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lundi, 21 mars 2011

PIERRE FRANKLIN TAVARES: LETTRE OUVERTE A STEPHANE HESSEL SUR LES MALADES IVOIRIENS


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Stéphane Hessel

POURQUOI JE M'INDIGNE ?

Je vous souhaite à tous, à chacun d'entre vous, d'avoir un motif d'indignation. C'est précieux. Quand quelque chose vous indigne comme j'ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé [1].

Aristote signale qu'une colère est vertueuse ou juste, quand elle s'élève contre une injustice. J'ajouterai que la colère doit être d'autant plus grande que l'injustice l'est. C'est dans le sillage de cette tradition philosophique et de celle, théologique, de saint Jean Chrysostome[2], que vous avez rappelé la force, la puissance de l'indignation[3], qui fait tant défaut à notre époque et à notre France. Au vrai, notre capacité d'indignation s'est considérablement émoussée. Excipons d'un exemple ce qui est affirmé. Dans l'un de ses cours, Hegel, dont vous étiez un fervent disciple[4], grand interprète des événements français, dira à ses étudiants : les Français ont le bonnet près de la tête. Par cette image, pour le moins phrygienne, le penseur entendait dire que les Français agissaient alors aussi vite qu'ils pensaient juste. Être Français, c'était encore être capable d'indignation, comme l'atteste cette révolte contre Valentinien, qui nous réaffirma Francs, c'est-à-dire non pas « seulement » libres, mais « d'abord » libres. En effet, c'est notre indignation face à l'obligation de payer un tribut[5] non dû, qui nous afficha libres et organisa notre séjour en Gaule. Et depuis, au nom de la Liberté, l'injustice nous est intolérable. Le motif de base de la Résistance, écrivez-vous, était l'indignation[6]. Ce mobile est une origine, une fondation, parce que répétition de l'acte initial. Mais cette vertu de colère, nous l'avons amoindrie, peut-être même perdue. Aussi, vous inscrivant dans la tradition, vous réclamez à chacun de nous la recherche d'un motif d'indignation, comme indiqué dans l'épigramme. Parmi tant d'autres, il en existe un qui, par nature, diffère et à ce titre interpelle. Car, plus que bien d'autres, il heurte au plus profond la conscience morale universelle, en brisant de façon simultanée et en pleine irresponsabilité un double « droit naturel » : le secours dû aux malades (ivoiriens) et le droit des malades (ivoiriens) aux soins.

Pourquoi je m'indigne ? Autrement dit, quel est le fondement et à quelle destination s'élève mon indignation ? Le fondement est un fait : le manquement de l'Union Européenne au devoir de solidarité. La destination un droit, que vous rappelez avec un grand appétit intellectuel, en citant la Déclaration universelle de 1948 que vous avez contribué à rédiger : Je ne résiste pas à l'envie, dites-vous, de citer [...] l'article 22 :[7]. « toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la Sécurité sociale ; elle est fondée à obtenir la satisfaction des doits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à l'effort national et à la coopération internationale, compte tenu de l'organisation et des ressources de chaque pays »

Ce fait particulier et ce droit universel sont les deux lames de ma dé-cision, c'est-à-dire les ciseaux de mon indignation, de ce sentiment de colère que soulève la décision d'embargo de l'Union Européenne qui, de facto, interdit toute livraison de produits pharmaceutiques en Côte d'Ivoire par le port d'Abidjan. Et cela heurte ma conscience morale et éveille en moi le sentiment de justice[8]. Et ma colère juste est d'autant plus grande que le combat entre les malades ivoiriens et l'Union Européenne est inégal, trop inégal. Plus encore que celui fameux entre David et Goliath. Offusquez-vous monsieur Stéphane Hessel, à leur place, parce qu'ils n'en ont pas la force. Indignez-vous ! Parce que les indignations sont inégales. La vôtre compte plus que la mienne. Plus que tout autre, elle peut faire entendre la cause de ces malades qui meurent déjà, faute de soins et par manque de produits pharmaceutiques. Aidez à la contagion universelle des indignations. Je m'indigne, comme ce Français qui, depuis Abidjan où il vit depuis longtemps, s'indigne :

Cher Pierre Tavares,

Ceux qui imposent l'embargo sur les médicaments aux Ivoiriens sont les mêmes qui associent démocratie, droits de l'homme, causes humanitaires, plans d'ajustement, etc. pour imposer tous ces concepts aux « populations en voie de développement » (comme on disait dans le temps) sans se rendre compte que nombre de ces grands principes ont pour la plupart raté depuis cinquante ans. Ils ne s'interrogent même pas sur les causes de leurs échecs. Pire avec ce que vous dénoncez. Après avoir maintenu le déséquilibre des échanges, ont fait fi de la survie des pauvres en les privant du seul bien qui leur reste parfois, la préservation de leur santé.

Honte à ceux qui veulent donner des leçons, à la terre entière, dont les actes aboutissent à l'inverse de ce qu'ils voudraient imposer.

Que votre engagement permette de débloquer ce génocide par procuration qui est en train de se passer en Côte d'Ivoire par ces mesures iniques prises à l'encontre, non pas des dirigeants et des nantis, mais au détriment des pauvres.

Très respectueusement.

