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lundi, 22 juin 2015

LE LIVRE DE LAURENT GBAGBO S'ARRACHE COMME DE PETITS PAINS A ABIDJAN

 

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Détenu à la Haye - Grosse révélation sur le livre de Gbagbo à Abidjan: Ce qui s’est passé dans les librairies

 

C’est un grand coup politico-culturel sans précédent dans l’histoire de la librairie de France à Abidjan. Laurent Gbagbo et François Mattei peuvent se frotter les mains. L’ouvrage qu’ils ont co-écrit, «Pour la vérité et la justice » (voir ici), tient le haut du pavé, c’est-à-dire qu’il occupe le premier rang des ventes en librairie en Côte d’Ivoire. Ce livre a en effet, pulvérisé tous les records de vente. Selon la «Lettre du continent (L.C.)» qui rapporte l’information dans son édition du 17 juin 2015, le livre du détenu de Scheveningen (Cpi) s’est vendu comme de petits pains, atteignant la barre des 15.000 exemplaires vendus. «Pour la vérité et la justice », paru en juillet 2014 aux Editions du moment, représente la meilleure vente en Côte d’Ivoire, tous genres confondus», apprend la «Lettre du continent».

Selon LC, ce livre devrait recevoir prochainement le Prix de la Librairie de France, qui couronne chaque année à Abidjan, la meilleure performance commerciale dans le domaine de l’édition. Cette performance devrait rapporter à Laurent Gbagbo et François Mattei, le journaliste français, au bas mot, la bagatelle de 217 millions 500.000 Fcfa. Il faut dire que ce livre se voulait le fruit d’une très longue conversation de deux hommes qui se connaissent depuis plus d’une décennie.

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L’ouvrage en question, de 320 pages, raconte, «en adoptant le point de vue de Laurent Gbagbo», ses années de pouvoir, l’élection de 2010 et la crise postélectorale, sa capture et son transfert à La Haye. Dans ce livre, l’ancien chef de l’Etat ivoirien, sans gant, a directement accusé la France officielle incarnée par Nicolas Sarkozy et l’actuel chef de l’Etat Alassane Ouattara. Laurent Gbagbo explique, à travers cet ouvrage, comment il a été capturé dans son bunker de la résidence présidentielle le 11 avril 2011.

Le «Woody de Mama» affirme, par ailleurs, que « cinquante blindés français ont pris la direction de sa résidence et l’ont encerclée». Il a soutenu, en outre, que des hélicoptères français ont mis le feu au bâtiment à l’aide de munitions incendiaires. «Des militaires français sont venus devant le portail, un de leurs chars l’a défoncé à coups de canon. Il y a eu ensuite coups de feu, des rafales, et dans la fumée, j’ai entendu : "On veut Gbagbo ! On veut Gbagbo !" (…) Je me suis levé : "C’est moi Gbagbo." Ils m’ont saisi.». Pathétique !

«Pour la vérité et la justice» sera prochainement traduit en anglais. La maison américaine Next Africa Inc. devrait le publier sous le titre "Truth and Justice".

 

Armand B. DEPEYLA

In Soir-Info N° 6212 du vendredi 19 juin 2015.

Lu sur AfriquEssor

 

Source: RESISTANCE COTE D'IVOIRE ISRAEL

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Depuis la Haye, les bonnes feuilles du livre de Laurent Gbagbo et François Mattéi

 

Il sera en vente le 26 juin. Récit des visites que rendit François Mattéi à Laurent Gbagbo dans lequel on peut le lire lui, et lire les informations de première mains recueillies par son interlocuteur auprès des acteurs de la crise ivoirienne, c’est un livre à ne pas manquer. Différents extraits sont déjà en ligne, permettant de se faire une idée, notamment sur le site Politicomag.

En avant-goût, cet extrait de Laurent Gbagbo :

J’ai prêté serment le samedi 4 décembre 2010, au Palais, après que le Conseil constitutionnel eut statué sur les recours que nous avions déposés à la suite des fraudes massives constatées dans le Nord du pays et après qu’il eut pris acte de l’incapacité dans laquelle se trouvait la Commission électorale indépendante de se prononcer dans le délai qui lui était imparti. La veille, le vendredi 3, j’ai compris que tout pouvait se terminer très mal. Le Conseil constitutionnel venait de proclamer les résultats, et me désigner comme vainqueur de l’élection. J’ai reçu le jour même un coup de fil de Sarko. Il était furieux : « Il ne fallait pas que le Conseil constitutionnel fasse ça, non, non, il ne fallait pas ! » C’est la démarche d’un fou, pas celle d’un chef d’État. Comment peut-on se permettre aujourd’hui, au XXIe siècle, d’appeler un autre chef d’État pour lui dire une chose pareille ? C’est à ce moment précis, quand j’ai raccroché, que j’ai eu le sentiment que tout pouvait déraper. Je sais que les institutions des pays africains, ils s’en fichent ! Il ne s’agit après tout que de mettre leur homme sur le trône… mais s’asseoir sur le Conseil constitutionnel d’un pays souverain, dont la Constitution est calquée sur celle de la France, avec autant de culot, comme ça, par téléphone, c’est une mauvaise blague. Ce n’est pas un chef d’État que j’ai eu au téléphone…

...

Le samedi, juste avant mon départ pour le Palais, où doit se dérouler la prestation de serment devant le Conseil constitutionnel, mon chef du protocole vient me dire qu’un message nous est parvenu indiquant que Nicolas Sarkozy a demandé que l’on s’oppose physiquement à cette investiture. J’ai décidé d’y aller quand même. Il agit comme voyou, me suis-je dit, je n’ai pas à en tenir compte. C’était du bluff, ou un avertissement…

Le lundi 6 décembre, nous avons formé le gouvernement, un gouvernement de technocrates, et nous avons commencé à travailler.

La France nous avait coupé les robinets de la BCEAO, en espérant que nous ne pourrions pas payer les salaires des fonctionnaires et honorer les factures de l’État, ce qui aurait eu pour effet de dresser la population contre nous. Sarkozy m’a intimé l’ordre de partir dans un discours fait à Bruxelles, sur un ton plus proche de casse-toi de là, pauvre c., que dans le langage maîtrisé d’un chef d’État.

Mais à la fin du mois, à partir du 22 décembre, nous avons payé tous les salaires, idem en janvier. Ils ont compris qu’ils ne nous auraient pas comme ça…

Et on me le reproche aujourd’hui… ! parce que j’ai continué à faire mon travail, et à payer les fonctionnaires. Même motif, même punition pour les mesures que j’ai prises dans le souci du maintien de l’ordre. J’ai utilisé un décret qui existe depuis 1961, et qui permet d’ouvrir la possibilité, ce n’est pas une fatalité, de mettre en état d’alerte les forces de maintien de l’ordre si la situation est telle que des incidents sont à craindre. Bref, je faisais mon métier pour assurer la sécurité de l’État et des populations, je gouvernais. C’est cela, qu’on veut faire passer pour un plan criminel… Les rebelles avaient introduit des commandos armés au cœur d’Abidjan, toute une armée. Ils devaient faire leur jonction avec les centaines de soldats rebelles, des mercenaires burkinabés pour la plupart qui étaient cantonnés à l’Hôtel du Golf, un vaste complexe situé au bord de la lagune, où se trouvaient depuis septembre, les Ouattara et les chefs rebelles.

Dès le début du mois de décembre 2010, les attaques contre la population et les forces de l’ordre ont commencé à Abidjan jusqu’à ce que la stratégie de prise de pouvoir violente par Alassane Ouattara et ses soutiens soit révélée lors de l’attaque générale et concertée, lancée dans tout Abidjan le 16 décembre 2010.

Les hommes politiques de mon parti, de mon gouvernement, mon fils même, et beaucoup d’autres, sont poursuivis en justice, et ont été emprisonnés, pour« atteinte à la Défense nationale, attentat ou complot contre l’autorité de l’État, constitution de bandes armées, direction ou participation à une bande armée, participation à un mouvement insurrectionnel, atteinte à l’ordre public, coalition de fonctionnaires, rébellion, usurpation de fonction, tribalisme et xénophobie ». Rien que ça… Ce serait seulement grotesque si cela n’entraînait pas autant de souffrances, de privations de libertés, tant d’injustices. Nous, on nous pourchasse, on nous fait passer pour des criminels. C’est le monde à l’envers.

