11.06.2008
LA RESSUSCITEE OU LA CONJUGAISON DES TRADITIONS ISLAMIQUES AUX COUTUMES ANCESTRALES AFRICAINES NOIRES
Abdou Latif Coulibaly, l’enfant terrible des lettres sénégalaises atterrit dans la fiction. La ressuscitée, publiée chez l’Harmattan en 2007, est son premier roman, sa première incursion dans ce genre littéraire. Journaliste d’investigation de renom, Abdou Latif Coulibaly ne met pas de gants pour dénoncer les dérives de sa société. Ses différentes publications éditées chez l’Harmattan (1), ont déjà fait trembler le monde politique sénégalais. A titre d’illustration, la parution d’un de ses ouvrages avait provoqué un remaniement ministériel au Sénégal (2).
Dans ce premier roman de fiction, il s’attaque à l’épineux problème des mutilations sexuelles des femmes en Afrique où l’hypocrisie des leaders politiques soi-disant modernes encourage des pratiques inhumaines et dégradantes appartenant à un autre âge.
Commençons une petite promenade dans l’univers ténébreux raconté par Abdou Latif : à la suite d’une morsure de serpent rouge, contrairement à la tradition, Diakher est amenée dans un dispensaire par sa famille. L’accident s’est passé dans son village Wohna et les sages préconisaient sa mise en quarantaine afin qu’elle succombe à sa blessure. Mais le centre médical est dépourvu de tout. C’est l’inconcevable. C’est ce qui explique la présence des « maladies dites orphelines : la malaria, la tuberculose, la malnutrition qui déciment plus les populations africaines. Ces maladies ne sont parfois que des sources d’enrichissement facile, des créneaux d’accaparement des ressources de l’Etat et de celles des bailleurs de fonds bilatéraux ou multilatéraux ». Page 22.
C’est grâce à un groupe de touristes européens en visite dans la région que Diakher recevra un premier traitement. Ces touristes avaient quelques sérums dans leurs bagages à titre préventif. On peut se demander pourquoi, la société a refusé de traiter Diakher? La plupart des gens pensent comme Wanini, l’oncle du mari de Sira, l’héroïne du roman et la copine de Diakher : « la science des hommes ne peut en aucune façon triompher de la puissance des esprits. »
Dans la première partie de La ressuscitée le narrateur donne la parole au jeune médecin du centre médical du village où a été admise Diakher Celui-ci dénonce l’incohérence de la politique sanitaire, l’absence d’une vraie politique de santé publique, en l’occurrence, le manque criant de médicaments et le délabrement complet des infrastructures d’accueil : «Le centre médical ne dispose pas de sérum, le produit vital dont dépend la survie de la femme. Personne ne peut dans l’immédiat en informer la famille… La rupture de stocks a été signalée depuis deux mois. Les autorités compétentes n’ont jamais réagi. Les crédits destinés à l’achat de certains médicaments sont épuisés. Depuis fort longtemps.» Page 7
Par manque de soins, Diakher. meurt des suites de la morsure du serpent rouge. Dans cette contrée, lorsque le serpent rouge mord une personne, c’est un mauvais signe, une manifestation de la colère des dieux et des ancêtres : Le serpent rouge n’est pas un reptile ordinaire. Il est la réincarnation des ancêtres. Ceux –ci parlent à travers lui. Il l’envoie délivrer un message aux vivants. La morsure de ce reptile indique, en effet aux vivants les exigences et désirs des morts. Page 8- 9.
Par ailleurs, ce roman touche du doigt la problématique de la conjugaison des traditions islamiques aux coutumes ancestrales africaines noires. On le voit à travers les obsèques de Diakher, son histoire familiale et son environnement dans son luxuriant village natal.