Cette lettre, en réponse à une indignation que j'ai poussé récemment, montre bien ce qu'est être Français. La vie sous les Tropiques ne change rien à la Liberté et au goût de justice qui nous habitent. Mais combien est-il frappant que ce soient les Français de la société civile, l'opinion publique, qui s'indignent et aucun homme politique français ? Le président Nicolas Sarkozy, par exemple, ne semble pas être ému par le sort des malades ivoiriens. Comment se l'expliquer ? Car la France, dont il préside l'État, ne saurait concourir à la mort de malades et de patients en Côte d'Ivoire. L'Union Européenne, porte-étendard des libertés, exhibe l'oriflamme de la mort. Comment se l'expliquer ? Madame Catherine Aston, Haute représentante de l'Union Européenne pour les affaires étrangères et la politique de la sécurité, et vice-présidente de la Commission, une femme, continuera-t-elle d'éprouver les malades ivoiriens ? N'entend-elle pas les gémissements, les pleurs et les complaintes ? Ne sent-elle pas cette odeur de mort exhaler des hôpitaux ? L'Union Européenne veut sanctionner le régime en place. Soit ! Mais alors pourquoi punir des malades ? L'Union Européenne ne devrait-elle pas faire des exceptions, notamment pour les médicaments dont la quasi-totalité vient d'Europe et qui sont livrés au port d'Abidjan par des navires européens ou venant d'Europe ? Cette conséquence collatérale est une indignité européenne. Laissons les malades ivoiriens souffrir dans la dignité, ne rajoutons pas une indignité européenne à leur souffrance. C'est pourquoi, répondant à votre exigence d'indignation, je vous adresse mon indignation afin que, pour les malades de Côte d'Ivoire, vous vous indigniez. Une fois de plus. Ne restez point insensible au sort des malades ivoiriens[9]. Indignez-vous, comme le Nonce apostolique Ambrose de Madtha, en Côte d'Ivoire, qui affirme sans ambages : C'est un vrai désastre provoqué par l'Union Européenne[10]. Et Médecins Sans Frontières qui condamne : « Pénurie de médicaments, MSF accuse la communauté internationale»[11]. Le titre du quotidien L'Inter, qui autant que je le sache n'est pas pro-Gbagbo, est éloquent : Le crime silencieux de l'Union Européenne contre les Ivoiriens[12]. Partout des voix commencent à se lever. Soyez un levain dans ce froment d'indignation. Ou pour reprendre votre slogan : soyez le levain pour que la pâte se lève[13]. Comme les enseignants que vous citez en modèle, en refusant une loi inique[14], apprêtons-nous à désobéir à l'Union Européenne.

Si vous rencontrez quelqu'un qui n'en bénéficie pas [des Droits, dont la Déclaration universelle a rédigé le programme en 1948], plaignez-le, aidez-le à les conquérir[15], avez-vous écrit. J'en ai rencontré. Mais dans mon engagement, Monsieur Hessel, il ne s'agit pas de défendre l'Ordre des Pharmaciens de Côte d'Ivoire. Elle est assez grande pour le faire, par elle-même. Je ne suis donc aux ordres d'aucune corporation. Il s'agit encore moins de défendre un camp politique contre un autre. Je l'ai toujours dit, cette crise durera, tant que les partis politiques ivoiriens aidés, par leurs voisins, placeront la Côte d'Ivoire au-dessus de leurs idéologies et intérêts[16]. Je ne suis engagé dans aucun parti politique ivoirien. Il s'en faudrait de beaucoup ! Non, monsieur Hessel, mon philosophe préféré, celui de l'espoir, est le même que le vôtre : Hegel, le philosophe du débat et du combat[17], comme dit l'éminent Jacques D'Hondt que je connais bien. Non monsieur Hessel, mon indignation est le parti-pris des malades. Au fond, tout engagement pour des causes justes repose sur la Liberté. Et le secours que nous devons aux plus faibles rend concrète et donne sens à notre humanité.

En espérant avoir suscité votre indignation,

Je vous prie de recevoir, Monsieur, mes salutations les plus respectueuses.


Dr Pierre Franklin Tavares

Mobile : 06-87-34-21-22




[1] Stéphane Hessel, Indignez-vous !, Indigène éditions, 11ème édition, Paris, janvier 2011, p. 12.

, http://www.lumenc.org/malcolere.php.

[3] Le titre de votre ouvrage.

[4] S. Hessel, Op. Cit., p. 13.

[5] Colette Beaune, Trojani aut Galli ?, in Naissance de la nation France, Gallimard, Paris, 1985, p. 25.

[6] S. Hessel, Op. Cit., p. 11.

[7] S. Hessel, Op. Cit., p. 16.

[8] Paul Robert, Le Petit Robert, société du nouveau Littré, Paris, 1977.

[9] P. F. Tavares, Pourquoi l'Union Européenne punit-elle les malades ivoiriens ?, www.Ubiznews.com

[10] Le Nouveau Courrier, n° 229, 18 mars 2011.

[11] DirectScoop.net, agence panafricaine de presse, MSF Accuse la communauté internationale, 16 mars 2011.

[12] L'Inter, Le crime silencieux de l'UE contre les Ivoiriens, n° 3855, 18 mars 2011.

[13] S. Hessel, Op. Cit., p. 12.

[14] S. Hessel, Op. Cit., p. 11.

[15] S. Hessel, Op. Cit., p. 12.

[16] P. F. Tavares, Sur la Crise Ivoirienne, considérations éparses, NEI, Abidjan 2005.

[17] Jacques D'Hondt, Hegel, Le philosophe du débat et du combat, Librairie Générale Française, Paris, 1984.

vendredi, 11 mars 2011

SEULE SEGOLENE PEUT BATTRE MARINE !

