera-t-elle faire l'économie de la guerre d'Abidjan ? Pour la Côte d'Ivoire, la sortie de la Zone CFA semble désormais inéluctable, avec la conséquence majeure de la fin annoncée de cette monnaie et les redoutables attaques contre la probable nouvelle monnaie ivoirienne.

Toujours est-il que, depuis la chute du mur de Berlin, jamais, une crise postélectorale n'aura suscité en Afrique autant de passions et de controverses voire la possibilité d'une guerre générale. Depuis 1990, les présidentielles ivoiriennes revêtent un caractère dramatique. Plus personne, aucun des deux grands candidats, ne peut ni ne veut perdre la face. La moindre concession passe pour une compromission et tous les camps sont tenus à la surenchère. Excipons d'un exemple ce que vaut l'humilité en démocratie. Au Cap Vert, le 5 février 2001, à la veille des Législatives et conformément à la tradition, le président Pedro Pires a adressé un message aux Capverdiens pour dédramatiser les enjeux : C'est, écrit-il, la dixième élection pluripartite qui aura lieu dans notre pays [...]. Dès lors, l'élection multipartite n'est plus une nouveauté, parmi nous, et à commencé à être un acte banal de notre vie politique. En fait, nous avons su comment gérer de la meilleure façon leurs résultats et conséquences. Cette attitude collective, sage et digne d'éloges, à contribué à augmenter le prestige de notre pays à l'étranger et, aussi, à maintenir la stabilité et la paix sociale. De là, découle [l'idée] qu'un acte électoral ne doit pas être perçu comme une question de vie ou de mort[25].

Cette appréciation s'inscrit dans la filiation d'une pensée de Cabral Amilcar : nul ne doit avoir peur de perdre le pouvoir. Ce qui veut également dire que nul ne doit obtenir le pouvoir à tout prix, par tous les moyens. Or, en Côte d'Ivoire, cette élection est devenue dramatique, trop dramatique, une redoutable question de vie et de mort. Le contentieux électoral est la traduction de ce drame et peut s'achever par la guerre d'Abidjan.

II. CONTENTIEUX POSTÉLECTORAL

D'une façon générale, tout contentieux postélectoral concerne le « droit électoral », tel que définit par Bernard Maligner[26]. Mais, en, Côte d'Ivoire, la problématique et le contenu du contentieux reposent, exclusivement, sur les modalités pratiques de la diffusion des résultats et les conséquences politiques des décisions juridiques du décompte des voix du second tour des présidentielles.

PROBLÉMATIQUE

La diffusion des résultats « provisoires » du second tour (2 décembre 2010), qui donne M. Alassane Ouattara vainqueur, s'est faite dans des conditions pour le moins « anormales », c'est-à-dire non conformes au droit électoral, au code électoral et aux statuts de la Commission Électorale Indépendante[27]. En effet, le Président de cette Commission les a diffusés : 1) en dehors des délais légaux[28], ce qui explique l'auto-saisine du Conseil Constitutionnel (3 décembre 2010) ; 2) hors du siège officiel et légal de la C.E.I.[29], contrairement aux usages et à ses statuts ; 3) seul, en l'absence du collège des 31 Commissaires centraux de la C.E.I., décision qui s'apparente à une dissolution de facto de cette Administration, en violation flagrante de la Constitution, du Règlement intérieur de la C.E.I. (art. 6), et des « accords de Linas Marcoussis »[30] ; 4) depuis le siège de campagne[31] (Q. G.) d'un des deux candidats, en l'occurrence celui de M. Alassane Ouattara, localisation qui entache de suspicion et de non sincérité cette diffusion de résultats. En subséquence, le Président de la C.E.I. a commis une triple faute, aux graves effets immédiats et à la portée désastreuse, mais dont la nature n'a pas encore été perçue. D'une part, en manquant de courage individuel et de sérénité, dans un contexte de vive tension et face aux pressions diverses. Nous ne parlons pas de témérité qui ne se laisse pas confondre avec le courage[32]. Mais que pouvait-il craindre, alors que l'article 23 des Statuts de la C.E.I. lui confère une immunité réelle ? D'autre part, en modifiant « sponte sue » le mode de fonctionnement de la C.E.I., qui, rappelons-le, est une « Administration » dont la création procède d'une loi[33] (Assemblée Nationale). D'autre part encore, outrepassant ses attributions[34], bien que hors-délai, il a laissé accroire au monde qu'il avait encore le droit de « proclamer » des résultats « provisoires », ajoutant ainsi à l'énorme confusion qui fera passer ces résultats pour « définitifs ». Dès lors, ce qui n'est que diffusion de résultats bruts deviendra pour l'opinion publique occidentale « proclamation » de « résultats définitifs ».