Il y en a eu des morts, beaucoup de morts, il y a eu tant de morts. N’est-ce pas indigne de vouloir me les attribuer alors que je n’ai cessé de prôner la réconciliation ? Je craignais tellement que le pays soit définitivement coupé en deux, j’étais tellement préoccupé par le fait que la situation pouvait conduire à des tensions profondes et définitives entre Ivoiriens, que j’ai tout fait pour parvenir à une solution pacifique. J’ai accepté tous les compromis. Je l’ai souvent dit, je n’ai jamais eu d’arme, je n’aime pas les armes, je n’aime pas la guerre, je n’ai jamais fait de coup d’État… J’ai écrit des livres, Pour une alternative démocratique, Agir pour les libertés, et quelques autres. J’ai proposé aux juges de La Haye de les leur faire porter, car c’est dans ces livres que l’on peut me connaître, savoir qui je suis, quel est le sens de ma vie… J’ai toujours entendu sur mon compte des commentaires contradictoires : certains de mes amis m’ont reproché de ne pas être assez dur, et de composer, même avec les adversaires. Mais parler à tout le monde, c’est cela la politique ! Par ailleurs, mes adversaires, eux, prétendent que je serais un dictateur. Toute ma vie j’ai lutté pour la démocratie. J’ai passé des mois en prison et des années en exil du fait de ma lutte pour la démocratie. J’ai refusé le système du parti unique parce que je pensais que l’avenir de l’Afrique ne pouvait s’organiser que dans un cadre démocratique. Lorsque j’étais en exil en France, j’ai refusé les propositions d’Houphouët-Boigny qui cherchait à me récupérer. J’ai toujours joué le jeu des élections, j’ai toujours cru en la volonté populaire. Et finalement, c’est cela que l’on me reproche : être le porte-parole du peuple. Donner voix au peuple de Côte d’Ivoire. Combien sont-ils les dirigeants africains qui représentent le peuple ? Ils se comptent sur les doigts d’une main. Qui a permis à chaque sensibilité de s’exprimer ? Qui a permis aux partis rebelles d’exister sur la scène politique ivoirienne ? Qui a intégré les rebelles au gouvernement et à l’armée ? Qui a organisé les élections ? Qui a permis que Ouattara et Bédié s’y présentent, alors même qu’ils ne remplissaient pas les critères constitutionnels ? Qui a fait en sorte que tous les candidats disposent des mêmes temps de parole et des mêmes moyens ? Il me semble que j’ai toujours agi comme un véritable homme politique, soucieux du bien-être de ses concitoyens, soucieux de laisser le débat démocratique s’installer, à l’écoute des autres. Loin, très loin de ces technocrates sans âme et sans structure morale qui constituent désormais le personnel politique de votre Ve République. Pour revenir aux grandes manoeuvres d’étouffement économique, en 2011, j’ai décidé de couper les ponts avec le siège de la BCEAO, à Dakar. La technique du boa constrictor pour nous étouffer était mise en oeuvre par le patron du Trésor à Paris. [Rémy Rioux, sous-directeur aux Affaires internationales, et représentant de la France au sein de la BCEAO.]

Politicomag continue de feuilleter pour vous le livre "Pour la vérité et la justice" co-écrit par l’ex-président Laurent Gbagbo et le journaliste français François Mattei. En accord avec l’éditeur, PoliticoMag.com propose ce jeudi plusieurs extraits des chapitres-clés du livre "Pour la vérité et la justice - Côte d’Ivoire : Révélations sur un scandale français", de Laurent Gbagbo et François Mattei. Et comme le rappelle en ouverture de l’ouvrage, le texte en gras est celui de Laurent Gbagbo.

Extrait du chapitre n°15 : « Les Ouattara, ce n’est pas un couple, c’est une entreprise »

(...) Les médias n’écrivent pas l’histoire, ils n’en ont ni les moyens, ni le temps, ni la vocation. En France, peu de médias audiovisuels auront déserté l’autoroute de la pensée unique, sécrétée en haut lieu par l’Élysée de Nicolas Sarkozy. L’implication du président français a été plus marquante que celle de Jacques Chirac dans ses démêlés avec Gbagbo, entre 2000 et 2007. Question de style. Son engagement a été aussi plus personnel : l’amitié qui lie Alassane Ouattara et Nicolas Sarkozy date de plus de vingt ans.

(...) Le 24 août 1991, Alassane Ouattara épouse Dominique, veuve Folloroux, à la mairie du 16e arrondissement de Paris. « Martin Bouygues était au premier rang, se souvient Glaser, qui a assisté à la cérémonie. » Mais ce n’est pas Nicolas Sarkozy qui a uni les époux Ouattara. « C’est du grand n’importe quoi cette rumeur ! » dit Antoine Glaser. Contrairement aux rumeurs persistantes qui circulent notamment sur le Web, c’est un adjoint au maire de l’arrondissement qui les a mariés. » « C’est à partir de ce mariage, raconte Le Post, que Nicolas Sarkozy et Alassane Ouattara vont cultiver leur relation sur fond de business et de politique. Via Martin Bouygues, Nicolas et Cécilia Sarkozy deviennent proches du couple Ouattara. »

L’épouse de Ouattara, Française née en Algérie, continue Le Post, devient une amie commune de Martin Bouygues et du couple Sarkozy. Elle se révèle être une femme d’affaires très influente. Elle a bâti sa fortune en gérant le patrimoine immobilier, substantiel, de Félix Houphouët-Boigny. Il est vrai que le premier président de la Côte d’Ivoire, dont la fortune s’élevait à la fin de sa vie entre 7 et 11 milliards de dollars, l’aimait beaucoup. De notoriété publique, ils étaient intimes. Un ancien collaborateur très proche de Houphouët se souvient des parties de flipper qui occupaient cer- tains de ses après-midi au café du coin quand il attendait le vieux président, en visite chez Dominique dans l’appartement qu’elle possédait avenue Victor-Hugo. Ouattara étant devenu Premier ministre, grâce à elle, le jeune couple a fondé son succès financier sur la fortune de l’ancien Président. Lui côté cuisine, elle côté jardin. Jusqu’à la mort du « Vieux », en décembre 1993. Houphouët disparut sans que l’on puisse trouver de testament écrit.

Arrivée en 1975 en Côte d’Ivoire, Dominique Folloroux occupa d’abord des emplois modestes, au bar l’Ascott, puis comme secrétaire à l’ambassade du Canada. Sa farouche détermination à s’en sortir, son charme, ses cheveux d’un blond éclatant, lui attirent très vite l’attention des hommes de pouvoir. Elle crée et développe sa société immobilière AICI (Agence immobilière de la Côte d’Ivoire) dès 1979, grâce à l’appui d’Abdoulaye Fadiga, gou- verneur de la BCEAO, qui devient, lui aussi, un ami intime. Elle récupère les biens immobiliers dont Houphouët-Boigny lui avait confié la charge, à une époque où il n’y avait aucune différence entre la caisse de l’État et la poche du chef de l’État. Elle gère ensuite le portefeuille d’Omar Bongo. Le défunt président gabonais lui confie la gestion de ses « biens mal acquis ». (...)

Le patrimoine d’Alassane Ouattara, et l’énigme de l’origine de l’immense fortune de Dominique restent donc un sujet tabou, qui ne passionne pas les foules. La grande presse ne s’en préoccupe pas. Citant un « ancien conseiller Afrique de l’Élysée » dans le livre Reines d’Afrique : le roman vrai des Premières dames : « [...] il se peut que Dominique ait mis la main sur une partie du grisbi d’Houphouët. C’est du moins ce qu’affirment certains héritiers qui se disent spoliés. » Il est vrai que, en 1993, à la mort de Houphouët, on ne parlait pas encore de biens mal acquis. Seule une biogra- phie complète de Dominique et Alassane Ouattara pourrait démêler les fils dorés tissant leur histoire commune, et dire l’origine de leur fortune et de leur success-story. Les éléments qui existent permettent cependant d’en dessiner quelques contours.

