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mardi, 27 juillet 2010

LE REVE BRISE DES IVOIRIENS

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Les ivoiriens rêvent leur vie pendant que certains vivent leur rêve

« L'honnêteté universelle proteste contre ces lois protectrices du mal (...) Quoi que fassent ceux qui règnent chez eux par la violence et hors de chez eux par la menace, quoi que fassent ceux qui se croient les maîtres des peuples et qui ne sont que les tyrans des consciences, l'homme qui lutte pour la justice et la vérité trouvera toujours le moyen d'accomplir son devoir tout entier ». Cette longue citation est de Victor Hugo. Et elle devrait effrayer les tyrans et encourager les défenseurs du peuple.

Nous n'avons pas trouvé mieux qu'une telle citation pour illustrer notre présente contribution qui encore une fois s'intéresse à un pays africain : la Côte d'Ivoire.

Quelle drôle d'idée que de parler ici d'honnêteté, de justice et de vérité en ce qui concerne ce pays ? Qu'on ne s'y trompe pas, il s'agira ici de présenter le bilan dégrisant d'un pays où les uns souffrent et les autres s'empiffrent comme des gloutons. Comme chef de la fronde populaire, la classe laborieuse, nous ne voulons pas trahir notre conscience en nous taisant sur les escroqueries morales d'une élite ivre de pouvoir et de richesse.

« Les ivoiriens rêvent leur vie pendant que certains vivent leur rêve » : voici le titre que nous donnons à notre texte du jour. Pour que nous soyons en phase avec nos lecteurs, définissons ensemble les mots clés : le rêve et la vie.

Le rêve est un assemblage subconscient d'images et d'idées, souvent incohérentes, parfois nettes et suivies, qui se présentent à l'esprit pendant le sommeil; Chose plaisante par opposition au cauchemar (pendant le sommeil ou non).   Freud est sans doute celui qui les a le plus étudiés. Mais la psychologie expérimentale s'intéresse aussi à cet aspect fuyant et insaisissable de la vie mentale. Au sens figuré, c'est un projet sans fondement, chimère, utopie; Désir, espérance. Rêver, c'est vivre autrement. Rêver c'est vivre dans une autre réalité. N'en déplaise à certains, rêver n'est pas un acte anodin, puéril ou inefficace, rêver ce n'est pas perdre son temps, ce n'est pas non plus passer à côté de la vie, rêver c'est un acte de la vie à part entière, rêver c'est vivre aussi. On dit qu'un individu vit ses rêves lorsqu'il jouit d'un bonheur fort court ou qui n'a eu qu'une espérance trompeuse et de peu de durée. Il se dit aussi d'un individu à qui survient un succès, un bonheur que rien ne lui faisait espérer.

Quant à la vie, il est possible de la définir comme la capacité que peut avoir un organisme à se reproduire, respirer et se nourrir. Cette définition est trop restrictive.  Elle exclut déjà toutes les cellules qui fermentent au lieu de respirer, comme par exemple les bactéries anaérobies. La meilleure définition de la vie est thermodynamique, parce qu'elle ne fait aucun préjugé sur la structure et les comportements que doit avoir cette vie. En se basant sur les lois de la thermodynamique, on peut dire que la vie est la capacité à maintenir et à reproduire une structure complexe en dépit de conditions thermodynamiques défavorables.

Après ces définitions, nous pouvons donc exposer comment les ivoiriens appréhendent leur capacité à se maintenir et à se reproduire comme un projet sans fondement.

Dans cette grisaille, une poignée d'individu expérimente ce qu'elle n'a jamais espéré. C'est donc « deux Côte d'Ivoire » que nous présentons dans cette contribution.