Qui était Diakher ? Femme généreuse, mère de quatre enfants, Diakher était une militante pour le triomphe des droits de la femme. Tout comme Yandé, la monitrice de la localité, et Sira, une amie de Diakher Mais ce sont surtout Diakher et son amie Yandé qui vont s’engager dans la campagne de sensibilisation contre les mutilations génitales féminines. Régulièrement, elles aident les victimes de ces pratiques à recourir aux progrès de la science et de la médecine moderne pour retrouver leur identité perdue, sacrifiée. Finalement, ce combat trouve des échos favorables au sein de la population. C’est ainsi qu’elles seront invitées à une conférence internationale sur le sujet. Malheureusement, Diakher ne pourra pas y prendre part. C’est là que Yandé apprendra la mort de sa co-combattante. Sur les conseils de Yandé et de Diakher., Sira s’est décidée à se faire opérer en vue de la réparation de son organe génital mutilé. La mort empêchera Diakher de voir les résultats de son combat. Mais la guérison de Sira influencera son mari à s’engager à son tour dans ce combat. La peur des esprits ne l’a pas définitivement quitté, et il prend conseil auprès de son oncle Wanini au sujet de la nouvelle situation de sa femme.
A l’instar de ses précédents livres, on retrouve dans La ressuscitée les qualités d’écriture, la fermeté des idées, la générosité de l’engagement et la passion des combats propres à Abdou Latif Coulibaly.
Note de lecture de La ressuscitée de Abdou Latif Coulibaly
Publié aux Editions l’Harmattan .2007.
Maurice Mouta W. GLIGLI
Bruxelles, le 09 juin 2008.
1) - LOTERIE NATIONALE SÉNÉGALAISE. Chronique d'un pillage organisé
Lettre au président de la Commission nationale de lutte contre la corruption. Abdou Latif Coulibaly Editions l’Harmattan Septembre 2007.
- SÉNÉGAL AFFAIRE ME SÈYE : UN MEURTRE SUR COMMANDE. Abdou Latif Coulibaly Editions l’Harmattan Janvier 2006.
- LE SENEGAL A L'EPREUVE DE LA DEMOCRATIE
Enquête sur 50 ans de lutte et de complots au sein de l'élite socialiste Abdou Latif Coulibaly Editions l’Harmattan Novembre 1999 .
2) UNE DÉMOCRATIE PRISE EN OTAGE PAR SES ÉLITES
Essai politique sur la pratique de la démocratie au Sénégal. Abdou Latif Coulibaly Editions l’Harmattan Novembre 2006 .
16:50 Publié dans Afrique, Livre, Sénégal | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19.04.2008
LE CODE NOIR DE LEANDRE SAHIRI, UN LIVRE A LIRE ABSOLUMENT !
Connaissez- vous le « Code Noir » ? Ou bien êtes-vous de ceux ou celles qui, malgré de nombreuses publications, malgré leur degré d’instruction, n’en savent encore rien ou pas grand-chose ?
Savez-vous que le « Code Noir » demeure un document d’« incontournable référence » ? Savez-vous que le « Code Noir » est au cœur même de l’histoire de la France, de l’Afrique, de l’esclavage, de la colonisation, de toute l’humanité ? ...
Léandre Sahiri propose dans ce livre, « Le Code noir de Louis XIV », de faire connaître, par le théâtre, pourquoi et comment le « Code Noir » a été conçu, fabriqué et par la suite officialisé, promulgué par Louis XIV, Roi de France...
« Un livre qui a l’avantage d’être écrit dans un langage de très bon niveau et d’expliquer plus clairement ce qui, dans le Code Noir, paraît implicite et inaccessible à tous... ». Elie Liazéré, Dramaturge et critique littéraire.
"Il me semble qu’exhumer le Code Noir, [...] c’est extrêmement urgent... pédagogiquement urgent..." Louis Sala Molins, Interview, Nantes le 14/04/1993.
« Le Code Noir permet d’apprendre beaucoup sur l’esclavage. » André Castaldo, de l’esclavage à l’abolition, éd. Dalloz, 2006.
Interview de Léandre Sahiri.
Article publié le 2 avril 2008.
Reçu de l'auteur, le Lundi 14 Avril 2008, pour publication. Dindé.
LEANDRE SAHIRI : « C’EST UNE ABOMINATION QUE D'IGNORER LE CODE NOIR ! ».