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Dr Pierre Franklin Tavares

« La où naît le danger, croît aussi ce qui sauve. »

Hölderlin

 

En mars 2001, juste après les Municipales, nous déclarions - par anticipation - la « défaite » de Lionel Jospin aux présidentielles d'avril 2002. Plus d'un n'y crurent pas et nous reprochèrent même ces « sordides » prédictions. Certains y virent un pessimisme historique, là où il ne s'agissait que d'un regard lucide porté sur le « réel », à partir du bilan social d'une gauche satisfaite d'elle-même, parce que dans l'incapacité de voir et de lire l'effondrement social qui était en cours. Avec la débâcle du 21 avril 2002[1], l'étonnement fut grand, le désarroi immense. Mais en réalité, cette projection n'était pas qu'une simple vue de l'esprit. Elle se fondait sur trois faits essentiels. Le premier, un décryptage de la faillite du socialisme municipal à Épinay-sur-Seine, comme préfiguration de la déroute socialiste au niveau national. Le deuxième, l'analyse objective des contradictions internes à la gauche locale[2], qui annonçait celle de la « gauche plurielle » au plan national. Le troisième, notre triple expérience personnelle. D'abord, comme vieil habitant d'un des quartiers les plus sensibles de France[3] et comme cadre dans le groupe SCIC, filiale immobilière de la Caisse des Dépôts et Consignations, premier organisme de logements sociaux de France, nous pouvions mesurer, par ce vécu quotidien et les outils professionnels, la grande détresse et l'abandon des banlieusards (insécurité, malpropreté urbaine, perte de pouvoir d'achat, pauvreté, etc.). Ensuite, comme acteur politique qui, au contact direct et permanent des Français, pouvait évaluer les impacts des politiques locales. Enfin, comme philosophe, nous pouvions mettre en forme théorique toute cette expérience[4].

Aujourd'hui, le danger croît ! La rapide extinction de l'État-providence, l'affaiblissement progressif de la nation au profit de l'Union Européenne et des communautarismes, la crise continue des banlieues, la dépréciation du système scolaire, la défiance profonde des citoyens vis-à-vis du politique, le très net recul du Savoir-Vivre français[5], la crise internationale du capitalisme financier, le siphonnage ininterrompu du pouvoir d'achat, la crise du logement social, le déclassement des couches moyennes, l'inexorable montée de la précarité, l'immigration et l'intégration africaines, orientales et asiatiques, les conséquences perverses de la discrimination positive, sont autant de facteurs qui ont fini, d'une part, par modifier le vieux « portrait social » de la France, dont l'ethnogenèse[6] datait d'antiques combinaisons démographiques, et, d'autre part, à rompre le grand compromis social des années 1945  fixé dans la Constitution de 1958. Mais, ce sont surtout les effets cumulés et conjugués de ces facteurs qui, ayant atteint leur point nodal, préparent et annoncent un très probable nouvel « avril 2002 ». Qui donc sera exclue, la gauche ou la droite ?

Depuis juin 2010, nous ne cessons de dire que, candidate, Marine Le Pen serait présente au second tour et que Nicolas Sarkozy serait éliminé, dès le premier tour des présidentielles, à moins d'un événement exceptionnel. Nous ajoutons même que nous ne devons plus, d'un revers de main, écarter l'hypothèse d'une victoire de Marine Le Pen au deuxième tour ou alors, en cas de courte défaite, qu'elle obtienne un score significatif lors des législatives qui suivront, ce qui aurait pour conséquence directe de la rendre quasi incontournable, dans la formation d'un gouvernement de droite vigoureuse, et donc « premier ministrable ». En effet, si le candidat de gauche était éliminé au premier tour, il n'est pas si sûr que les électeurs de gauche se reportent en masse sur le candidat UMP. Le scénario d'avril 2002 n'est pas donné d'avance. De même, en cas d'éviction du candidat UMP au premier tour, une forte proportion d'électeurs de droite ne se reportera pas sur le candidat de gauche au second tour. Tout devient possible, affichait un slogan. Jamais cette formule n'aura été aussi vraie, n'en déplaise à Roselyne Bachelot, à l'humeur égale, à Xavier Bertrand, aux certitudes sereines, à Benoît Hamon, jeunesse aux paroles rassurantes, etc.

En tous les cas, depuis la récente publication des deux derniers sondages Harris interactive[7], maints Français nous appellent et s'étonnent que nous ayons pu faire de telles prédictions auxquelles ces enquêtes d'opinion semblent apporter un début de consolidation. C'est que, en politologie, il faut - autant que faire se peut - se départir de ses propres choix idéologiques et politiques, si l'on veut observer le « réel » en toute indépendance et objectivité. C'est même la condition sine qua non, pour écouter les Français. Au reste, toute observation pensante est d'abord celle des oreilles. Heidegger dit fort justement que penser, c'est d'abord admettre d'écouter. En effet, la pensée, affirme-t-il, est avant tout une écoute, c'est-à-dire un laisser-se-dire, et non pas [d'abord et uniquement] une interrogation[8]. Il faut prêter l'oreille, ne cesse de répéter la Bible. Or, en France, depuis une vingtaine d'années, la classe politique ne pense plus, parce qu'elle n'écoute plus rien, ni le corps social qui est le socle du corps électoral, ni les phénomènes politiques et historiques dans le monde, comme le montre son déphasage d'avec les révolutions du monde arabe amorcées avec la Révolution du Jasmin, ou encore les tensions avec le Mexique et la Côte d'Ivoire. En France, la classe politique interroge les citoyens, plutôt que les écouter. C'est ce qui explique l'importance prise par les Instituts de sondage. La classe politique ne pense plus. Plus grave encore, la France traverse une immense crise du langage politique, que ni la gauche ni la droite ne parvient à surmonter. Par exemple, les paroles du Président de la République ne sont plus audibles, depuis le Discours de Dakar qui, bon en intention, n'a pas su être traduit en un langage clair et perceptible. Il en est résulté une formidable incompréhension. Ainsi, inécoutable, la grande rupture diplomatique annoncée s'est-elle abîmée en son contraire, pour redevenir pratique banale de la FrançAfrique. Sous ce rapport, le Discours de Dakar, qui est crise du langage, marque l'entrée et l'enracinement effectif dans la crise du langage politique. Toutefois, Nicolas Sarkozy n'est pas le seul qui ne soit plus audible. Martine Aubry, Dominique Strauss-Kahn, Arnaud Montebourg, Emmanuel Valls, François Fillon, Dominique de Villepin, François Bayrou, Rachida Dati, Rama Yade, François Copé, etc., tous les responsables politiques ne sont plus audibles. Par exemple, le porte-parole du Parti Socialiste, Benoît Hamon, affirme des paroles qui ne sont pas immédiatement perceptibles. Même de Jean-Luc Mélenchon, pourtant très cultivé, on n'attend plus que la dernière insulte, l'ultime « coup de gueule » à l'adresse des journalistes. Force est de constater, la classe politique ne sait plus du tout parler avec et aux Français. Parce qu'elle ne sait plus ce que « écouter » veut dire et signifie. Cette crise de langage, d'in-audibilité, est la résonance, le reflet, d'une profonde erreur d'appréciation politique. Comment ne pas remarquer ici que la classe politique ne parle plus que de République et plus jamais de la France ? La République a complètement effacé la France. Au fond, l'histoire a été éliminée au bénéfice du politique, qui de ce fait même n'est plus audible. Comme si c'est la République qui avait fait ou faisait la France et non pas l'inverse. Ainsi, symptôme révélateur, la classe politique en est venue à oublier un fait somme toute banal : c'est la France seule qui fabrique des Français, comme la République fait des républicains. Au total, nous avons une République sans la France, ce dont Max Gallo[9] eut le pressentiment.