Les ivoiriens, dans leur grande majorité, rêvent leur vie

Aujourd'hui, en Côte d'Ivoire, la grande majorité des ivoiriens souffre de ne pas pouvoir se loger et se nourrir dignement. Les choses qui étaient hier élémentaires sont devenues inaccessibles au regard de l'extrême pauvreté qui frappe les populations. Et pourtant, les ivoiriens ont été abreuvés d'espoir. En effet, ceux qui nous gouvernent disent qu'ils sont des socialistes, c'est-à-dire des gens qui luttent pour l'intérêt collectif, la justice sociale et l'égalité pour tous. Or on peut se demander en quoi  quelqu'un  qui n'a aucun sens de l'Etat et de la chose publique, qui n'a aucune compassion, serait-il un socialiste ? On aurait aimé voir chez les « refondateurs » ivoiriens, un comportement de responsables qui accordent une attention spéciale au peuple, singulièrement ce qu'ils appellent le petit peuple.

On ne le redira jamais assez, et les futures générations africaines devraient être encore plus vigilantes, il faut se méfier des vendeurs d'illusions.

Les ivoiriens ont pourtant donné tout ce qu'ils avaient de plus couteux, leur vie, pour sauver le pays et son chef, en espérant le changement. Lorsque les militaires du général Guéi pourchassaient les jeunes et les femmes, alors que ces derniers  luttaient pour rétablir Laurent Gbagbo dans ses droits, ils étaient tout de même loin  d'imaginer, la torture morale dont ils feraient l'objet, une fois « l'opposant charismatique » au pouvoir.

Face à la France, les jeunes ivoiriens sont sortis pour repousser très loin les limites de la colonisation.  Le président Laurent Gbagbo  lui-même le dit en ces termes : « Il y a cinq ans, les 6, 7, 8 et 9 novembre 2004 se produisaient des événements parmi les plus douloureux et les plus traumatisants de l'histoire de la Côte d'Ivoire. Des Ivoiriens aux mains nues ont été les victimes de la force française Licorne sur différents sites : corridors de Daloa et de Guessabo, aéroport de Port-Bouët, pont Général De Gaulle, pont Félix Houphouët-Boigny, et esplanade de l'hôtel Ivoire. Au total, 90 morts et 2537 blessés dont une centaine d'handicapés à vie ».

Les ivoiriens ont lutté pour améliorer leur niveau de vie. Or la corruption, le népotisme, le favoritisme, l'impunité, la tricherie, l'enrichissement rapide et illicite, sont devenus la règle en Côte d'Ivoire.  Si vous êtes d'une famille pauvre alors vous reproduirez la pauvreté car l'ascenseur social c'est-à-dire l'école, est en panne. D'ailleurs, rien n'est fait pour corriger les injustices sociales dans le pays si ce n'est les approfondir.

Comme on peut l'observer à travers ces phrases, en réalité, rien n'indique le désir des refondateurs de se situer réellement sur le terrain de la lutte contre les inégalités sociales. Cependant, que n'a-t'on pas servi aux ivoiriens en matière de progrès social ? L'école gratuite, la santé gratuite, le repositionnement de l'école dans les stratégies de développement, la répartition des richesses, le pouvoir aux peuples, plus de liberté. Les faits sont ce qu'ils sont : la réalité est tout autre.

Avec les refondateurs au pouvoir, les ivoiriens ont cru à une administration au travail et surtout juste. L'administration étant la colonne vertébrale de l'Etat, si l'administration est pourrie et que chacun souhaite s'enrichir sur le dos des usagers, alors il n'y aura pas d'administration et l'Etat n'existera pas.

Phil Hine avait raison d'écrire que  "Les dictateurs à toutes les époques ont appris rapidement que si vous voulez affaiblir la volonté d'un peuple, alors vous devez détruire leurs rêves, rendre leurs mythes incompréhensibles et les remplacer par d'autres."

La grande majorité des ivoiriens vit les difficultés et galères que connait le pays tandis qu'une minorité expérimente ce qu'elle n'a jamais espéré.

Une minorité d'ivoiriens vit ses rêves

Notre pays, après neuf années d'exercice de pouvoir par le FPI, montre un visage hideux et se caractérise par un affaiblissement de l'autorité de l'Etat, la mauvaise gouvernance, un cadre de vie de plus en plus précaire, une administration inefficace et corrompue, un secteur éducation formation en réelle difficulté, une économie défaillante et un secteur agricole en crise. C'est le bilan rapide qu'il est possible de dresser à propos de la Refondation en Côte d'Ivoire.