En somme, au strict plan du droit, on peut dire que, d'un côté, il ne s'agit pas de résultats « proclamés », contrairement à ce que l'on l'entend dire hâtivement, et, d'un autre côté, il ne peut même pas s'agir de résultats « provisoires », puisque pour être « provisoires » ces résultats eussent dus être présentés selon les procédures et les textes juridiques en vigueur, ainsi que dans le respect du mode de fonctionnement de cette Administration (Chapitre IV : Fonctionnement, art. 28 à art. 32). En réalité et au mieux, ce ne sont que de résultats « diffusés », des matériaux bruts, et par suite, sans valeur juridique propre. Ainsi, sommes-nous en présence d'un formidable quiproquo, « un-qui-pris-pour-un-quoi », quand on considère comme « provisoires » ce qui n'est, en définitive, que résultats « diffusés ». Aussi importants que soient les médias télévisés, ce ne sont pas eux qui confèrent un caractère juridique à des résultats électoraux. Nous devons donc nous garder de confondre diffusion (technique) et proclamation (juridique). C'est, au reste, la terrible méprise du Représentant spécial du Secrétaire Général des Nations Unies que d'avoir certifié des résultats diffusés, qu'il a indument pris pour des résultats « proclamés ». Il a certifié une anomalie, oubliant même que, selon l'article 6 de ses statuts, la C.E.I., elle aussi, prête serment devant le Conseil Constitutionnel, dont elle dépend organiquement[35]. Mais cette grave erreur n'est pas intentionnelle ni délibérée. Elle n'est pas due à sa « mauvaise foi », à son éventuelle « intention de fraude » ou à son implication dans un vaste « complot » international au profit d'Alassane Ouattara. Car, ce haut fonctionnaire, comme tant d'autres, a été confronté à une crise de connaissance et d'inexpérience, parce que mis en face d'un phénomène électoral inédit qu'il n'a pas compris, un fait accompli, un emballement des faits auquel il n'a pas su résister par manque de lucidité. L'entêtement qui suivra ne visera qu'à masquer ce problème d'ordre cognitif et sa défaillance. Et, nous l'avons vu et nous le verrons encore, il n'est pas le seul en pareille situation.

Comment est advenu un tel cafouillis aux conséquences si désastreuses ? Selon La Majorité Présidentielle, il serait dû aux interventions maladroites et malintentionnées des Ambassadeurs de France et des États-Unis qui auraient conduit le Président de la C.E.I., bon gré mal gré, libre ou contraint, à l'Hôtel du Golf afin qu'il annonce ces résultats devant la presse étrangère. Si le premier diplomate a démenti[36], en arguant s'y être trouvé et, par pure coïncidence, avoir vu le Président de la C.E.I, le second ne semble jamais avoir démenti, du moins de façon officielle. Mais si jamais ces faits s'avéraient exacts, alors ces deux éminentes personnalités seraient à la base de l'écroulement et de l'échec de toute la procédure électorale qu'ils ont obérés par leur grande maladresse et leur subite immixtion dans le « droit électoral » ivoirien dont ils ont détourné la procédure, en transgressant la Convention de Vienne qui édicte les relations entre les États. Aussi, nous n'osons pas le croire, tant l'amateurisme et l'irresponsabilité de leur initiative seraient lourds. Ont-ils, un seul instant, mesuré la portée de leur intervention, si jamais ils l'avaient faite ?