Sur les liaisons prêtées à Dominique Nouvion-Folloroux après le décès de son mari, on a tout dit. Elle a tout nié. Que la jeune veuve blonde se soit retrouvée propulsée à la tête d’une affaire immobilière dotée du patrimoine du chef de l’État n’étonnait pas les proches du président ivoirien. Selon Michel de Bonnecorse, conseiller Afrique de l’Élysée, Houphouët fut très affecté quand Dominique jeta son dévolu sur Alassane Ouattara, puis l’épousa : « Jacques Chirac l’a vu pleurer. [...] De là vient sans doute la méfiance que lui inspira toujours Ouattara, tenu pour celui qui a piqué la femme d’Houphouët. » Dominique Ouattara jure que ces ragots « l’ont tuée », et qu’elle « aimait beaucoup Houphouët », qui la considérait comme « sa fille ».

Avec habileté, les Ouattara sauront se faire des amis utiles : de Michel Camdessus, directeur général du FMI pendant quinze ans, à Martin Bouygues, ou George Soros, célèbre milliardaire et spéculateur : Dominique Ouattara m’a dit elle-même que c’était un de leurs amis proches. Le statut de haut fonctionnaire du Fonds monétaire international d’Alassane Ouattara lui permet de dis- poser d’un cercle d’amis puissants, optimisé par le travail intense de relations publiques de Madame. Cette alchimie donne au couple tous les atouts. Dominique Ouattara communique beaucoup à travers sa fondation Children of Africa, dont la marraine, la princesse Ira von Fürstenberg, et les invités, tous bénévoles, prétend la fondation, comme par exemple Alain Delon, Adriana Karembeu ou MC Solaar, se sont déplacés jusqu’à Abidjan, pour un dîner de charité, le 24 février 2012 à l’Hôtel Ivoire. Le 14 mars 2014, on s’éclate encore à Abidjan. « Maman Dominique », comme l’appelle un article du Figaro daté du vendredi 21 mars 2014, a fait venir un nouveau charter de célébrités, pour un gala de bienfaisance. Il s’agit cette fois de financer la construction d’un hôpital pour enfants de cent quinze lits, à Bingerville, à dix-huit kilomètres d’Abidjan. (...)

Tous les connaisseurs s’accordent à reconnaître à Dominique Ouattara un rôle central dans l’ascension de son mari, et dans son accession au pouvoir, obtenant la nomination de ce dernier à la direction de BCEAO, puis à la Primature. Elle contribue à lui construire un glamour propre à lui attirer toutes les sympathies, qu’elle véhicule dans les médias français. Son continuel travail de relations publiques donne au début de règne de son époux en Côte d’Ivoire un ton très international, bien qu’un peu clinquant. Par ailleurs, classée parmi les vingt-cinq business women les plus influentes du continent par le magazine Jeune Afrique en 2013, l’actuelle Première dame a fondé un groupe très puissant de salons de coiffure, et produits aux États-Unis, géré sous licence de la marque Dessange. Sa sœur, sa fille, son fils sont dans les affaires familiales. Rappelons que Loïc Folloroux fut aussi direc- teur Afrique du groupe anglo-saxon Armajaro, spécialisé dans le commerce du cacao, jusqu’à fin 2013. À ce titre, il eût son mot à dire lors de la nouvelle répartition des bénéfices du cacao à la chute du président Gbagbo. Quant à Ibrahima, véritable sosie de son frère Alassane (d’où son surnom de « Photocopie »), il s’apparente à une sorte de président bis, affecté à la gestion des budgets, et à leur répartition. Les Ouattara, ce n’est pas un couple, c’est une entreprise, commente Gbagbo avec un sourire.

Dominique Ouattara, comme son mari, manie assez bien un langage très policé aux accents de vérité. Un discours qui dit à peu près le contraire des réalités qu’il véhicule. Elle affirme, par exemple, avoir consenti à un grand sacrifice en abandonnant ses affaires dès qu’elle est devenue Première dame. La confusion des genres, très peu pour elle ! Il faut naturellement relativiser son « sacrifice », en précisant qu’à travers quelques inconditionnels et historiques collaborateurs, et surtout les membres de sa famille, elle reste au centre d’un dispositif tentaculaire, qu’elle peut sur- veiller de son cabinet de Première dame, où elle dispose d’une quarantaine de collaborateurs.

Avec Elisabeth Gandon, fidèle entre les fidèles cumulant désormais la direction de Malesherbes Gestion – un bureau de syndic d’immeubles de 250 portefeuilles à ce jour –, celle de l’agence immobilière AICI (avec Nathalie Folloroux-Bejani, fille aînée de la patronne) et figure au conseil d’administration de Children Of Africa, on voit que Dominique n’est jamais loin. Les vases communicants entre les diverses composantes de la galaxie sont assurés. Son fils Loïc ayant quitté le business du cacao, il s’occupe maintenant de diriger le réseau de Radio Nostalgie en Afrique, autre propriété de sa mère. Sa sœur Nathalie, en plus de ses fonctions dans l’immobilier, le seconde.

Quant au gendre de Ouattara, Benedict Senger époux de Fanta Catherine Ouattara-Senger (fille d’Ado), il s’est vu attribuer par gré à gré en 2013 une série de contrats de contrôle des douanes, ports et aéroports, avec sa société Webb Fontaine. Une société enregistrée à Dubaï, avec siège social à Genève. En mars 2014, une mission du FMI en Côte d’Ivoire a pointé du doigt la gestion de cette société et les impor- tantes pertes de recettes qu’elle aurait engendrées pour l’État : 46,36 milliards de francs CFA (70 millions d’euros) manqueraient à l’appel dans les prévisions comptables de la douane ivoirienne.

« Dans la famille Nouvian, les frères [...] Patrick est médecin généraliste à Hyères [Var]. Marc, cinquante-trois ans, a fondé en 2012 [un an après l’élection de son beau-frère Ado à la présidence !] la Sonecei, société de négoce international spécialisé dans le commerce de fèves de cacao (dont la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial) avec sa sœur Noëlle. Quant à Philippe, quin- quagénaire lui aussi, il a certes quitté la direction de la filiale gabonaise d’AICI, mais préside aux destinées du cabinet Gecmo, rompu aux secrets de ma maîtrise d’ouvrage, de la gestion immobi- lière. C’est à lui qu’échurent notamment le pilotage de l’appel d’offres de l’hôpital de Bingerville, si cher à son aînée, ainsi que le suivi des travaux de rénovation de la présidence. » De la charité au business familial, la boucle est bouclée. Honni soit qui mal y pense... (...)

François Loncle, ancien ministre socialiste, député de l’Eure, s’est exprimé sur les « manœuvres » qui ont contribué à semer le trouble au sein du Parti socialiste sur le dossier de la Côte d’Ivoire, et l’ont fait basculer contre Laurent Gbagbo. Un autre aspect de l’action des Ouattara avant son arrivée au pouvoir. Selon lui, le lobbying intense de Dominique Ouattara, « parvenue à ses fins grâce à sa fortune colossale », dit-il dans une série d’entretiens enregistrée et diffusée sur Internet par la documentariste Nico- letta Fagiolo, aura fait la différence.

François Loncle mentionne le nom de socialistes pro-Ouattara notoires. Par exemple, l’actuel ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, ou Dominique Strauss-Kahn. Ces réseaux amicaux qu’on su tisser les Ouattara expliquent peut-être les refus réitérés, opposés aux tentatives de constitution d’une commission d’enquête sur les agissements de la France en Côte d’Ivoire proposée par le communiste Alain Bocquet. Ou bien encore Jean- Marc Ayrault. Il s’agissait alors d’éclaircir le rôle de la France et de son armée dans le coup d’État lancé contre Gbagbo en sep- tembre 2002. Ne rêvons pas : la transparence dans les relations entre la France et l’Afrique est encore une vue de l’esprit.

« Sarkozy a surtout connu Ouattara en 1993 au moment de la dévaluation du franc CFA », raconte Antoine Glaser. Le chef du gouvernement ivoirien a en effet aidé le Premier ministre français dans cette opération. Ouattara a alors dû traiter avec le ministre du Budget de l’époque, Nicolas Sarkozy.