A Abidjan, la capitale économique, les ordures ont envahi les rues de sorte que les voitures et même les personnes n'arrivent pas à circuler. Et quand cela est possible, les odeurs finissent par vous rendre malade.  Demandez aux maires de ramasser ces ordures, ils vous diront que cela concerne le district. En Côte d'ivoire, les maires sont devenus des vendeurs de terrains, même les espaces destinés à nos enfants pour les jeux sont vendus.

L'administration marche mal. Les voitures « D », de l'Etat, roulent les jours fériés et les week-ends, sans se faire arrêter par les policiers. Les directeurs centraux sont passés maîtres dans l'art de la surfacturation et des pots de vin. Les ministres eux, peuvent pratiquer le favoritisme et le népotisme sans que la justice ne les inquiète. Ils sont au-dessus de la loi.

La corruption a tellement gangrené le pays que les professeurs de collèges et lycées demanderaient aux épreuves orales du BAC et du BEPC des billets de banque, pour arranger les notes.

Sous la Refondation, les ivoiriens travaillent de moins en moins puisque la méritocratie s'est absentée pour longtemps. Les fonctionnaires qui arrivent au bureau à 10 heures pour repartir à 16 heures. Les bureaux qui se vident les jeudis après-midi pour le week-end.

Sous la primature du Dr Alassane Ouattara, la notion de corruption n'existait pas dans les proportions que nous connaissons aujourd'hui. L'administration ivoirienne était au travail. Les fonctionnaires et agents de l'Etat étaient à leur poste dès 7h30. Il a fallu que les refondateurs viennent au pouvoir pour que la gangrène s'installe dans tous les secteurs de l'administration ivoirienne. De sorte que l'honnêteté est devenue un délit en Côte d'Ivoire. Il semblerait que monsieur Bouhoun Bouabré, ex-ministre des finances du FPI, était prêt à signer un chèque de 2,5 milliards de francs, pour acquérir la résidence de feu Angoua Koffi, ex-dg de la douane- qui abrite actuellement les locaux de la CEI, route du zoo-, si l'un des héritiers n'y avait pas fait opposition. On peut donc se demander d' où vient cet argent ? Monsieur Angoua Koffi étant issu du parti unique, on peut imaginer les sources de sa fortune mais qu'en est-il du ministre refondateur ?

En somme la corruption s'est simplement  installée. Le constater n'est évidemment pas l'approuver bien au contraire. Nous écrivons régulièrement pour éviter la révolte car l'histoire nous l'a maintenant largement et durement enseigné : il existe un rythme de la révolte. Parler, comme on l'a fait souvent, du FPI comme le nid de la corruption, c'est attribuer indistinctement à l'ensemble d'une catégorie extrêmement diversifiée et dispersée un « mal », lui-même mal identifié et mal défini. Il est clair en effet qu'il existe encore au FPI, des militants en phase avec la philosophie première du parti.

Aujourd'hui au FPI,  heureusement qu'il existe des honnêtes militants comme le professeur Mamadou Koulibaly, qui disons-le, avait claqué la porte à Marcoussis en janvier 2003. Pendant que les uns pensaient à se maintenir à leur poste, le professeur Koulibaly défendait son pays, la Côte d'Ivoire. C'est là, la différence entre un homme de gouvernement et un homme d'Etat. D'ailleurs, les refondateurs qui voudront gagner les législatives et les municipales devront se ranger derrière le professeur Koulibaly pour échapper à la vindicte populaire.

Il est impossible de vouloir le changement lorsqu'on n'est pas soi-même le changement. En Côte d'Ivoire, une minorité d'ivoiriens vit simplement son rêve.

Pour résumer l'état de santé de notre pays, nous pouvons affirmer que tout se multiplie et se divise  par un seul mot : corruption. Tout s'achète et se vend dans ce pays : extraits de naissance, attestations d'identité, certificats de nationalité, passeports etc. etc.