« Le code Noir de Louis XIV » est le titre du livre que vous venez de publier aux Editions Menaibuc en France. Et, vous dites dans l’avant-propos : « je rêvais d’écrire ce livre ».Quel est l’enjeu qui sous-tend la publication d’un tel ouvrage ?
Léandre Sahiri : L’enjeu qui sous-tend la publication de mon livre « Le Code Noir de Louis XIV » comporte un triple aspect. Le premier aspect, c’est que beaucoup d’Africains se demandent souvent pourquoi, malgré ses richesses incommensurables l’Afrique va mal et demeure sous-développée ? On entend souvent les gens se demander pourquoi les Noirs sont généralement les plus défavorisés dans la vie ? Et puis, beaucoup d’entre nous s’adonnent à l’autodestruction, allant jusqu’à conforter les autres dans leurs préjugés de mépris sur les Noirs. Par ailleurs, quelles que soient leurs zones de vie et leurs valeurs intrinsèques, quels que soient leurs degrés de réussite, les Noirs sont vilipendés, brimés, dénigrés, discriminés… pourquoi ? Les Noirs n’ont pas la force de construire ensemble dans leurs riches diversités, ni d’entreprendre ensemble dans la complémentarité, ni de vivre ensemble dans le respect des uns et des autres ; de même, nos organisations ne sont ni manifestes, ni fiables, pourquoi ? Sommes-nous maudits, à jamais condamnés ? Comment faire et que faire pour nous en sortir, pour ne pas laisser perdurer ces états de servitude ? Etc. Moi, en tant que chercheur, j’ai mis tous mes efforts à trouver des réponses à ces interrogations. Et c’est après avoir lu le Code Noir que j’ai trouvé quelques éléments de réponse à nombre de ces questions brûlantes... Le deuxième aspect, c’est que, en Occident circule une thèse selon laquelle, seuls les Africains sont responsables de la « traite négrière ». Pour les tenants de cette thèse, ce sont les Africains qui ont vendu leurs frères et, que les Européens n’ont eu, au bout du compte, qu’un rôle exclusivement passif. On va même quelques fois jusqu’à mettre sur le même plan, l’esclavage que pratiquèrent jadis les Africains, les trafics négriers que développèrent les Arabes, et le commerce triangulaire (réglementé par le « Code Noir ») qu’instituèrent les Européens, en englobant les trois, sous le même vocable : la traite. Et qui, dit-on, avec chiffres à l’appui, a généré plus d’esclaves et a été plus horrible que la traite européenne. Il s’agit là, comme dit Serge Bilé, d’un « révisionnisme dangereux » qui n’a pas manqué de susciter ma curiosité et qui m’a fait penser qu’on n’a pas encore tout dit sur l’esclavage, du moins qu’il restait encore des zones d’ombre à éclairer... Le troisième aspect concerne l’abolition de l’esclavage et sa commémoration. Le bicentenaire de l’abolition de l’esclavage, le 10 mai dernier, a donné lieu, ici et ailleurs, à de multiples commémorations et célébrations. Vous savez aussi que l’abolition de l’esclavage en 1886, était censé marquer l’avènement de la réintégration des « hommes et femmes de couleur » dans la famille humaine d’où ceux-ci avaient été éjectés, plusieurs siècles durant, par l’esclavage, qui fut institutionnalisé, réglementé par le Code Noir promulgué en 1685 par Louis XIV, Roi de France. Cependant, force est de reconnaître que, malgré cette abolition, l’esclavage, demeure encore de nos jours une réalité. En effet, des millions d’enfants, d’hommes et de femmes en sont encore victimes à travers le monde, sous des formes diverses.
C’est donc là ce qui vous a poussé à écrire « Le Code Noir de Louis XIV » ?
L S : En effet, l’intérêt de mon livre c’est de faire connaître le contenu du Code Noir, pour comprendre notre humaine condition, pour appréhender les subtilités des relations Nord/Sud... En fait, il s’agit de montrer comment et pourquoi le Code Noir a été conçu. Il s’agit également et surtout d’en dévoiler la face cachée et de mettre en lumière ses incidences et ses influences dans nos vies quotidiennes aujourd’hui.
Alors, qu'est-ce donc que le Code Noir dans ses principes et dans son fonctionnement ?