En somme, la crise du langage politique marquée par le surgissement du pépiement politique et l'effacement de la nation à laquelle s'est substituée une République vide, cette crise du langage et cette République formelle, disons-nous, constituent le terreau sur lequel croissent la notoriété et la popularité de Marine Le Pen. Elle s'adresse aux Français et ne leur parle que de la France, tant en matière de monnaie (retour au Franc et sortie de l'Euro), que d'identité (ethnogenèse chrétienne contre islamisme) et de solidarité (préférence nationale). Et ce triptyque idéologique fonctionne, parce qu'il répond à la perception du « réel » d'un nombre croissant de Français. D'où sa crédibilité croissante, quand bien même ses  choix et propositions programmatiques sont désuètes, absurdes voire anachroniques.

Le danger croît ! Si à droite, sauf événement exceptionnel, il apparaît difficile, même en cas d'unité de l'UMP avec les centres[10], de reléguer et de battre aisément Marine Le Pen, qu'en est-il à gauche ? En d'autres termes, qui à gauche, parmi les Éléphants[11], pourrait battre Marine Le Pen, au second tour des présidentielles ? François Hollande ? Non, parce que trop rivé au discours fiscaliste qui ne peut pas produire un effet de large adhésion. Il ne devrait pas faire mieux que Lionel Jospin en avril 2002, au premier tour. Dominique Strauss-Kahn ? Sa faiblesse principale sera de ne pas pouvoir rassembler à la gauche du Parti Socialiste (Front de Gauche, NPA, etc.). Le FMI aura été pour lui comme un doux piège politique. Dès l'annonce de sa candidature, sa popularité et sa cote de confiance devraient baisser, en raison des attaques qui viendront de l'UMP, de l'extrême gauche et du Front National. Martine Aubry ? Sa candidature, utile et porteuse, semble être minée par une sorte de retenue, sans doute due aux conditions contestées de son élection au poste de Premier Secrétaire. Si jamais elle parvenait à se débarrasser de cette inhibition, à se livrer entière dans cette bataille et, dans le même temps, à peaufiner son langage et élaborer un projet de société, elle constituerait un indéniable atout pour la victoire de la gauche. Mais si, du point de vue interne au Parti Socialiste, elle est la mieux placée, il lui sera fort difficile de convaincre une majorité de Français, en raison des « 35 heures » et de sa difficulté à composer avec toutes les forces de gauche.

Seule Ségolène Royal peut battre Marine Le Pen, au second tour des présidentielles 2012. À cette affirmation, on pourrait nous objecter le dernier sondage de l'IFOP (France Soir, 10 mars 2011), qui classe Ségolène Royal en troisième position après Marine Le Pen et Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry ou François Hollande. Mais il y a ici un fait tout de même curieux. Comment, par exemple, expliquer qu'après avoir fait 46,94% au second tour des présidentielles du 6 mai 2007 face à Nicolas Sarkozy (53,06%), elle se retrouve aujourd'hui créditée, selon l'IFOP, de 19% d'intention de vote au premier tour de 2012 ? Au reste, rappelons qu'au premier tour du 20 avril 2007, Ségolène Royal fit 21,36%, ce qui n'est pas très éloigné des 19% d'intention de vote dont l'IFOP la crédite actuellement. Dans ce cas, Ségolène Royal aurait conservé, quasi intact, tout son potentiel électoral du premier tour 2007. Par ailleurs, si nous tenons pour vrais les 19% d'intention de vote pour 2012, nous devons signaler que ce résultat non seulement ne concerne que le premier tour et pas le second tour, mais relève aussi d'une erreur de perspective des sondeurs qui  ne l'ont présentée que comme candidate du Parti Socialiste, ce qu'elle n'était déjà plus en 2007 ; étant entendu que son audience excède ce Parti. Comment ne pas rappeler qu'elle ne fut élue candidate du Parti Socialiste que par l'apport du vote massif des « sympathisants » socialistes, les fameuses « adhésions 20 € » ? La force de Ségolène Royal ne réside pas uniquement dans le Parti Socialiste, ne se limite pas à son parti d'origine, mais aussi et surtout à l'extérieur, dans la société civile.