« En 1997, Nicolas Sarkozy effectue son premier voyage en Côte d’Ivoire. Il y accompagne Martin Bouygues en tant qu’avocat d’affaires pour rencontrer à Abidjan Henri Konan Bédié [président ivoirien de 1993 à 1999] et défendre les contrats noués par son ami dans le pays, témoigne Gilles Labarthe. Ouattara est alors un ami personnel de Sarkozy. Il a intégré ses cercles familiaux et il est possible qu’ils se soient vus lors de cette visite plus économique que politique. »

Ensuite, entre Ouattara et Sarkozy, les liens deviendront de plus en plus étroits. « Quand Sarkozy était ministre de l’Intérieur, avec Cécilia, ils ont reçu le couple Ouattara à plusieurs reprises, précise Antoine Glaser. Et depuis qu’il est devenu président en 2007, Ouattara est passé prendre l’apéro à l’Élysée au moins quatre ou cinq fois », affirme encore le journaliste.

En août 2011, le président Sarkozy se repose dans la villa appartenant à la famille de sa nouvelle épouse, Carla Bruni, au Cap Nègre sur la Côte d’Azur. Il fait une exception à leur isole- ment estival pour le couple Ouattara, qui est reçu à dîner. Le 25 janvier 2012, le président Ouattara est invité en visite d’État en France. Toute la pompe républicaine lui est réservé : la garde républicaine à cheval accompagne le couple de son arrivée aux Invalides, après un transport par hélicoptère depuis l’aéroport, jusqu’à son hôtel. Pour le Nouvel An 2013, c’est au tour de Nicolas et Carla Sarkozy d’être reçus, en privé, par les Ouattara dans leur splendide propriété de bord de mer, à Assinie, un petit paradis situé quelques dizaines de kilomètres à l’Est d’Abidjan. Cette intimité ne s’est jamais démentie, même dans les mauvais moments. Sous le choc de sa défaite électorale du 6 mai 2012, Sarkozy voit un seul chef d’État accourir à l’Élysée pour le réconforter : Alassane Ouattara. D’après Alpha Condé, le président de Guinée-Conakry, Ado n’a tout de même pas fait le voyage pour rien... Condé s’indigne de n’avoir toujours pas reçu les 5 millions d’euros que la France lui a promis. Alors que, affirme-t-il dans le magazine Challenge, Alassane Ouattara « qui a rendu une visite privée à Sarkozy au lendemain de sa défaite, serait reparti avec 150 millions ». Le président guinéen ne sera démenti par personne.

De la même façon, les deux hommes laissent libre cours aux déclarations incendiaires d’El Hadj Abou Cissé, régulièrement reproduites par la presse ivoirienne. Dans son pays, cet homme intenable a la réputation de tout savoir de l’intimité de Ouattara. Comme il l’a souvent raconté, tel le griot de la saga Ado, il est son oncle, non par le sang, mais « à l’africaine ». Sa sœur, Nabintou Cissé, mariée à un Burkinabé – l’oncle biologique de Ouattara – vivait à Dimbokro, en Côte d’Ivoire, et elle se serait vue confier le petit Alassane Dramane lorsqu’il était devenu orphelin de mère. D’après lui, Il serait venu au monde, dans le village de Sindou, au Burkina, en décembre 1941 – et non à Dimbokro, ou à Kong, en Côte d’Ivoire, comme il est porté sur un second acte de naissance, falsifié pour les besoins de l’élection de 1995 – où il a été élevé jusqu’à ce que son père vienne le récupérer, à l’âge de six ans. Ce qui expliquerait qu’il n’y ait pas trace de la jeunesse de Ouattara en Côte d’Ivoire, puisqu’il a suivi sa scolarité et ses études à Ouagadougou, au Burkina, puis, grâce à une bourse, aux États-Unis, ainsi que ses débuts professionnels, sous nationalité burkinabé, loin de la Côte d’Ivoire. « Tout Ivoirien fait en permanence référence à son village, y retourne souvent, et y construit sa maison », disent les adversaires de Ouattara. « Lui ne le fait pas, parce qu’il ne le peut pas. »

(...) Déchaîné depuis le transfert de Gbagbo à La Haye, qu’il trouve honteux, il ne cesse d’attaquer publiquement celui qu’il appelle « le mendiant d’Abidjan ». Laurent Gbagbo connaît depuis long- temps Abou Cissé, sans l’avoir jamais fréquenté.

[Laurent Gbagbo] Je ne crois pas qu’un autre aurait agi avec autant de brutalité. Sarkozy, c’est quelqu’un qui n’a pas de recul sur les événements. Je me souviens d’une interview que j’ai donnée au journal Le Figaro, le 27 janvier 2011 en pleine crise post-électorale. Il m’a téléphoné le lendemain, très énervé, comme si je m’étais adressé directement à lui, pour me répondre... Si j’avais voulu lui parler, je l’aurais fait. Ce n’était pas mon intention, mais il ramène tout à lui. J’avais le sentiment qu’il traitait tout ce qui concernait la Côte d’Ivoire comme une affaire personnelle, privée...

Il était l’ami de Ouattara, et il ne m’aimait pas, je l’ai toujours su. Je lui avais fait l’affront de ne pas accepter son invitation au sommet France-Afrique de juin 2010 à Nice, et aux festivités du 14 Juillet « pour fêter le cinquantenaire des indépendances » (quelles indépendances ?) africaines, avec défilé des troupes africaines sur les Champs-Élysées. Je suis le seul président africain qui manquait à l’appel. Il s’est vexé. C’est qu’il ne prend pas le temps de réfléchir. J’avais mes raisons : comment se fait-il que soient invitées des troupes ivoiriennes et un président qui sont accusés par les Autorités françaises d’avoir à Bouaké, en novembre 2004, provoqué la mort de neuf soldats français dans un bombardement. Qu’on m’explique ! L’armée française, elle, a massacré des dizaines de manifestants civils dans les heures qui ont suivi dans les rues d’Abidjan. Nous avions donc à avoir quelques discussions, et à faire quelques mises au point, avant d’aller parader à Paris. L’incohérence de Sarkozy m’a étonné. C’était une raison supplémentaire d’avoir ma peau.

 

Laurent Gbagbo et François Mattéi, Pour la vérité et la justice, p. 232 et suite.

 

Source: AEUD.INFO

dimanche, 01 septembre 2013

INTERVIEW DE LEANDRE SAHIRI: «C’EST UNE ABOMINATION QUE D’IGNORER LE CODE NOIR»

 

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Léandre Sahiri est professeur de Littérature, critique littéraire, et écrivain intéressé spécifiquement par la promotion des valeurs humaines. Titulaire d’un Doctorat ès Lettres de l’Université de la Sorbonne (Paris), il a enseigné la littérature française, les techniques d’expression écrite et orale, la littérature francophone…, dans plusieurs établissements et institutions en France, en Côte d’Ivoire et au Canada. Précédemment, il a été Chercheur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), au Canada, et Enseignant à l’Université de Cocody et à l’ENA d’Abidjan, en Côte d’Ivoire... Il a collaboré à de nombreux journaux, magazines et revues. Actuellement, il est Directeur de publication du journal libre et indépendant « Le Filament » et l’auteur de divers articles, préfaces et livres, dont « Le Code noir de Louis XIV » publié aux Editions Menaibuc à Paris. Léandre Sahiri est interviewé par le journaliste Serge Grah.

«Le code Noir de Louis XIV» est le titre du livre que vous venez de publier aux Editions Menaibuc en France. Et, vous dites dans l’avant-propos: «Je rêvais d’écrire ce livre». Quel est l’enjeu qui sous-tend la publication de cet ouvrage ?