Pour lors, force est de constater que, pour le second tour, la C.E.I. n'a pas fourni de résultats « provisoires » au Conseil Constitutionnel ; que les Nations Unies, dans une folle précipitation, ont « certifiés » des résultats bruts, c'est-à-dire seulement « diffusés », rendant du même coup caduque sa certification ; que, s'autosaisissant, le Conseil Constitutionnel a pris une décision « définitive » sur la base de documents bruts (procès verbaux, résultats non consolidés ou agrégés, etc.), non « provisoires », donc sans valeur juridique. En effet, au regard des textes, la C.E.I. est le seul organe administratif chargé de « tout le processus électoral » (droit électoral processuel et droit électoral substantiel), notamment de la « régularité du déroulement des opérations de vote » et, en matière d'élection présidentielle, de la « proclamation des résultats provisoires ». Outre le fait d'avoir appuyé sa décision ultime sur des documents non valides, ce qui correspond à un vice de forme, le Conseil Constitutionnel a commis deux autres erreurs significatives, que le président Eduardo Dos Santos a fort pertinemment notées[37]. Premièrement, contrairement à ce que semble prévoir les textes de loi, le Conseil Constitutionnel n'a pas annulé l'ensemble du second tour des présidentielles mais s'est contenté d'une invalidation partielle des résultats de la zone Nord, sur la base des requêtes de LMP. Et, conséquence immédiate, ayant proclamé les « résultats définitifs » et tenant compte du contexte, il s'est placé dans l'impossibilité matérielle d'organiser de nouvelles élections dans les délais de 45 jours fixés par la Constitution. C'est pourquoi, en bon lecteur des faits et des procédures juridiques ivoiriennes, le président Eduardo Dos Santos a laconiquement déclaré : « il n'y a pas de président élu »[38]. Cependant, est-il vrai et si sûr que le Conseil Constitutionnel ne puisse pas procéder à une invalidation partielle de résultats, comme l'a déclaré le Président de la C.E.I., mais uniquement à l'annulation de la totalité du scrutin ? Car la jurisprudence et l'esprit de la Constitution semblent l'y autoriser, quand la lettre, sans dire le contraire, ne l'indique pas explicitement. Le débat reste ouvert. D'autant que rien n'eut empêché le Conseil Constitutionnel de ne pas dessaisir (par automaticité procédurale) la C.E.I., qui lui est structurellement rattachée, et, par la même occasion, elle aurait pu et peut-être dû lui exiger de (lui) fournir des résultats « provisoires » en bonne et due forme. En ce sens, même si son auto-saisine est légale, justifiée et prévisible, elle a participé de l'emballement. Mais on appréhende bien mieux la difficulté à laquelle Conseil Constitutionnel s'est trouvé confronté, en renvoyant le lecteur à l'article d'un Collectif d'Avocat ivoiriens relatif à cette problématique. Le Conseil Constitutionnel, demande ce Collectif, peut-il statuer sans la proclamation des résultats provisoires par la CEI ? Oui, répond-il, conformément à l'article 88 de la Constitution qui dispose ainsi qu'il suit : « Le Conseil Constitutionnel est juge de la constitutionnalité des lois. Il est l'organe régulateur du fonctionnement des pouvoirs publics. » En cette qualité, il a le droit, voire l'obligation d'intervenir à l'expiration du délai légal de trois (3) jours imparti à la CEI »[39]. Point n'est besoin d'être grand clerc, pour voir ici comment cette question, dont la formulation est pertinente, ne reçoit pas de réponse exacte, précise, mais fait l'objet d'une construction juridique alambiquée, en mobilisant l'article 88 qui ne répond nullement à la question posée. Dans le cas contraire, il faut le démontrer par un raisonnement et non se contenter de l'affirmer. Somme toute, nous ne devons pas prêter à l'adjectif « régulateur », un sens, une signification et une dimension juridique qu'il n'a pas. Si le Conseil Constitutionnel est fondé à intervenir avant ou pendant la proclamation ou la diffusion des résultats, c'est en raison de la mise en relation des articles 32, 38, 94 de la Constitution et de l'article 6 des statuts de la C.E.I., mise en relation qui permet de dégager l'esprit de la Loi, quand les textes sont « muets ». C'est l'une des missions majeures et l'une des prérogatives essentielles du Conseil Constitutionnel. Et certainement pas en raison de l'article 88.