En outre, faut-il le rappeler, les présidentielles françaises sont la rencontre d'un homme ou d'une femme avec le peuple. Or, de tous les candidats de gauche, elle est bien la seule qui puisse maximiser les effets du « paradoxe de Condorcet »[12], en cas de report de voix de la droite et de l'extrême-droite vers la gauche, parce qu'elle sait cristalliser le vote populaire (ouvriers et employés). À cet égard, elle bénéficie de quatre autres atouts majeurs. Premièrement, en matière de sécurité, la fermeté de son Discours de Villepinte du 11 février 2007 et ses propositions sur la résorption de la délinquance par l'encadrement militaire, uniques à gauche, correspondent bien à l'attente d'une partie de l'électorat de gauche, de droite voire de la fraction « molle »[13] de l'extrême-droite. Elle devrait donc pourvoir rassurer et fortement « siphonner » une partie de cet électorat bigarré et composite qui, excédé par l'insécurité, entend accorder des suffrages à Marine Le Pen. Au fond, Ségolène Royal, contrairement aux autres candidats socialistes, peut juguler et enrayer la fuite des classes populaires vers le Front National et leur désertion des partis traditionnels (UMP, PS, PCF, etc.). Au demeurant, ne négligeons pas un fait : pour les présidentielles 2012, les grandes batailles auront lieu autour d'enjeux réputés de droite, tels que l'insécurité et/ou l'immigration. Deuxièmement, à la différence de tous les autres candidats socialistes, elle parle aux Français de la France, en ranimant la flamme des symboles de fierté (agitation des petits drapeaux, éloge de la Fraternité, hymne national, etc.), qui ne font sourire que ceux qui précisément ne parlent plus aux Français. Et troisièmement, elle paraît à même d'établir une solide alliance de gouvernement avec Europe Écologie Les Verts et Daniel Cohn-Bendit, le Front de gauche et Jean-Luc Mélenchon, sur le modèle de la gouvernance de la Région Poitou-Charentes qu'elle préside, et elle pourrait négocier la neutralité active du Nouveau Parti Anticapitaliste d'Olivier Besancenot. Quatrièmement, son discours sur le « non cumul des mandats » reçoit un réel écho, parce qu'il correspond  à sa pratique politique. Elle n'exerce qu'un mandat, celui de Présidente du Conseil Régional.

Au total, le champ électoral que Ségolène Royal est capable de couvrir apparaît beaucoup plus large que celui de tous les autres candidats socialistes. Mais, pour être la candidate de la gauche, sa difficulté n'en reste pas moins grande. Car elle peut ne pas être au premier tour, parce que l'appareil de son Parti lui échappe (contrôle des Fédérations et des votes « organisés »), alors qu'elle peut remporter le second. C'est la difficulté majeure qu'elle devra résoudre.

En tous les cas, elle a le caractère pour la « fonction » présidentielle, la trempe pour tenir la barre de l'État, qui tangue fortement, l'énergie pour apaiser le pays désemparé (cohésion sociale) et la force pour orienter la nation dans le monde (relations internationales). Et puis, c'est le temps des femmes ! Elles sont l'avenir de l'homme, comme disaient le poète et le chanteur, Aragon et Ferrat.

C'est que, après l'échec des hommes, la France est en quête d'une figure féminine, pour prendre en main sa destinée. Elle oscille, entre une Jehanne Domremy (Jeanne d'Arc) et une Marianne. Peut-être le peuple veut-il l'une et l'autre, la France et la République. Il nous faut aider l'histoire à accomplir ce tournant. C'est l'un des enjeux des prochaines présidentielles. Aussi, reprenons le mot de Heine : il faut revêtir nos femmes de chemises neuves et de sentiments neufs, et passer toutes nos pensées à la fumée des parfums, comme après les ravages d'une peste[14]. Les femmes sauront, mieux que les hommes, porter l'honneur civique, rassurer le pays et redresser la France.

En tous les cas, il est arrivé que l'extrême-droite parvienne au pouvoir par les urnes. Mais, le salut croît où naît le danger !



Épinay, le 10 mars 2011


Dr Pierre Franklin Tavares

+33 (0)6-06-87-34-21-22



[1] Jacques Chirac : 19,88%, Jean-Marie Le Pen : 16,86% et Lionel Jospin : 16,18%.

[2] P. F. Tavares, Comment les socialistes ont perdu Épinay, manuscrit non publié.

[3] Orgemont, à Épinay sur Seine (Seine Saint-Denis).

[4] P. F. Tavares, Science de la Ban-Lieue, essai sur l'insociable sociabilité des banlieues françaises, Manuscrit Université, Paris, 2005.

[5] Olivier Cechman, Le guide du Nouveau Savoir-Vivre, Le bon usage, Hachette, Paris, 2004.

[6] Patrick J. Geary, Quand les nations refont l'histoire, l'invention des origines médiévales de l'Europe, Champs, Flammarion, Paris, 2004.

[7] Les 5 et 8 mars 2011.

[8] Heidegger, Le déploiement de la parole, in Acheminement vers la parole, Gallimard, Paris, 1976, p. 164.

[9] Max Gallo, Fier d'être français, Fayard, Paris, 2004.

[10] François Bayrou (Modem), Hervé Morin (Nouveau Centre), Jean-Louis Borloo (Parti Radical Valoisien), Dominique de Villepin (République Solidaire), etc.

[11] Il s'agit des ténors du Parti Socialiste.

[12] Nicolas de Condorcet, Essai sur l'application de l'analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix, Imprimerie royale, Paris, 1775.

[13] Il s'agit de cette partie du corps électoral qui, sans partager l'idéologie du Front National, est excédée par l'insécurité urbaine.

[14] Henri Heine, De l'Allemagne, édition Grappin, Gallimard, Paris, 1998, p. 92.

 

vendredi, 04 mars 2011

INHUMAIN, TROP INHUMAIN ! - CRISE POSTELECTORALE IVOIRIENNE ET QUESTIONS SOCIALES: POURQUOI L'UE PUNIT-ELLE LES MALADES IVOIRIENS ?



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Qu'ont fait les malades ivoiriens à l'Union Européenne ? De quoi sont-ils donc coupables ou responsables ? Quel crime odieux ont-ils commis, pour que l'accès direct aux médicaments des grands laboratoires européens leur soit désormais interdit ? Car, c'est aussi de cela qu'il s'agit, avec la décision de l'Union Européenne de prohiber le Port d'Abidjan, second port d'Afrique, à tous les navires européens. Or, ceux-ci assuraient, jusque-là, 90% du trafic portuaire. Qui a jugé les malades, pour leur infliger pareille punition ? Les malades ivoiriens ont-ils seulement pris part aux votes, pour être ainsi concernés par la crise postélectorale ivoirienne ? Pourquoi supporteraient-ils les effets collatéraux des sanctions ? Ils font parti des abstentionnistes du premier et du second tour. Les malades n'ont généralement pas de camp politique.