L S : Le Code Noir est un recueil de lois. En un mot, une réglementation. Et cette réglementation concerne spécifiquement l’esclavage des Africains noirs. Elle comporte, à sa base, un principe clair et précis : « les gens de couleur et plus précisément les gens à la peau noire doivent être, pour toujours et partout, vus et traités comme des biens meubles transmissibles et négociables » (Article 44). Autrement dit, dès lors qu’on est un homme de couleur, comme ils disent, on n’est ni plus ni moins qu’un objet dont les Occidentaux peuvent et doivent disposer, à loisir, pour leurs commodités et leurs besoins. C’est ce principe-là du Code Noir qui a sous-tendu la traite négrière, la colonisation, et qui aujourd’hui sous-tend la Françafrique.
Quel intérêt y avait-il à codifier l’esclavage des Noirs ?
L S : C’est que le Code Noir constitue le socle pour faire des Noirs, en toute bonne conscience, les outils de travail, les instruments de production, les produits marchands des Français. Il a été promulgué, pour qu’il existe désormais, à l’image de la Bible ou du Coran, un document de référence incontournable, qui institutionnalise l’esclavage des Noirs. Le Code Noir a donc été conçu comme un document juridique qui rend légitime et normal le commerce des Noirs, étant donné que le Noir est défini, dans le Code Noir, d’abord comme une chose domestique et ensuite comme une marchandise. Et donc, comme tout objet de commerce, le Noir pouvait être soumis aux lois du marché. Codifier l’esclavage légiférait que, dès lors, il n’y a ni crime, ni délit au négoce des Noirs.
Dans quel contexte historique et politico-économique « le Code Noir » a-t-il été rédigé ?
L S : Les raisons sont d’abord d’ordre économique. On sait qu’après avoir bâti de toutes pièces et de toute beauté le Château de Versailles et l’Hôtel des Invalides, après les multiples guerres pour étendre la suprématie de Louis XIV sur le monde, la situation économique de la France était bien critique et, partout en France, il y avait la misère et des révoltes. Et, c’est justement cela qui a conduit les Français, non seulement à promouvoir, à une très grande échelle, le commerce triangulaire des esclaves noirs, mais aussi et surtout à l’organiser et à le codifier. Car, après étude, l’on a trouvé que c’est là que résidait véritablement le salut de la France. Jean Baptiste Colbert disait, à juste titre : « Il n’y a aucun commerce dans le monde qui produisît tant d’avantages que celui des Nègres. Il n’est rien qui contribuerait davantage à l’augmentation de l’économie que le laborieux travail des nègres »...
Est-ce seulement pour des raisons économiques qu’on a eu besoin de réglementer le commerce des Noirs ?
L S : Bien sûr que non ! A ces raisons commerciales évidentes, s’ajoutent d’autres raisons d’ordre politico-démographique : il s’agissait à cette époque de limiter la puissance des Noirs, laquelle puissance résultait de leurs ressources incommensurables, de leurs activités débordantes et de leurs grandes forces de travail. En effet, à cette époque, les Africains étaient trois fois plus nombreux que les Occidentaux. Il y avait donc une puissance latente présageant la suprématie des Noirs sur les Blancs durant plusieurs siècles. On avait donc perçu cela comme une menace, voire un péril. Le professeur Elikia M'Bokolo a démontré clairement qu’au début du commerce triangulaire, l'Afrique n'était pas un continent inférieur à l'Europe. M'Bokolo a aussi démontré que l'ordre mondial de cette époque n'était pas une donnée naturelle, mais historique et culturelle. De ce fait, il est impossible de nier que la déstructuration provoquée par l'esclavage a été très grave et très profonde, et d’ailleurs, les conséquences sont encore visibles aujourd'hui... Et puis, aux considérations commerciales et aux préoccupations d’ordre politico-démographique dont je viens de parler, s’ajoute également le souci capital de renforcer le pouvoir central, d’étendre le pouvoir de Louis XIV sur le monde entier. Il y a aussi des raisons d’Etat, à savoir garantir la sécurité publique par la suppression des révoltes, des attentats et insurrections fomentés par les « Nègres marron » et quelques Noirs instruits dans la langue et la culture françaises. Et puis, il y a enfin les raisons religieuses : le préambule et les dix premiers articles du Code Noir tendent à proclamer et à imposer la primauté, voire la prééminence de l’église catholique, apostolique et romaine en France et dans le monde.