En tous les cas, le lecteur l'aura bien compris, c'est toute la procédure électorale du second tour qui n a pas été valide, et ce dès les erreurs premières et les fautes initiales commises par le Président de la C.E.I., erreurs et fautes imputables, dit-on, aux ambassadeurs français et américains, mais qui auront enrayé, à la racine même, tout le déroulement du décompte des voix. Ainsi, tous les segments de la procédure électorale sont-ils caducs. Ce n'est pas sans raison que le président Eduardo Dos Santos a dit que, pour lors, il n'y avait pas eu de « président élu ». Sous ce rapport, on peut dire - et sans ironie - que la présidentielle de 2010 a été bien plus « calamiteuse » que celle de l'an 2000. Pourquoi est-il donc si difficile d'organiser des présidentielles en Côte d'Ivoire, en dépit de tous les formidables efforts humains, financiers et budgétaires mis en œuvre ?

Nous devons toujours garder présent à l'esprit l'idée que le respect strict et scrupuleux du Droit est fondamental, parce que le Droit est au fondement de l'État de droit ou de l'État du Droit, pour reprendre la formule plus juste de Hegel. Nous ne devons rien concéder à l'idée contraire. Les « arrangements » sont toujours préjudiciables à la démocratie.

Ce gigantesque désordre procédural a créé une très grande confusion juridique, au point que la Côte d'Ivoire est littéralement en état de nature, plongée dans un véritable chaos institutionnel avec une paralysie quasi complète de l'Institution présidentielle, neutralisée par une diarchie au sommet de l'État qui se répand à l'ensemble du pays-État. En effet, les familles, la société civile, le corps électoral, l'État, l'armée, les institutions, les caisses de l'État et le territoire sont divisés, au triple plan géographique, administratif et politique. La Cote d'Ivoire existe-t-elle encore ? Le pays-État, avec une nation brisée, a désormais deux présidents. Le « constitutionnel » et le « reconnu », M. Laurent Gbagbo au « résultat légal mais non reconnu » par une grande partie de la communauté internationale, et M. Alassane Ouattara, au « résultat certifié et reconnu mais non constitutionnel ».

Au total, le contentieux postélectoral repose sur un double ressort : a) deux proclamations de résultats, l'un selon le « droit interne » ivoirien (Constitution), et, l'autre, d'après le « droit externe » (Relations internationales); b) un imbroglio juridique qui oblige à questionner le « droit électoral substantiel » (électeurs, candidats, opérations électorales, etc.) et le « droit électoral processuel »[40] (compétence du Conseil constitutionnel, régularité et sincérité du scrutin, comptage des bulletins, etc.). Quelles perspectives pour surmonter, « sursumer », « dépasser » cette contradiction ?

III. LES PERSEPECTIVES

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lundi, 03 janvier 2011

QUI EST PEDRO PIRES ?

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Dans sa livraison du jeudi 30 décembre 2010, Le Nouveau Réveil a commis un article « tendancieux » et désobligeant, à l'endroit du Commandant Pedro Pires, président de la République du Cap Vert. Dans un souci d'équité et pour une appréciation correcte des réalités, nous livrons aux lecteurs deux types d'informations. D'abord, quelques éléments de biographie, afin que soit apprécié au mieux le style (sobriété et honnêteté), la démarche (consensus par le dialogue) et la posture (l'objectivité par l'impartialité) du président Pedro Pires. Ensuite, quelques données sur la brillante réussite macro-économique et la remarquable stabilité politique (régime démocratique) de la jeune République du Cap Vert ; double succès universellement reconnu et qui constitue l'arrière-fond historique de l'implication diplomatique du Cap Vert dans la plus grande crise politique que traverse l'Afrique de l'ouest depuis 50 ans, le Cap Vert dont la présence au sein de la délégation augmente, de facto, les chances de succès de la médiation en cours.