J'incrimine ! Inhumain, trop inhumain, cette Union Européenne-là.

Sous peu, les pharmacies n'auront plus de médicaments à vendre. Les stocks disponibles n'atteindront pas la fin mars, selon les prévisions. Qui souffre ? Non pas les classes moyennes ou embourgeoisées, ni non plus les fonctionnaires internationaux résidant en Côte d'Ivoire. Pour eux, on le sait bien, les médicaments viendront toujours plus vite que leurs maladies, tout comme les chemins marchent plus vite que les écoliers[1].

Mais souffrent déjà les pauvres, et depuis trop longtemps, ceux qui n'ont pas de familles à l'étranger, les humbles, tous les blessés de la vie. « Tu es pauvre. Or Laurent Gbagbo n'a pas quitté le pouvoir. Donc tu paieras ». Tel est le syllogisme de l'Union Européenne. Cela porte un nom : le cynisme. Mais qu'espère l'Union Européenne ? Que les malades se soulèvent, contre le régime de Laurent Gbagbo ? Mesdames et messieurs de l'Union Européenne, ils n'en ont pas la force. Que leurs parents le fassent à leur place ? Mesdames et messieurs, ils sont occupés à prodiguer l'assistance à leurs malades. Inhumain, trop inhumain ! Ab-surde aussi, absence-de-sens, sens-qui-ne-s'entend-pas. Que l'un des plus vastes ensembles politico-économique du monde, héritière de Kant Emmanuel et des Lumières, qui s'est donné pour hymne l'Ode à la joie de Schiller rédigé sur la demande de Goethe, dispache le « malheur » et bascule si promptement dans le « cynisme », montre combien notre époque est en pleine dévastation, sans repère.

J'incrimine ! Inhumain, trop inhumain. Punir des malades. Lisez et méditez les explications, les alarmes et l'appel pathétique de M. Kouassi Parfait, président de l'Ordre des pharmaciens de Côte d'Ivoire, à l'attention d'une humaniste française :

« Bonjour Nora Ansell-Salles,

La réalité est que l'arrêt de la Banque centrale, les fermetures  des banques commerciales, l'arrêt des transactions financières avec l'UE mettent les grossistes locaux dans l'incapacité de régler leurs fournisseurs en UE. De plus, le blocus des ports rend toute importation impossible depuis l'UE. Or 90% des médicaments viennent d'UE. De facto, depuis le 11 février, les flux de médicaments en direction de la Côte d'Ivoire sont interrompus. Il y aura donc pénurie de médicaments une fois que les stocks déjà disponibles seront épuisés. Les délais de couverture sont évalués à environ 1mois et demi, c'est-à-dire d'ici fin Mars. Il ne s'agit donc pas d'un embargo sur les médicaments mais de la conséquence des mesures de blocus général visant à asphyxier le régime Gbagbo. Les programmes de coopération interne sont eux aussi suspendus avec le régime Gbagbo et dans ce contexte, les dotations de fond pour les fournitures d'ARV, tuberculose, paludisme etc., sont eux aussi suspendus. Comme tu vois, c'est un contexte extrêmement compliqué, lié à des décisions politiques. En dehors d'un relais par les humanitaires (ONG...), je ne vois pas comment éviter la catastrophe humanitaire, si d'ici là, le contexte reste en l'état; cordialement ! »[2].

Voici venu le temps des « sorciers » et « marabouts » guérisseurs, des vendeurs ambulants de faux-médicaments, des charlatans, des contrebandiers, etc.

Il reste à faire le bilan des morts et des maladies dus à la crise ivoirienne, qui dure depuis 20 ans. Combien d'infarctus, de cas d'impuissances, de névroses diverses, de tués, d'explosion de pathologies graves (sida, malaria, tuberculose, etc.), de destruction du réseau de soins publics et privés (hôpitaux, cliniques, cabinets dentaires, etc.).

Comment rester insensible aux malheurs qui avancent, en s'ajoutant à d'autres malheurs ? Inhumain, trop inhumain ! « On » tue en silence des malades. Malthusianisme et cynisme, depuis des bureaux feutrés. Non pas seulement l'Union Européenne ou les classes politiques ivoirienne et africaine, mais aussi tous ceux qui se taisent, complices d'un jour, complices pour toujours. D'une autre veine, nous sommes d'une autre tradition, nous ne relevons pas de la veulerie des élites que fustige Max Gallo[3]. Être Français, en France comme dans le monde, c'est toujours se placer au cœur des problématiques sociales. Et, dans le drame des malades qui a cours en Côte d'Ivoire, je voudrais dire après René Char que les yeux seuls sont encore capables de pousser un cri[4]. Crions donc, de toutes nos forces. Ouvrez large les yeux.

L'Union Européenne ignore superbement le Droit des gens. Mais lorsque les Institutions sont défaillantes, il est des droits et du devoir des citoyens de prendre des initiatives, comme le suggère Gabriel Bonnot de Mably[5].

Intellectuels, prenez vos plumes ! En son temps, L'abbé Grégoire lança un cri célèbre, que l'on peut reprendre et adapter ici : les ennemis des médicaments sont les amis de l'inhumanité.

Journalistes, inondez d'alertes vos journaux et reportages ! Hölderlin pensait que vous aviez choisi Apollon, parce que Dieu de la vérité.

Avocats, saisissez la Cour Européenne des Droits de l'Homme ! Le droit ne s'affaiblit pas aux portes des malades. Au contraire, il se revigore.