Léandre Sahiri : L’enjeu qui sous-tend la publication de mon livre « Le Code Noir de Louis XIV » comporte un triple aspect. Le premier aspect, c’est que beaucoup d’Africains se demandent souvent pourquoi, malgré ses richesses incommensurables l’Afrique va mal et demeure sous-développée ? On entend souvent les gens se demander pourquoi les Noirs sont généralement les plus défavorisés dans la vie ? Et puis, beaucoup d’entre nous s’adonnent à l’autodestruction, allant jusqu’à conforter les autres dans leurs préjugés de mépris sur les Noirs. Par ailleurs, quelles que soient leurs zones de vie et leurs valeurs intrinsèques, quels que soient leurs degrés de réussite, les Noirs sont vilipendés, brimés, dénigrés, discriminés… pourquoi ? Les Noirs n’ont pas la force de construire ensemble dans leurs riches diversités, ni d’entreprendre ensemble dans la complémentarité, ni de vivre ensemble dans le respect des uns et des autres ; de même, nos organisations ne sont ni manifestes, ni fiables, pourquoi ? Sommes-nous maudits, à jamais condamnés ? Comment faire et que faire pour nous en sortir, pour ne pas laisser perdurer ces états de servitude ? Etc. Moi, en tant que chercheur, j’ai mis tous mes efforts à trouver des réponses à ces interrogations. Et c’est après avoir lu le Code Noir que j’ai trouvé quelques éléments de réponse à nombre de ces questions brûlantes... Le deuxième aspect, c’est que, en Occident circule une thèse selon laquelle, seuls les Africains sont responsables de la « traite négrière ».

Que disent  les tenants de cette thèse?

Léandre Sahiri : Pour les tenants de cette thèse, ce sont les Africains qui ont vendu leurs frères et, que les Européens n’ont eu, au bout du compte, qu’un rôle exclusivement passif. On va même quelques fois jusqu’à mettre sur le même plan, l’esclavage que pratiquèrent jadis les Africains, les trafics négriers que développèrent les Arabes, et le commerce triangulaire (réglementé par le « Code Noir ») qu’instituèrent les Européens, en englobant les trois, sous le même vocable : la traite. Et qui, dit-on, avec chiffres à l’appui, a généré plus d’esclaves et a été plus horrible que la traite européenne. Il s’agit là, comme dit Serge Bilé, d’un « révisionnisme dangereux » qui n’a pas manqué de susciter ma curiosité et qui m’a fait penser qu’on n’a pas encore tout dit sur l’esclavage, du moins qu’il restait encore des zones d’ombre à éclairer... Le troisième aspect concerne l’abolition de l’esclavage et sa commémoration. Le bicentenaire de l’abolition de l’esclavage, le 10 mai dernier, a donné lieu, ici et ailleurs, à de multiples commémorations et célébrations. Vous savez aussi que l’abolition de l’esclavage en 1886, était censé marquer l’avènement de la réintégration des « hommes et femmes de couleur » dans la famille humaine d’où ceux-ci avaient été éjectés, plusieurs siècles durant, par l’esclavage, qui fut institutionnalisé, réglementé par le Code Noir promulgué en 1685 par Louis XIV, Roi de France. Cependant, force est de reconnaître que, malgré cette abolition, l’esclavage, demeure encore de nos jours une réalité. En effet, des millions d’enfants, d’hommes et de femmes en sont encore victimes à travers le monde, sous des formes diverses.

C’est donc là ce qui vous a poussé à écrire «Le Code Noir de Louis XIV»?

L S : En effet, l’intérêt de mon livre c’est de faire connaître le contenu du Code Noir, pour comprendre notre humaine condition, pour appréhender les subtilités des relations Nord/Sud... En fait, il s’agit de montrer comment et pourquoi le Code Noir a été conçu. Il s’agit également et surtout d’en dévoiler la face cachée et de mettre en lumière ses incidences et ses influences dans nos vies quotidiennes aujourd’hui.

Alors, qu'est-ce donc que le Code Noir, dans ses principes et dans son fonctionnement?

L S : Le Code Noir est un recueil de lois. En un mot, une réglementation. Et cette réglementation concerne spécifiquement l’esclavage des Africains noirs. Elle comporte, à sa base, un principe clair et précis : « les gens de couleur et plus précisément les gens à la peau noire doivent être, pour toujours et partout, vus et traités comme des biens meubles transmissibles et négociables » (Article 44). Autrement dit, dès lors qu’on est un homme de couleur, comme ils disent, on n’est ni plus ni moins qu’un objet dont les Occidentaux peuvent et doivent disposer, à loisir, pour leurs commodités et leurs besoins. C’est ce principe-là du Code Noir qui a sous-tendu la traite négrière, la colonisation, et qui aujourd’hui sous-tend la Françafrique.

Quel intérêt y avait-il à codifier l’esclavage des Noirs?

L S : C’est que le Code Noir constitue le socle pour faire des Noirs, en toute bonne conscience, les outils de travail, les instruments de production, les produits marchands des Français. Il a été promulgué, pour qu’il existe désormais, à l’image de la Bible ou du Coran, un document de référence incontournable, qui institutionnalise l’esclavage des Noirs. Le Code Noir a donc été conçu comme un document juridique qui rend légitime et normal le commerce des Noirs, étant donné que le Noir est défini, dans le Code Noir, d’abord comme une chose domestique et ensuite comme une marchandise. Et donc, comme tout objet de commerce, le Noir pouvait être soumis aux lois du marché. Codifier l’esclavage légiférait que, dès lors, il n’y a ni crime, ni délit au négoce des Noirs.

Dans quel contexte historique et politico-économique « le Code Noir » a-t-il été rédigé?

L S : Les raisons sont d’abord d’ordre économique. On sait qu’après avoir bâti de toutes pièces et de toute beauté le Château de Versailles et l’Hôtel des Invalides, après les multiples guerres pour étendre la suprématie de Louis XIV sur le monde, la situation économique de la France était bien critique et, partout en France, il y avait la misère et des révoltes. Et, c’est justement cela qui a conduit les Français, non seulement à promouvoir, à une très grande échelle, le commerce triangulaire des esclaves noirs, mais aussi et surtout à l’organiser et à le codifier. Car, après étude, l’on a trouvé que c’est là que résidait véritablement le salut de la France. Jean Baptiste Colbert disait, à juste titre : « Il n’y a aucun commerce dans le monde qui produisît tant d’avantages que celui des Nègres. Il n’est rien qui contribuerait davantage à l’augmentation de l’économie que le laborieux travail des nègres »...

Est-ce seulement pour des raisons économiques qu’on a eu besoin de réglementer le commerce des Noirs?

L S : Bien sûr que non ! A ces raisons commerciales évidentes, s’ajoutent d’autres raisons d’ordre démographique : il s’agissait à cette époque de limiter la puissance des Noirs, laquelle puissance résultait de leurs ressources incommensurables, de leurs activités débordantes et de leurs grandes forces de travail. En effet, à cette époque, les Africains étaient trois fois plus nombreux que les Occidentaux. Il y avait donc une puissance latente présageant la suprématie des Noirs sur les Blancs durant plusieurs siècles. On avait donc perçu cela comme une menace, voire un péril. Le professeur Elikia M'Bokolo a démontré clairement qu’au début du commerce triangulaire, l'Afrique n'était pas un continent inférieur à l'Europe. M'Bokolo a aussi démontré que l'ordre mondial de cette époque n'était pas une donnée naturelle, mais historique et culturelle. De ce fait, il est impossible de nier que la déstructuration provoquée par l'esclavage a été très grave et très profonde, et d’ailleurs, les conséquences sont encore visibles aujourd'hui... Et puis, aux considérations commerciales et aux préoccupations d’ordre démographique dont je viens de parler, s’ajoute également les préoccupations d’ordre politique : le souci capital de renforcer le pouvoir central, d’étendre le pouvoir de Louis XIV sur le monde entier. Il y a aussi des raisons d’Etat, à savoir : garantir la sécurité publique par la suppression des révoltes, des attentats et insurrections fomentés par les « Nègres marron » et quelques Noirs instruits dans la langue et la culture françaises. Et puis, il y a enfin les raisons religieuses : le préambule et les dix premiers articles du Code Noir tendent à proclamer et à imposer la primauté, voire la prééminence de l’église catholique, apostolique et romaine en France et dans le monde.

Que pensez-vous des arguments bibliques auxquels certains évêques et prêtres se sont référés pour légitimer l’esclavage?

L S : Ces arguments n’ont aucun fondement, quoique s’appuyant sur la Bible. Il faut préciser que les évêques de l’époque étaient non seulement nommés par le Roi, mais aussi et surtout, ils étaient à la charge du Roi et donc acquis, par redevance, à sa cause. De plus, leur niveau d’instruction était tel qu’ils n’avaient pas assez d’éléments pour s’élever au-dessus de certaines contingences intellectuelles ; par exemple, ils se trouvaient incapables d’expliquer ce que signifie « être fait à l’image de Dieu ».