Pedro de Verona Rodrigues Pires est né le 29 avril 1934, à São Filipe, commune-capitale de l'île de Fogo, une des dix îles de l'archipel du Cap Vert, de parents aisés. Il se signale, à Lisbonne, comme étudiant en chimie, à la fin des années 50, et, appelé sous le drapeau portugais, il y effectue son service militaire avec rang de sous-officier. Peu après, il déserte (1961), et avec d'autres indépendantistes, fuit la capitale de l'Empire pour rejoindre Amilcar Cabral dans les maquis de la Guinée-Bissau, et participer, ainsi, à la Guerre du peuple, que le grand politologue français Gérard Challiand a qualifié comme « la guerre la plus juste et la plus rationnelle du XXe siècle » et que Polybe eut qualifié de guerre humaniste[1]. Pedro Pires devient commandant de front, mais se fait surtout remarquer par ses qualités de grand diplomate et d'habile négociateur. Amilcar Cabral en tire aussitôt le meilleur usage pour la lutte, au plan diplomatique. Étudiant, militaire, puis « militant armé » (comme Cabral définissait les membres de son parti engagé au front) et diplomate, Pedro Pires foulera le sol ivoirien en 1963-64, en mission clandestine à Abidjan et logera dans un hôtel situé sur l'actuel Bd Giscard d'Estaing non loin du Palais des Sports. C'est à lui que Cabral confiera la délicate tâche de préparer le déclenchement de la lutte armée dans les Îles du Cap Vert. Le projet ne vit pas le jour, en raison des conditions spécifiques de l'archipel. En tous les cas, au terme des succès militaires et diplomatiques du PAIGC[2], il sera désigné chef de la délégation du PAIGC habilité à aller conclure, avec la nouvelle deuxième République portugaise née du coup d'Etat du 25 avril 1974 (Révolution des Œillets), le fameux « Accord d'Alger » (26 août 1974) qui reconnaît l'Indépendance (de fait) de la Guinée-Bissau et l'Autodétermination du Cap Vert, sous l'égide exclusive du PAIGC. Pedro Pires sera le « premier » Premier ministre du Cap vert, de 1975 (proclamation de l'indépendance, le 5 juillet) à janvier 1991 (première alternance démocratique au Cap Vert en pleine Guerre du Golf) et deviendra alors membre de l'opposition, jusqu'aux élections présidentielles de Mars 2001 qui le désigneront président de la République, fonction qu'il occupe depuis et quittera bientôt (2011), après un second quinquennat (mandat).

Beaucoup l'ignorent, mais au 18ème siècle, l'autorité ecclésiale du Cap Vert s'étendait jusqu'en Côte d'Ivoire. Les relations entre les deux pays sont donc anciennes. Elles se développeront, par la suite, avec l'immigration capverdienne des années 1940 en Côte d'Ivoire, avec l'arrivée d'une première vague d'artisans capverdiens. Mais c'est surtout la lutte armée de libération nationale de Cabral qui renforcera les liens entre l'archipel du Cap Vert et la Côte d'Ivoire, qui aidera financièrement et diplomatiquement la lutte d'indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap Vert. En s'impliquant donc, Pedro Pires paie une dette ancienne au pays d'Houphouët-Boigny. Et le Cap Vert, qui se range parmi les pays les moins intéressés à la déstabilisation de la Côte d'Ivoire, le fait avec le sérieux et la neutralité de sa diplomatie qui sied à sa tradition républicaine dans la conduite de ce difficile dossier. Le Nouveau Réveil ne fait pas dans la nuance, mais par simple ignorance des faits. Un exemple : la composition de la délégation capverdienne en Cote d'Ivoire. Tout observateur attentif aura remarqué que le Ministre des Affaires étrangères, José Brito, un capverdien qui - comme moi-même a grandi en Côte d'Ivoire - n'en faisait partie. Cela justement pour anticiper tout malentendu, tant la crise ivoirienne a rendu facile les accusations publiques. Pour qui sait lire ou est instruit des usages diplomatiques, c'est un grand signal de neutralité envoyé par le Cap Vert. Si tous les pays africains pouvaient s'inspirer de tels exemples. Ce seul indice devrait donc suffire. Mais le Nouveau Réveil ne sait pas lire les nuances, aussi voudrais-je apporter quelques données macro-économiques et sur la vie démocratique au Cap Vert, pour indiquer que c'est un démocrate qui vient à Abidjan. En 2008, sortant du statut des Pays les Moins Avancés (PMA), l'Organisation des Nations Unies à classé le Cap Vert comme Pays à Revenu Intermédiaire (PRI), au regard de ses performances macro-économiques qui sont le résultat d'une stabilité politique et d'un plan de développement cohérent. En effet, depuis l'Indépendance (1975), le PIB a été multiplié par quatre, la pauvreté a reculé de 70% à 25%, la scolarisation a atteint un niveau très élevé. Pour toutes ces données, les lecteurs peuvent se reporter au Document de Stratégie-Pays 2009-2012 BAD, République du Cap Vert[3]. Cette ascension historique repose sur un ressort particulier : la constante recherche du consensus national[4] de la classe politique capverdienne, qui fait que lors des deux dernières présidentielles Pedro Pires l'a remporté sur son adversaire Carlos Veiga, en 2001, avec 12 (douze) voix d'écart, et, en 2006, avec 3200 (trois mille deux-cents) voix, sans que les Institutions de la République n'en soit affectées.