Que pensez-vous des arguments bibliques auxquels certains évêques et prêtres se sont référés pour légitimer l’esclavage ?
L S : Ces arguments n’ont aucun fondement, quoique s’appuyant sur la Bible. Il faut préciser que les évêques de l’époque étaient non seulement nommés par le Roi, mais aussi et surtout ils étaient à la charge du Roi et donc acquis, par redevance, à sa cause. De plus, leur niveau d’instruction était tel qu’ils n’avaient pas assez d’éléments pour s’élever au-dessus de certaines contingences intellectuelles ; par exemple, ils se trouvaient incapables d’expliquer ce que signifie « être fait à l’image de Dieu ».
Vous parlez du « Code Noir » comme d’un document important à connaître absolument pour la libération mentale du Noir. Et, vous dites même que c’est une abomination que de l’ignorer…
L S : C’est vrai que c’est une abomination que d’ignorer le Code Noir. Parce que l’ignorance du Code Noir favorise la continuité, voire la pérennité de l’esclavage, ne serait-ce qu’au plan mental. C’est pourquoi, de mon point de vue, nous devrions, tous et toutes, absolument connaître le Code Noir, afin d’enrayer de notre mental le complexe d’infériorité pour les uns et le complexe de supériorité pour les autres. Il faut absolument connaître le Code Noir afin de tuer en nous les germes du racisme, du larbinisme, de la dépréciation et des discriminations de tous genres. En effet, c’est notre ignorance du Code Noir qui nous maintient dans des situations de défavorisés, de sous-hommes. C’est notre ignorance du Code Noir qui justifie, pour nombre de Noirs, le mépris d’eux-mêmes, au point d’en arriver à se détester et à s’autodétruire. Autant j’ai compris que ce n’est pas confortable d’ignorer ce que d’autres savent, autant je déplore qu’il ne soit pas du tout fait cas du Code Noir dans la plupart de nos programmes et manuels scolaires...
Pensez-vous que le destin de l’Afrique aurait été différent si les Africains avaient eu depuis longtemps connaissance du Code Noir ?
L S : Bien sûr que oui ! Le destin de l’Afrique aurait été totalement différent si les Africains avaient, depuis longtemps, eu connaissance du Code Noir. Parce que tout simplement les rapports entre Nord et Sud auraient été différents, on aurait instauré un autre type de relation entre la France et l’Afrique que le commerce triangulaire ou la colonisation, etc.
Qu’est-ce qui explique le lourd silence des descendants d’esclaves et des Africains au sujet du Code Noir ?
L S : Simplement parce que le Code Noir est un document qui a été longtemps tenu secret. Car comme le dit le professeur Louis Sala-Molins, « c’est le texte le plus monstrueux que l’histoire ait jamais produit ». De ce fait, il a généralement circulé sous manteau ; on parle à ciel ouvert du Code Napoléonien, du Code de la nationalité, mais pas autant du Code Noir, eu égard à sa nocivité. On a même bien souvent tenté de noyer le poisson dans l’eau, par exemple en créant un parfum de luxe dénommé « Code Noir »... Par ailleurs, il faudrait savoir la part très importante prise dans l’esclavage des Noirs par l’Eglise qui devait « inculquer aux Noirs la soumission et la subordination sous prétexte de recevoir en échange le paradis céleste ». Il ne faut pas non plus perdre de vue les missions de pacification ou de civilisation pour soi-disant sortir les Noirs de la sauvagerie et de la barbarie, étaient, en réalité, destinées à perpétuer l’esclavage et éviter toute velléité de prise de conscience et toute initiative de révolte des Africains contre le système de l’esclavage des Noirs.
Pourquoi avoir choisi le genre dramatique pour poser ce problème ?