Vous parlez du «Code Noir» comme d’un document important à connaître absolument pour la libération mentale du Noir. Et, vous dites même que c’est une abomination que de l’ignorer…

L S : C’est vrai que c’est une abomination que d’ignorer le Code Noir. Parce que l’ignorance du Code Noir favorise la continuité, voire la pérennité de l’esclavage, ne serait-ce qu’au plan mental. C’est pourquoi, de mon point de vue, nous devrions, tous et toutes, absolument connaître le Code Noir, afin d’enrayer de notre mental le complexe d’infériorité pour les uns et le complexe de supériorité pour les autres. Il faut absolument connaître le Code Noir afin de tuer en nous les germes du racisme, du larbinisme, de la dépréciation et des discriminations de tous genres. En effet, c’est notre ignorance du Code Noir qui nous maintient dans des situations de défavorisés, de sous-hommes. C’est notre ignorance du Code Noir qui justifie, pour nombre de Noirs, le mépris d’eux-mêmes, au point d’en arriver à se détester et à s’autodétruire. Autant j’ai compris que ce n’est pas confortable d’ignorer ce que d’autres savent, autant je déplore qu’il ne soit pas du tout fait cas du Code Noir dans la plupart de nos programmes et manuels scolaires...

Pensez-vous que le destin de l’Afrique aurait été différent si les Africains avaient eu depuis longtemps connaissance du Code Noir?

L S : Bien sûr que oui ! Le destin de l’Afrique aurait été totalement différent si les Africains avaient, depuis longtemps, eu connaissance du Code Noir. Parce que tout simplement les rapports entre Nord et Sud auraient été différents, on aurait instauré un autre type de relation entre la France et l’Afrique que le commerce triangulaire ou la colonisation, etc.

Qu’est-ce qui explique le lourd silence des descendants d’esclaves et des Africains au sujet du Code Noir?

L S : Simplement parce que le Code Noir est un document qui a été longtemps tenu secret. Car, comme le dit le professeur Louis Sala-Molins, « c’est le texte le plus monstrueux que l’histoire ait jamais produit ». De ce fait, il a généralement circulé sous manteau ; on parle à ciel ouvert du Code Napoléonien, du Code de la nationalité, mais pas autant du Code Noir, eu égard à sa nocivité. On a même bien souvent tenté de noyer le poisson dans l’eau, par exemple en créant un parfum de luxe dénommé « Code Noir »... Par ailleurs, il faudrait savoir la part très importante prise dans l’esclavage des Noirs par l’Eglise qui devait « inculquer aux Noirs la soumission et la subordination sous prétexte de recevoir en échange le paradis céleste ». Il ne faut pas non plus perdre de vue les missions de pacification ou de civilisation pour soi-disant sortir les Noirs de la sauvagerie et de la barbarie, étaient, en réalité, destinées à perpétuer l’esclavage et éviter toute velléité de prise de conscience et toute initiative de révolte des Africains contre le système de l’esclavage des Noirs.

Pourquoi avoir choisi le genre dramatique pour poser ce problème?

L S : La plupart des textes sur le Code Noir sont des essais ou des discours. Or, comme je l’ai dit dans l’Avant-propos, je rêvais de faire quelque chose de différent. C’est non seulement l’une des originalités de mon œuvre, mais c’est d’abord et avant tout un choix idéologique et esthétique. En effet, j’ai choisi le genre dramatique, parce que, pour moi, le théâtre est primordial. Le théâtre, dans toute sa splendeur, a un pouvoir majestueux, comme le cinéma, de nous renvoyer des images fortes pour nous faire percevoir la réalité des choses, des êtres et des faits. Le théâtre a la magie des images qu’on a peine à rendre dans un roman ou dans un essai. Et puis, le théâtre, c’est le point de rencontre entre le réel et l’imaginaire, c’est un art total, en tant que prolongation et synthèse de tous les arts, notamment la peinture, la décoration, la chorégraphie, la danse, la musique, la mimique, la gestuelle, etc.

A quoi correspond le fait de faire tenir les rôles des personnages noirs par des personnages blancs et vice-versa?

L S : Pour moi, une œuvre littéraire n’est jamais vraiment achevée. Je veux laisser la liberté au metteur en scène d’approfondir le texte et d’y apporter les innovations comme celles-ci qui sont parfois osées certes, mais nécessaires pour produire un spectacle original, grandiose, prodigieux, à la seule condition de ne pas trahir les idées de l’auteur. Et puis, au-delà de cet aspect purement chorégraphique, faire tenir les rôles des personnages noirs par des personnages blancs et vice-versa vise à donner une dimension cathartique à mon œuvre, c'est-à-dire la fonction de nous libérer des tensions psychiques, des complexes, des frustrations, des choix inconscients, etc. En d’autres termes, il s’agit, comme dit un des personnages de la pièce, en l’occurrence le propriétaire d’esclaves Willie Lynch, de savoir ce que les uns « éprouveraient eux-mêmes dans une situation d’esclavage ». Et puis, je me réfère à cette citation de Marivaux dans L’Île des esclaves : « Eh bien ! Iphicrate, on va te faire esclave à ton tour ; on te dira aussi que cela est juste ; et nous verrons ce que tu penseras de cette justice… Quand tu auras souffert, tu sauras mieux ce qu’il est permis de faire souffrir aux autres… ».

Au-delà de tout ça, quel message voulez-vous adresser aux lecteurs?

 L S : Je voudrais préciser que mon intention n’est nullement de dresser les Noirs contre les Blancs ! Il ne s’agit pas non plus de blanchir ni d’innocenter les Africains, en ce qui concerne l’esclavage et la situation de misère que vit aujourd’hui l’Afrique ; car, nul ne saurait nier que les Africains ont effectivement pratiqué l’esclavage ou le servage, comme tant d’autres peuples de la terre… En outre, nul ne saurait nier la part de responsabilité des Africains dans la mauvaise gouvernance, les détournements des deniers publics, la corruption des régimes au pouvoir, les retournements de veste, les fraudes électorales, les rebellions, les génocides et autres guerres tribales qui, soit dit en passant, sont loin de nous honorer... J’ai écrit ce livre pour inviter à parler de ce document plus ou moins tabou, Le Code Noir, à en débattre pour combattre le mensonge, l’ignorance, la discrimination, les complexes, et surtout afin de situer les responsabilités des uns et des autres… Mon objectif, c’est aussi de faire saisir la racine profonde du mépris terrible que certaines personnes portent sur les autres, ou que d’autres personnes se portent sur elles-mêmes, au point de se sous-estimer, de se détester, de se haïr, de s’abandonner au fatalisme, de vouloir changer de peau. Mon souhait, c’est, par-dessus tout, de contribuer, à mon humble niveau, à réveiller les consciences, ainsi que de participer à l’édification d’une humanité nouvelle, débarrassée de toutes les affres des idéologies négatives, néfastes.

 

Interview réalisée par Serge Grah, Journaliste - Correspondant DirectAbidjan (Côte d'Ivoire)

serge.grah@directabidjan.com.

Article rédigé le 31/03/2008.

 

Contact: lefilament@hotmail.com

www.lefilament.info

www.menaibuc.com

Avant-propos


Je rêvais…

 

Je rêvais d’écrire un livre

Un livre sur l’esclavage,

Mais un livre

Qui ne soit pas un ouvrage

De plus ou de trop sur l’esclavage.

 

Je rêvais d’écrire un livre

Mais un livre blanc

Qu’on ne puisse pas lire

Sans broyer du noir.

 

Je rêvais d’écrire un livre

Mais un livre noir

A faire passer des nuits blanches.

 

Je rêvais d’écrire un livre

Mais un livre à la puissance d’un jet d’eau

Une eau bien froide reçue en plein sommeil

Sur le visage.

 

Je rêvais d’écrire un livre

Mais un livre différent

Qui nous force  à accepter nos différences.

 

Je rêvais d’écrire un livre

Mais un livre de vie

Qui incite à célébrer le deuil

Le deuil de nos complexes.

 

Je rêvais d’écrire un livre

Mais un livre sur la bonne conscience

Pour lever le voile de nos inconsciences.

 

Je rêvais d’écrire un livre

Un livre-miroir

Qui soit le reflet

Mais le reflet fidèle de notre histoire

Notre histoire commune.