Bien plus que la Convention de Vienne qui édicte la nature des rapports entre les nations, ou de la Chartre de l'Union Africaine, c'est riche d'une expérience personnelle tout à fait exceptionnelle, d'une grande tradition militante, porteur de brillants résultats macro-économiques et à la tête du pouvoir politique le plus démocratique et le plus stable d'Afrique de l'ouest que Pedro Pires vient à Abidjan aider, du mieux qu'il le pourra, un pays frère qui, hier, apporta tant au Cap Vert dans le soutien pour son accession à l'indépendance. C'est pourquoi les leaders de l'opposition capverdienne du MPD[5] eussent adopté pratiquement la même démarche, s'ils étaient actuellement aux affaires.

Méditons ! En règle générale, ceux qui allument le feu ne savent pas l'éteindre. Mais si celui qui a été militaire, militant armé, signataire de deux accords d'indépendance, qui dirige l'un des pays les moins corrompus au monde[6], si celui-là conseille d'éviter la guerre et qu'il n'est pas écouté, alors c'est la guerre. Et même là, mieux que d'autres, il saura donner des conseils. L'heure élue peut beaucoup, affirme Hölderlin. Et Cabral disait, en Afrique on n'a pas besoin d'être révolutionnaire, il suffit d'être honnête. Pedro de Verona Rodrigues Pires est l'un des dirigeants les plus auréolés d'Afrique. Il est objectif parce qu'impartial. Il est sobre, parce qu'honnête. Il prêchera le consensus national par le dialogue, comme il le pratique chez lui. Et si l'exemple ne suffit pas, c'est que certains veulent détruire la Côte d'Ivoire. Lors de mon premier séjour au Burundi, je fis la question suivante à un ami, Hussein Radjabu (CNDD FDD) : « Mais Hussein comment se fait-il qu'après 10 années de guerre civile, Bujumbura ne porte pas de traces de destruction et très peu d'impact d'obus dans les murs ? Pierre, me répondit-il, nous avions la certitude de gagner la guerre, pourquoi donc détruire la capitale que nous entendions diriger ? ». D'autres capitales africaines ont un fait un choix différent. Depuis, elles ne se sont pas relevées. Alors, qui donc est le meilleur disciple d'Houphouët-Boigny, Pedro Pires ou les incendiaires ? Le Nouveau Réveil devrait faire amende honorable. Son directeur gagnerait à aller saluer Pedro Pires, en formulant un grand « akwaba ». Au reste, pour Laurent Gbagbo et Alassane Dramane Ouattara, et plus encore pour « notre » chère Côte d'Ivoire, cette présence est plus qu'une chance. Mais, pour le comprendre, encore faut-il que les paroles sublimes du haut chant Ivoirien, L'Abidjanaise, inspire chacun des protagonistes et des médiateurs. En effet, si dans la paix la liberté a été ramenée, comment la démocratie, qui en est le corollaire, pourrait-elle s'ériger autrement que sur les fondements de la Paix ?  Jadis mon visage s'élargissait, quand je regardais Abidjan.


Dr Pierre Franklin Tavares

Mobile: +336-87-34-21-22

Courriel : tavarespf@hotmail.com




[1] Polybe, Histoire, t. 1, Livre 5, Garnier Frères, Paris, 1921, p. 118 - 119.

[2] Parti Africain pour l'Indépendance de la Guinée et du Cap Vert.

[3] B.A.D., Mémorandum, ADB/BD/WP/2900/184

[4] Carlos Veiga, Cabral e a construção do Estado em Cabo Verde, uma apreciação crítica, Cabral Symposium 2004, Praia, Cap Vert. Carlos Veiga est le leader de l'opposition.

[5] Mouvement Pour la Démocratie dirigé par Carlos Veiga.

[6] Transparency International, Corruption perceptions index results 2010 : le Cap Vert est le 45ème pays le moins corrompu sur 178 pays et, en Afrique, 3ème pays le moins corrompu, après le Botswana et Maurice.