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mercredi, 26 août 2009

EN ATTENDANT GODOT

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Lu sur ABIDJAN TRIBUNE. Par Serge GRAH.

L'élection présidentielle va avoir lieu le 29 novembre prochain. C'est ce qui est dit. Et à entendre et à voir le roulement des tambours médiatiques des différents états-majors politiques, on peut croire que ce qui est dit va être dit. Finalement. On assiste donc à une campagne de séduction. Pendant ce temps, le peuple, lui, gémit de son trop-plein de misère. Il ne sait plus à quel saint se vouer. Mais, comme on lui demande d'attendre et de patienter, alors il attend. Qui ? Quoi ? La fin de sa souffrance ? La mort ou un Dieu dont il espère le salut ? En tout cas, il attend certainement qu'un démiurge pense vraiment à lui et veuille bien le sortir de cette ornière. Enfin. En attendant, le système s'écroule sous son regard indifférent et lui laisse toutes ses nuisances.

Cette attente absurde du peuple me fait penser à celle de Vladimir et d'Estragon, les deux clochards de Samuel Beckett, qui attendaient Godot. De même, le peuple attend. Non pas le jour où il sera enfin libre, le jour où il pourra enfin manger à sa faim, se soigner, se loger convenablement, mais la venue d'un Messie. Pendant ce temps, les hommes politiques, eux, s'agitent et courent dans tous les sens. Offrant un spectacle ennuyeux et vide, mais qui fait quand même passer le temps. Jour après jour. Année après année.


On en arrive alors à se demander ce que représente réellement une élection pour le peuple. Qu'est-ce qu'il y gagne concrètement ? En effet, c'est quoi une élection quand le peuple voit mourir au quotidien tous ses espoirs ? C'est quoi une élection, en définitive, quand les jeunes, désespérés, se laissent conduire à la mort ? Dans une telle angoisse, l'éducation, la nourriture, le travail, la santé, le social, la sécurité… deviennent pour le peuple des priorités d'un ordre bien plus prioritaire qu'une élection. Parce qu'une fois le scrutin passé, tous ces courtisans vont s'en retourner à leurs occupations. Renvoyant aux calendes grecques toutes leurs promesses. Les licenciements vont se poursuivre. Les prix sur les marchés vont continuer de flamber… Et, ils vont commencer à préparer les échéances électorales à venir en expliquant que le peuple est souverain. Et que c'est ça la démocratie. Le pouvoir est au peuple. Que ce qui importe, surtout, c'est d'attendre. Alors, le peuple attend en se donnant l'impression d'exister. En s'exténuant pour gagner sa croûte. Parce que, de toute façon, qu'est-ce qu'il y a à espérer… avec ou sans Godot ?


Les prétendants au trône suprême y vont donc de leurs plus beaux discours et de leurs promesses électoralistes : transformer notre vie en Paradis, le temps d'une campagne électorale. Tout le monde se fait donc poli, docile et candide. Mêmes les loups, pour la circonstance, se couvrent de la peau de l'agneau. Si l'habit ne fait pas le moine, il permet quand même d'entrer dans le monastère. L'enjeu du jeu en vaut vraiment la chandelle. Permettre à la petite bourgeoisie artificielle de continuer de manger. Et partout, on mange. On mange même plus que de raison. On mange indécemment. Du coup, on a dû mal à parler. On ne peut pas manger et parler en même temps. C'est vrai. Seulement, il y a quelques esprits chagrins qui s'efforcent à regarder dans la bouche de ceux qu'on n’entend plus parler, parce qu’occupés à manger. « On ne regarde pas dans la bouche de celui qui grille des arachides », avait prévenu le sage. Sagement d'ailleurs.