 

Je rêvais d’écrire un livre

Mais un livre-lumière

Plus étincelant que le soleil et la lune

Pour éclairer la lanterne

Des peuples calés

Dans le cachot des ténèbres.

 

Ce livre,

Le voici :

« Le Code Noir de Louis XIV »

Une pièce de théâtre en quatre actes.

 

A vous, maintenant, de la lire jusqu’au bout et d’en juger…

 

Léandre Sahiri

 

Titre : Le Code Noir de Louis XIV

Auteur : Léandre Sahiri

Editeur : Menaibuc

ISBN : 978-2-35349-038-7

dimanche, 09 octobre 2011

LE MAL-ETRE SPIRITUEL DES NOIRS DE TIBURCE KOFFI: UN APPEL A LA RENAISSANCE SPIRITUELLE DE L'AFRIQUE NOIRE

 

TIBURCE KOFFI.jpg

Cette analyse critique de l'ami Etty Macaire relative à la toute nouvelle oeuvre de l'écrivain Tiburce Koffi (photo), dont je partage assez rarement les thèses, est excellente. Elle m'a tout simplement séduit. Je ne pouvais pas manquer de vous la faire partager. Bonne lecture!


Tiburce Koffi vient de publier chez NEI-CEDA, un essai : Le mal-être spirituel des Noirs. Un livre qui va faire date et fouler la rate. Le thème est d'une extrême délicatesse : la spiritualité des noirs. Le projet philosophique de l'écrivain ivoirien  est vaste. Il interpelle nos consciences d'Africains de cette Afrique éclopée, qui tâtonne encore pour  se comprendre. L'essayiste, sur un ton satirique, commence par stigmatiser les errements de la société africaine moderne. Il fustige sa tendance à l'oisiveté, son goût maladif pour l'argent facile, sa paresse impénitente, son accoutumance à l'insalubrité, sa servilité atavique, son incroyable naïveté. La plume du penseur se veut inquisitorial, impitoyable, féroce même. Logique : il fallait au préalable faire « l'état des lieux ».

De quelle « mal » souffre l'Afrique noire? Telle est la problématique qui sous-tend le discours de l'auteur. Elle n'est pas nouvelle et ce ne sont pas les diagnostics qui ont manqué. Le constat est que le mal persiste et s'exacerbe. « C'est que le mal ne se trouve peut-être pas où l'on croyait l'avoir localisé ; c'est qu'aussi, la nature de ce mal a sans doute échappé à l'intelligence des soigneurs faussant ainsi le diagnostic » (P18) lance Tiburce. Son diagnostic à lui est tout autre : si l'Afrique a du mal à décoller, si l'Afrique (surtout noire) patauge encore dans les périphéries du monde évolué, c'est parce qu'elle est sevrée d'une spiritualité sienne. L'islam et le christianisme dont elle se nourrit (vainement d'ailleurs) ne sont que de malheureuses béquilles spirituelles. Selon sa vision, l'Afrique se porterait mieux si elle n'avait pas, de gré ou de force,  sacrifié sa tradition spirituelle, l'animisme (le bossonisme, dira JM Adiaffi)  au profit de ces deux religions, cause, pourtant, des plus grandes tragédies de l'histoire : « Religions de conquête, l'islam et le christianisme ont dépouillé les Noirs de leur spiritualité » (P.93).   De ce fait, l'Afrique noire a perdu son âme et ne saurait en conséquence connaitre le progrès. Car« c'est connu : un peuple privé de sa spiritualité devient fragile et manque de confiance en soi ; il devient un peuple dont l'imaginaire est étouffé, un peuple stérile donc... » (P.93). Il est venu le temps, semble dire l'auteur, d'envisager une thérapie spirituelle : « c'est une véritable opération d'ajustement spirituel que devront s'atteler les Africains, s'ils veulent sortir de leur état de dépendance choquante» (P.145). Par ailleurs, notre essayiste, accuse : « ...la traite négrière n'aurait jamais été possible, ou du moins, elle n'aurait pas connu l'ampleur que les témoignages oraux et les livres ont décrite, sans la complicité des Africains à l'expansion de cette odieuse pratique. Oui, les Africains ont vendu les leurs aux Blancs » (P.99). Pour notre philosophe, tant que ce terrible péché historique n'est pas avoué, reconnu et exorcisé, l'Afrique ne connaitra ni paix, ni progrès. Telle est la substance du propos de Tiburce Koffi.

Polémique, le livre l'est en effet. Et à dessein ! Certaines  des thèses de Tiburce Koffi frisent la provocation et parfois l'outrance. L'Afrique serait-elle devenue meilleure si elle était restée fidèle à sa religion sienne qui est l'animisme ?  Interrogation utile et pour cause. Il y a des tribus en Afrique qui ont su conserver leur pureté spirituelle ; elles sont paradoxalement encore arriérées. Les bamiléké au Cameroun, les adeptes du vodou au Bénin, les pygmées en Afrique centrale, les Massaïs de Burundi, les Fang de la forêt équatoriale de l'Afrique centrale, les indigènes des Caraïbes, peuples jaloux de leurs pratiques spirituelles séculaires sont, économiquement et technologiquement, des peuples très peu évolués. Une autre interrogation : l'animisme est elle une religion spécifiquement africaine ? Nous croyons intuitivement que tous les peuples sont intrinsèquement animistes. Les grandes religions actuelles me semblent une sublimation, une transcendance de l'animisme. La question mérite d'être approfondie.

Tiburce Koffi soutient à la page 142 également que le christianisme est une religion des Occidentaux (« A la question du salut des âmes, l'Asie répond par les solutions pensées par Bouddha, les peuples du monde arabe et du Moyen Orient par les enseignements de Mahomet ; l'Occident par ceux de Jésus Christ »). Cette affirmation est discutable, car le christianisme est né au Moyen Orient, plus prés de l'Egypte et de l'Afrique du nord et bien loin de l'Europe. Il a fallu attendre 15 ans après la mort de Jésus-Christ pour voir l'évangile être prêchée en Europe. Ainsi, le christianisme est une religion d'emprunt autant pour les Occidentaux que pour les Africains.

Je reproche à cet ouvrage son trop plein d'émotivité empressée. Des citations de certains noms (des compatriotes, des « frères » africains p 38, la personne qui me tient ce discours p 40, un ami qui vit aux Etats-Unis p 57, l'un de mes oncles p 69, mon amie Caumaueth p84) et les propos qui leurs sont prêtés relèvent de la complaisance. Je me garderai d'évoquer tous les sempiternels cris de fureur de l'auteur, dans le style qu'on lui connait, contre Laurent Gbagbo et son régime comme si nous étions dans un belliqueux pamphlet. Une véritable métaphore obsédante ! En outre, je m'étonne que Tiburce Koffi après avoir dit : la Négritude « a vécu, et nous devons en faire le deuil définitif...il n'existe aucun groupe humain à n'avoir pas connu d'âge d'or » puisse comme un Senghor exalté chanter de sa plume enchantée cette Afrique d'hier que nous aurions « trahi » (P. 65), cette Afrique où  le travail est déifié, où l'écologie est sacralisée, où le silence et la justice sont cultivés. Le paradis quoi ! Oubliant ainsi que c'est cette même Afrique d'hier, cette Afrique qu'il a crucifiée, qui, selon ses dires, a vendu ses enfants (P.99- 102) aux Blancs qu'il est entrain de célébrer. L'Afrique d'hier, il ne faut pas en rougir, c'est aussi les sacrifices humains, l'assassinat du dixième enfant, les rapts de femmes, les funérailles interminables, la mauvaise gestion du temps, la superstition, la phallocratie, l'excision, etc.

Au-delà de ces quelques « réserves », Le Mal-être spirituel des Noirs est une superbe invite à la repentance et au réveil. Loin des sentiers battus, l'essayiste avec une audace arrogante brise des tabous, trouble des sommeils sacrés, s'engage sur des voies interdites. Le rôle de l'intellectuel, n'est-ce pas de fendre la brousse pour tracer un nouveau chemin au peuple et faciliter sa marche vers l'avenir ? C'est à cet exercice périlleux que l'écrivain s'essaie dans cet essai.