Médecins accourez ! Hippocrate vous a fait jurer secours éternel aux malades. Où est passé le « French doctor » ?

J'incrimine : inhumain, trop inhumain !

Je prends, dès à présent, avec Nora Ansell-Salles, l'initiative de la mise en place du Collectif Médicaments pour la Côte d'Ivoire. Que tous ceux qui sont sensibles au sort des malades se rallient à cette cause. J'en appelle à tout le corps médical français et européen, à l'industrie pharmaceutique, aux associations de prévention et d'aide, aux ONG, au corps législatif. Que se lèvent des bateaux, que s'installe un réseau postal internet pour la livraison, que des réseaux de distribution se substituent aux défaillances. Refusons que des malades soient pris en otage.

Nul, s'il est humain, ne doit rester insensible.


Dr Pierre Franklin Tavares

Mobile : +336-87-34-21-22



[1] René Char, Commune présence, préface de Georges Blin, Gallimard, Paris, 1978, p. 125.

[2] Courriel à Mme Nora Ansell-Salles, en date du 2 mars 2011.

[3] Max Gallo, Fier d'être français, Fayard, Paris, 2006, p. 18.

[4] René Char, Feuillets d'Hypnos, Gallimard, Folioplus classiques, Paris, 2007.

[5] Gabriel Bonnet de Mably, Des droits et des devoirs du citoyen, librairie Marcel Didier, Paris, 1972.

lundi, 03 janvier 2011

QUI EST PEDRO PIRES ?

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Dans sa livraison du jeudi 30 décembre 2010, Le Nouveau Réveil a commis un article « tendancieux » et désobligeant, à l'endroit du Commandant Pedro Pires, président de la République du Cap Vert. Dans un souci d'équité et pour une appréciation correcte des réalités, nous livrons aux lecteurs deux types d'informations. D'abord, quelques éléments de biographie, afin que soit apprécié au mieux le style (sobriété et honnêteté), la démarche (consensus par le dialogue) et la posture (l'objectivité par l'impartialité) du président Pedro Pires. Ensuite, quelques données sur la brillante réussite macro-économique et la remarquable stabilité politique (régime démocratique) de la jeune République du Cap Vert ; double succès universellement reconnu et qui constitue l'arrière-fond historique de l'implication diplomatique du Cap Vert dans la plus grande crise politique que traverse l'Afrique de l'ouest depuis 50 ans, le Cap Vert dont la présence au sein de la délégation augmente, de facto, les chances de succès de la médiation en cours.


Pedro de Verona Rodrigues Pires est né le 29 avril 1934, à São Filipe, commune-capitale de l'île de Fogo, une des dix îles de l'archipel du Cap Vert, de parents aisés. Il se signale, à Lisbonne, comme étudiant en chimie, à la fin des années 50, et, appelé sous le drapeau portugais, il y effectue son service militaire avec rang de sous-officier. Peu après, il déserte (1961), et avec d'autres indépendantistes, fuit la capitale de l'Empire pour rejoindre Amilcar Cabral dans les maquis de la Guinée-Bissau, et participer, ainsi, à la Guerre du peuple, que le grand politologue français Gérard Challiand a qualifié comme « la guerre la plus juste et la plus rationnelle du XXe siècle » et que Polybe eut qualifié de guerre humaniste[1]. Pedro Pires devient commandant de front, mais se fait surtout remarquer par ses qualités de grand diplomate et d'habile négociateur. Amilcar Cabral en tire aussitôt le meilleur usage pour la lutte, au plan diplomatique. Étudiant, militaire, puis « militant armé » (comme Cabral définissait les membres de son parti engagé au front) et diplomate, Pedro Pires foulera le sol ivoirien en 1963-64, en mission clandestine à Abidjan et logera dans un hôtel situé sur l'actuel Bd Giscard d'Estaing non loin du Palais des Sports. C'est à lui que Cabral confiera la délicate tâche de préparer le déclenchement de la lutte armée dans les Îles du Cap Vert. Le projet ne vit pas le jour, en raison des conditions spécifiques de l'archipel. En tous les cas, au terme des succès militaires et diplomatiques du PAIGC[2], il sera désigné chef de la délégation du PAIGC habilité à aller conclure, avec la nouvelle deuxième République portugaise née du coup d'Etat du 25 avril 1974 (Révolution des Œillets), le fameux « Accord d'Alger » (26 août 1974) qui reconnaît l'Indépendance (de fait) de la Guinée-Bissau et l'Autodétermination du Cap Vert, sous l'égide exclusive du PAIGC. Pedro Pires sera le « premier » Premier ministre du Cap vert, de 1975 (proclamation de l'indépendance, le 5 juillet) à janvier 1991 (première alternance démocratique au Cap Vert en pleine Guerre du Golf) et deviendra alors membre de l'opposition, jusqu'aux élections présidentielles de Mars 2001 qui le désigneront président de la République, fonction qu'il occupe depuis et quittera bientôt (2011), après un second quinquennat (mandat).