La bonne gouvernance comme préalable au redécollage de la Côte d'Ivoire

La théorie traditionnelle de croissance associe essentiellement la productivité globale des facteurs (PGF) au progrès technique. Or la PGF désigne, de manière plus générale, tout ce qui concourt à élever l'efficacité des combinaisons de travail et de capital. Une dimension importante est l'organisation juridique et réglementaire des activités productives, que l'on regroupe sous le terme générique d'institutions.

Douglass North[1], prix Nobel en 1993 avec Robert Fogel, a défini les institutions comme « les règles du jeu dans la société ou, plus formellement, les contraintes créées par les hommes qui régissent les interactions entre les hommes ». Les coûts de transaction (la corruption par exemple) induisent  un environnement institutionnel de faible qualité d'où la nécessité de sécuriser les contrats.

Le FMI (2003)[2] a évalué les institutions par trois types d'indicateurs : qualité de la gouvernance (degré de démocratie, stabilité politique, efficacité des services publics, degré d'intervention de l'Etat dans l'économie, sécurité juridique et absence de corruption) ; protection de la propriété privée, et limites à l'arbitraire du pouvoir exécutif.  Le FMI a mis en évidence un lien positif entre la qualité des institutions et le niveau de PIB par tête. Les institutions peuvent agir de plusieurs façons.

Premièrement, elles réduisent les asymétries de l'information en transmettant des renseignements sur les conditions, les produits et les acteurs du marché;

Deuxièmement, elles réduisent le risque en définissant et faisant respecter les droits et contrats de propriété qui précisent quels sont les bénéficiaires, les biens et les dates de transaction;

Troisièmement, elles limitent l'action des responsables politiques et des groupes d'intérêt en leur faisant rendre des comptes aux citoyens.

Ce troisième point nous intéresse en ce sens qu'il cadre parfaitement avec la situation que nous vivons en Côte d'Ivoire depuis l'affaire « Tagro ».  Notre assemblée nationale est composée en partie de mauvais députés, qui ne veulent pas rendre compte à leurs populations. Les députés du Fpi confrontés à ceux du Pdci, de l'Udpci et de Solidarité ont opposé un refus catégorique à la mise en place d'une commission parlementaire. Blocage parfait précédé quelques jours plutôt d'une séance toute aussi électrique. Le mardi 20 juillet 2010, nos députés ont remis ça, offrant à la face du pays un spectacle ridicule devant les médias, un spectacle fait d'injures, de bousculades et de violences. Y a-t-il un danger à mettre en place une commission d'enquête ? Si certains députés du FPI refusent cette enquête c'est certainement parce qu'ils cachent des choses aux ivoiriens et persistent à demeurer dans leur « saleté ». Il faudra à notre pays des institutions fortes et la bonne gouvernance pour qu'il redevienne ce qu'il était avant la crise militaro-politique.

Nous prions les ivoiriens de ne pas oublier cette épisode de l'histoire de notre pays : ceux qui ont promis la pluie et le beau temps nous ont livré la misère, la corruption, le népotisme, le favoritisme, la tricherie. Les ivoiriens doivent donc les sanctionner dans les urnes dans quelques mois.

Pour notre part, nous nous battrons avec beaucoup d'héroïsme pour transformer en profondeur notre pays en éveillant les consciences. Nous ne voulons pas faillir à ce noble devoir.

Terminons cette contribution par cette citation de MC Jean Gabin : " Dans la vie, il y a ceux  qui attendent que les choses se fassent, et ceux qui font que les choses se font ". Faisons partie  de la deuxième catégorie, c'est à dire les gens qui font que les choses se font.

Dieu bénisse l'Afrique!

Dieu guide les ivoiriens!


Dr Séraphin PRAO

Président du Mouvement de Libération de l'Afrique Noire (MLAN)

www.mlan.fr

contact@mlan.fr


[1] North D. (1990), Institutions, Institutional Change and Economic Performance, Cambridge University Press.

[2] Fonds monétaire international (2003), Perspectives économiques mondiales, Fonds monétaire international (disponible en anglais sur www.imf.org).