L S : La plupart des textes sur le Code Noir sont des essais ou des discours. Or, comme je l’ai dit dans l’Avant-propos, je rêvais de faire quelque chose de différent. C’est non seulement l’une des originalités de mon œuvre, mais c’est d’abord et avant tout un choix idéologique et esthétique. En effet, j’ai choisi le genre dramatique, parce que, pour moi, le théâtre est primordial. Le théâtre, dans toute sa splendeur, a un pouvoir majestueux, comme le cinéma, de nous renvoyer des images fortes pour nous faire percevoir la réalité des choses, des êtres et des faits. Le théâtre a la magie des images qu’on a peine à rendre dans un roman ou dans un essai. Et puis, le théâtre, c’est le point de rencontre entre le réel et l’imaginaire, c’est un art total, en tant que prolongation et synthèse de tous les arts, notamment la peinture, la décoration, la chorégraphie, la danse, la musique, la mimique, la gestuelle, etc.
A quoi correspond le fait de faire tenir les rôles des personnages noirs par des personnages blancs et vice-versa ?
L S : Pour moi, une œuvre littéraire n’est jamais vraiment achevée. Je veux laisser la liberté au metteur en scène d’approfondir le texte et d’y apporter les innovations comme celles-ci qui sont parfois osées certes, mais nécessaires pour produire un spectacle original, grandiose, prodigieux, à la seule condition de ne pas trahir les idées de l’auteur. Et puis, au-delà de cet aspect purement chorégraphique, faire tenir les rôles des personnages noirs par des personnages blancs et vice-versa vise à donner une dimension cathartique à mon œuvre, c'est-à-dire la fonction de nous libérer des tensions psychiques, des complexes, des frustrations, des choix inconscients, etc. En d’autres termes, il s’agit, comme dit un des personnages de la pièce, en l’occurrence le propriétaire d’esclaves Willie Lynch, de savoir ce que les uns « éprouveraient eux-mêmes dans une situation d’esclavage ». Et puis, je me réfère à cette citation de Marivaux dans L’Île des esclaves : « Eh bien ! Iphicrate, on va te faire esclave à ton tour ; on te dira aussi que cela est juste ; et nous verrons ce que tu penseras de cette justice… Quand tu auras souffert, tu sauras mieux ce qu’il est permis de faire souffrir aux autres… ».
Au-delà de tout ça, quel message voulez-vous adresser aux lecteurs ?
L S : Je voudrais préciser que mon intention n’est nullement de dresser les Noirs contre les Blancs ! Il ne s’agit pas non plus de blanchir ni d’innocenter les Africains, en ce qui concerne l’esclavage et la situation de misère que vit aujourd’hui l’Afrique ; car, nul ne saurait nier que les Africains ont effectivement pratiqué l’esclavage ou le servage, comme tant d’autres peuples de la terre… En outre, nul ne saurait nier la part de responsabilité des Africains dans la mauvaise gouvernance, les détournements des deniers publics, la corruption des régimes au pouvoir, les retournements de veste, les fraudes électorales, les rebellions, les génocides et autres guerres tribales qui, soit dit en passant, sont loin de nous honorer... J’ai écrit ce livre pour inviter à parler de ce document plus ou moins tabou, le Code Noir, à en débattre pour combattre le mensonge, l’ignorance, la discrimination, les complexes, et surtout afin de situer les responsabilités des uns et des autres… Mon objectif, c’est aussi de faire saisir la racine profonde du mépris terrible que certaines personnes portent sur les autres, ou que d’autres personnes se portent sur elles-mêmes, au point de se sous-estimer, de se détester, de se haïr, de s’abandonner au fatalisme, de vouloir changer de peau. Mon souhait, c’est, par-dessus tout, de contribuer, à mon humble niveau, à réveiller les consciences, ainsi que de participer à l’édification d’une humanité nouvelle, débarrassée de toutes les affres des idéologies négatives, néfastes.
Interview réalisée par Serge Grah, Journaliste - Correspondant DirectAbidjan (Côte d'Ivoire) serge.grah@directabidjan.com
Article rédigé le 31/03/2008.
Editions Menaibuc : www.menaibuc.com E-Mail: menaibuc@wanadoo.fr
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