Mais en attendant… Quelle vie ! Une vie rythmée par le spectacle piteux d'un pays qui vogue à-vau-l'eau. Et un peuple en proie aux affres de toutes sortes. Un peuple livré à l'effronterie des blakoros. Le décor est mortifiant et effrayant. Hallucinant et révoltant. La vie a été tout simplement abandonnée au « tout marchand du tout profit » porteur de mort et de désolation. Finalement, à l'analyse, cette crise n'a été que la conséquence d'une commutation des valeurs, au fil d'une déliquescence incontrôlée de l'éthique. Parce que dans notre pays, le vice a fini par se suppléer à la vertu, dans une indifférence totale et dans la plus nauséeuse des désinvoltures.


Ainsi la principale préoccupation de nos chers — comprenez coûteux — hommes politiques est-elle d'un autre ordre. Garder le pouvoir pour ceux qui le détiennent… Et pour les autres, être les prochains locateurs du Palais. C'est devenu classique tout ça. C'est si beau de se partager un pays entre petits copains : « Un coup c'est toi, un coup c'est moi. Mais de toute façon, c'est nous ! » Ils se battent, en fait, pour le beurre, l'argent du beurre et, très certainement, pour les fesses de la crémière. Et le peuple dans tout ça ? Eh bien, il doit patienter. Continuer d'attendre. Il n'a rien à faire d'autre qu'attendre.

Ah, ce peuple ! Au lieu de rester là à attendre, il pourrait quand même relever un peu la tête et se tenir debout… Car comme le dit si bien Étienne de La Béotie dans Discours de la servitude volontaire ou Contr'un, « Si ils sont grands, c'est que nous sommes à genoux ! ».


Le peuple doit, cependant, se méfier aussi de ses propres idéologies. Trop souvent défaitistes, victimaires et suicidaires. Sinon comment peut-il briser cette exténuante attente s'il continue, par exemple, d'être profondément engagé dans la lutte contre ses meilleurs ? Dès que vous essayez de briller, vous avez toutes sortes d'ennuis et d'ennemis. Même dans les milieux dits d'intellectuels, c'est une insulte que de faire honneur à quelqu'un qui a mieux réfléchi. Dans nos villages, les sorciers ne tuent jamais les cancres. Leurs victimes sont toujours les meilleurs éléments. Or, ce sont ceux-là, propulseurs de progrès, qui peuvent mettre un terme à cette vaine attente... Créateurs, à vos plumes et pinceaux ! Délégitimez le pouvoir de l'argent et de l'apparence factice. Donnez force aux valeurs et levez l'autocensure. Débarrassez-nous du modèle destructeur de l'argent facile et rapide. Pour revenir à celui du travail créateur, de la saine compétition, du civisme, de la morale, etc., qui est le seul sur lequel le peuple peut se construire et se bâtir un meilleur avenir.

Il y a au sein de ce peuple éburnéen des hommes de probité capables de susciter de grandes vocations. Sortir des chemins balisés : « Mange, danse, vibre et… tais-toi ! » Une fatalité à laquelle, dit-on, le peuple ne peut se soustraire ! Il est condamné à survivre.


En attendant Godot, il faut que le peuple s'arrache les paupières, pareil à Zakwato, pour rester éveillé. Pour voir, ne serait-ce qu'arriver Godot.. Et surtout, garder à l'esprit que ces idéologies publicitaires dont on l’abreuve n'ont pour seul objet que de l'inciter à vivre sans réfléchir. Le noyer dans une profusion de divertissements insipides et stupides, de vibrations hystériques. Le tout, pour qu’il ne se satisfasse que des appétits de ses instincts et de ses besoins artificiellement créés. Le peuple ainsi paralysé a fini par perdre tout sens du jugement et du discernement. Toute capacité à la critique qui, seule, peut susciter des changements porteurs de progrès.


Toute l'absurdité de notre vie est là. Ne riez pas devant cette condition du peuple : rêver l'espoir… Il faut bien qu'il l'attende, ce Godot. Sait-on jamais, le miracle pourrait-il se produire après ce fameux 29 novembre. Afin que Godot arrive effectivement et que quelque chose se passe enfin dans la vie de ce brave peuple… Mais En attendant Godot, il vaut mieux renoncer au bonheur pour vivre heureux.

Serge Grah

Source: ABIDJAN TRIBUNE