Beaucoup l'ignorent, mais au 18ème siècle, l'autorité ecclésiale du Cap Vert s'étendait jusqu'en Côte d'Ivoire. Les relations entre les deux pays sont donc anciennes. Elles se développeront, par la suite, avec l'immigration capverdienne des années 1940 en Côte d'Ivoire, avec l'arrivée d'une première vague d'artisans capverdiens. Mais c'est surtout la lutte armée de libération nationale de Cabral qui renforcera les liens entre l'archipel du Cap Vert et la Côte d'Ivoire, qui aidera financièrement et diplomatiquement la lutte d'indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap Vert. En s'impliquant donc, Pedro Pires paie une dette ancienne au pays d'Houphouët-Boigny. Et le Cap Vert, qui se range parmi les pays les moins intéressés à la déstabilisation de la Côte d'Ivoire, le fait avec le sérieux et la neutralité de sa diplomatie qui sied à sa tradition républicaine dans la conduite de ce difficile dossier. Le Nouveau Réveil ne fait pas dans la nuance, mais par simple ignorance des faits. Un exemple : la composition de la délégation capverdienne en Cote d'Ivoire. Tout observateur attentif aura remarqué que le Ministre des Affaires étrangères, José Brito, un capverdien qui - comme moi-même a grandi en Côte d'Ivoire - n'en faisait partie. Cela justement pour anticiper tout malentendu, tant la crise ivoirienne a rendu facile les accusations publiques. Pour qui sait lire ou est instruit des usages diplomatiques, c'est un grand signal de neutralité envoyé par le Cap Vert. Si tous les pays africains pouvaient s'inspirer de tels exemples. Ce seul indice devrait donc suffire. Mais le Nouveau Réveil ne sait pas lire les nuances, aussi voudrais-je apporter quelques données macro-économiques et sur la vie démocratique au Cap Vert, pour indiquer que c'est un démocrate qui vient à Abidjan. En 2008, sortant du statut des Pays les Moins Avancés (PMA), l'Organisation des Nations Unies à classé le Cap Vert comme Pays à Revenu Intermédiaire (PRI), au regard de ses performances macro-économiques qui sont le résultat d'une stabilité politique et d'un plan de développement cohérent. En effet, depuis l'Indépendance (1975), le PIB a été multiplié par quatre, la pauvreté a reculé de 70% à 25%, la scolarisation a atteint un niveau très élevé. Pour toutes ces données, les lecteurs peuvent se reporter au Document de Stratégie-Pays 2009-2012 BAD, République du Cap Vert[3]. Cette ascension historique repose sur un ressort particulier : la constante recherche du consensus national[4] de la classe politique capverdienne, qui fait que lors des deux dernières présidentielles Pedro Pires l'a remporté sur son adversaire Carlos Veiga, en 2001, avec 12 (douze) voix d'écart, et, en 2006, avec 3200 (trois mille deux-cents) voix, sans que les Institutions de la République n'en soit affectées.

Bien plus que la Convention de Vienne qui édicte la nature des rapports entre les nations, ou de la Chartre de l'Union Africaine, c'est riche d'une expérience personnelle tout à fait exceptionnelle, d'une grande tradition militante, porteur de brillants résultats macro-économiques et à la tête du pouvoir politique le plus démocratique et le plus stable d'Afrique de l'ouest que Pedro Pires vient à Abidjan aider, du mieux qu'il le pourra, un pays frère qui, hier, apporta tant au Cap Vert dans le soutien pour son accession à l'indépendance. C'est pourquoi les leaders de l'opposition capverdienne du MPD[5] eussent adopté pratiquement la même démarche, s'ils étaient actuellement aux affaires.

Méditons ! En règle générale, ceux qui allument le feu ne savent pas l'éteindre. Mais si celui qui a été militaire, militant armé, signataire de deux accords d'indépendance, qui dirige l'un des pays les moins corrompus au monde[6], si celui-là conseille d'éviter la guerre et qu'il n'est pas écouté, alors c'est la guerre. Et même là, mieux que d'autres, il saura donner des conseils. L'heure élue peut beaucoup, affirme Hölderlin. Et Cabral disait, en Afrique on n'a pas besoin d'être révolutionnaire, il suffit d'être honnête. Pedro de Verona Rodrigues Pires est l'un des dirigeants les plus auréolés d'Afrique. Il est objectif parce qu'impartial. Il est sobre, parce qu'honnête. Il prêchera le consensus national par le dialogue, comme il le pratique chez lui. Et si l'exemple ne suffit pas, c'est que certains veulent détruire la Côte d'Ivoire. Lors de mon premier séjour au Burundi, je fis la question suivante à un ami, Hussein Radjabu (CNDD FDD) : « Mais Hussein comment se fait-il qu'après 10 années de guerre civile, Bujumbura ne porte pas de traces de destruction et très peu d'impact d'obus dans les murs ? Pierre, me répondit-il, nous avions la certitude de gagner la guerre, pourquoi donc détruire la capitale que nous entendions diriger ? ». D'autres capitales africaines ont un fait un choix différent. Depuis, elles ne se sont pas relevées. Alors, qui donc est le meilleur disciple d'Houphouët-Boigny, Pedro Pires ou les incendiaires ? Le Nouveau Réveil devrait faire amende honorable. Son directeur gagnerait à aller saluer Pedro Pires, en formulant un grand « akwaba ». Au reste, pour Laurent Gbagbo et Alassane Dramane Ouattara, et plus encore pour « notre » chère Côte d'Ivoire, cette présence est plus qu'une chance. Mais, pour le comprendre, encore faut-il que les paroles sublimes du haut chant Ivoirien, L'Abidjanaise, inspire chacun des protagonistes et des médiateurs. En effet, si dans la paix la liberté a été ramenée, comment la démocratie, qui en est le corollaire, pourrait-elle s'ériger autrement que sur les fondements de la Paix ?  Jadis mon visage s'élargissait, quand je regardais Abidjan.


Dr Pierre Franklin Tavares

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Courriel : tavarespf@hotmail.com




[1] Polybe, Histoire, t. 1, Livre 5, Garnier Frères, Paris, 1921, p. 118 - 119.

[2] Parti Africain pour l'Indépendance de la Guinée et du Cap Vert.

[3] B.A.D., Mémorandum, ADB/BD/WP/2900/184

[4] Carlos Veiga, Cabral e a construção do Estado em Cabo Verde, uma apreciação crítica, Cabral Symposium 2004, Praia, Cap Vert. Carlos Veiga est le leader de l'opposition.

[5] Mouvement Pour la Démocratie dirigé par Carlos Veiga.

[6] Transparency International, Corruption perceptions index results 2010 : le Cap Vert est le 45ème pays le moins corrompu sur 178 pays et, en Afrique, 3ème pays le moins corrompu, après le Botswana et Maurice.