Celui qui a l'habitude de lire Tiburce Koffi, comprendra aisément que cet essai est un approfondissement  de la plupart de ses réflexions éparpillées dans ses contributions et autres ouvrages. L'impasse spirituelle de l'Afrique, à coup sûr,  hante l'esprit du créateur depuis des décennies. Il lui a fallu qu'il la crache comme dans une séance d'exorcisme pour se dépêtrer de ses angoisses en vue d'être en paix avec lui-même. Le grand mérite de Le mal-être spirituel des Noirs de Tiburce Koffi est qu'il ouvre des pistes fécondes de réflexions  dans la quête effrénée des racines du mal qui ronge l'Afrique noire. L'écrivain ne prétend pas proposer des solutions miracle pour sortir l'Afrique noire de la fange du sous-développement. Son but est de soulever des questions, susciter des réflexions, faire douter, choquer même. L'on ne manquera pas de pointer du doigt sa propension à accabler l'Afrique de tous les péchés. Doit-on parler d'auto-flagellation et d'auto-culpabilité ? Que non ! Ce qu'il veut est que l'Afrique se regarde en face ; car, la puanteur vient de nos dents cariées. Que l'Afrique quête ses chemins nulle part ailleurs qu'en elle-même. Une exhortation à l'introspection en somme.

Malgré la faiblesse de la documentation (voir « les livres cités » à la page 179) par rapport à l'ampleur de la question spirituelle africaine, cet essai de Tiburce Koffi est « un coup de semonce assourdissant et majestueux qui (va)  mettre en branle toutes les énergies productives de la race ». Autant l'ouvrage est riche en questionnements autant il ébranlera des convictions établies. Une chose est sûre : il fait partie des livres qui, après lecture, vous habitent, vous hantent, vous obligeant ainsi à philosopher.


ETTY Macaire

Critique littéraire

ethimacaire@yahoo.fr

jeudi, 23 décembre 2010

LEANDRE SAHIRI: LETTRE OUVERTE AUX NOIRS QUI NE LISENT PAS


LEANDRE SAHIRI 2.jpg

Léandre Sahiri

Lettre ouverte

aux Noirs

qui

ne lisent pas

Editions Kasimex

Lisez ce livre, attentivement, entièrement. Offrez-le. Mettez-le à la disposition de toutes les personnes que vous aimez ou à qui vous voulez faire un beau cadeau. La lecture de ce livre leur fera tellement de bien que ces personnes vous témoigneront, tôt ou tard, leur reconnaissance. Les témoignages recueillis, les résultats déjà obtenus par les nombreuses personnes, hommes ou femmes, jeunes ou moins jeunes, qui ont eu la primeur ou le privilège de lire ce livre sont un garant sûr que ce livre plaît, dérange et instruit.

___________

L'auteur, Léandre Sahiri est professeur de littérature, critique littéraire et écrivain. Il a collaboré à de nombreux journaux, magazines et revues. Il a déjà publié plusieurs livres dont La victoire par la voie des urnes (essai) ; Contes d'actualité (recueil de contes) ; Les obsèques de Bahi Oromé (théâtre) ; Le Code noir de Louis XIV (théâtre) ; Jonathan Livingston le goéland (roman traduit de l'anglais) ; Monica ou De l'injustice de la justice (roman) ; Accusations (poèmes), etc.


EAN : 9782847160055                     ISBN : 978-2-84716-005-5

14:04 Écrit par Fernand AGBO DINDE dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : côte d'ivoire, livre, léandre sahiri, lettre ouverte aux noirs qui ne lisent pas | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | Pin it! |  Imprimer | | |

mercredi, 26 mai 2010

"LOUVERTURE EST RESSUSCITE..."

JOSUE GUEBO.jpg

Pour vous, l'interview de Josué GUEBO, auteur de L'or n'a jamais été un métal , un livre de poésie de 103 pages.

Henri N’KOUMO: Vous êtes présent dans le paysage littéraire ivoirien depuis plusieurs années. Cependant, vous n'êtes pas toujours connu du grand public. Qui est Josué Guébo ?

Pas connu du grand public ? C’est un sort que je partage avec d’illustres devanciers. On le sait, la littérature en Côte-d’Ivoire n’est pas une garantie de célébrité. On n’a pas à s’en plaindre. Je suis Josué Guébo, poète et auteur de « L’or n’a jamais été un métal », un texte paru il y a quelques mois aux éditions Vallesse. En 2000, un jury m’a fait l’honneur de me décerner la première place du concours national de poésie initié par l’Association des Ecrivains de Côte-d’Ivoire, pour mon texte intitulé « Noel, un fusil nous est né ». En 2007, double manuscrit d’or, avec mon poème « C’était hier » et ma nouvelle « Confidences d’une pièce de 25 F », primés et publiés en un ouvrage collectif sous le titre de « Ecrire pour la paix ».


Henri N’KOUMO : "L'or n'a jamais été un métal" est-il le résultat d'une longue maturation ou est-ce un texte écrit d'un jet?

Le livre est composé de quatre parties. Certaines sont le fruit d’un jet unitaire et d’autres plutôt des mosaïques, réalisées sur un temps relativement étendu. La pièce « L’or n’a jamais été un métal » qui donne son titre à l’œuvre est le fruit d’un long cheminement. Ce qui n’est pas le cas d’un fragment comme « sept et deux font soixante quatre », qui reste l’expression d’un jet, juste retouché à quelque chose près. Mais c’est certain que même un texte écrit d’un seul jet porte toujours la marque d’une maturation larvée.


Henri N’KOUMO : Le souffle poétique mis en branle dans "L'or n'a jamais été pas un métal" est comme retenu: les vers sont brefs, vous gardez prisonnière votre parole, vous optez pour une économie de mots...

C’est un choix d’écriture. La marque d’une poétique individuelle, évolutive, dynamique et donc susceptible d’être fécondée. Il y a qu’à un moment du cheminement on perçoit que la suggestion est première sur la démonstration en poésie. Ce caractère allusif me parait appeler une quête permanente de l’ellipse, non pas pour emprisonner la parole mais pour encaserner le terme. Un mot n’est jamais aussi explosif que comprimé ! Le paradigme stylistique qui a donc présidé à la naissance de « L’or n’a jamais été un métal » est imprégné de trois évidences: d’abord que le mot n’est jamais qu’un « civil » de façade. Deuxièmement qu’il faut rendre le mot à une sorte de grande muette lexicale pour le réconcilier avec la force de l’ordre suggestif. Troisièmement que le champ de l’allusion reste la seule et unique fréquence d’émission du discours poétique.


Henri N’KOUMO : Avez-vous des affinités, du point de vue de l'écriture ou de la pensée, avec certains auteurs d'ici ou d'ailleurs?

Je suis un communiant tardif à la messe surréaliste. Et puis il y a ensuite une fascination pour Césaire, Zadi Zaourou, Bohui Dali, Joseph Anouma, René Depestre, Kokoun Lares, Tati-loutard, Grobli Zirignon et Séry Bailly. Le dernier cité, sans être officiellement un auteur de textes poétiques est pour moi, avant tout, un poète implicite à qui, je pense, mon écriture doit un nombre importants de ses accents. Hors de la sphère négro-africaine, je me dois principalement à Verlaine, à Prévert, à l’inévitable Hugo et au cher Baudelaire de nos années scolaires !

Henri N’KOUMO : C'est à votre initiative que les écrivains de Côte d'Ivoire consacrent un livre aux Haïtiens. Pouvez-vous nous dire un mot concernant cette initiative?

Une seule phrase peut résumer ma démarche, je la tiens du divin Césaire : « Un homme qui crie, n’est pas un ours qui danse ». Je crois qu’il y a eu autour d’Haïti depuis le 12 janvier 2010 des élans de solidarité véritable, mais aussi du folklore pur jus, sans sucre ni colorant. Or le drame en Haïti nous interpelle au moins à double titre. Premièrement, au nom de la solidarité universelle qui doit tous nous animer quand l’humanité souffre en quelque lieu que ce soit, mais aussi pour des raisons historiques. Haïti nous le savons, est la première née des Républiques du monde noir. Au plan symbolique, Haïti est ainsi le lieu où est contesté, de manière concrète, tout le bavardage de mythomanes comme Arthur Gobineau ou Paul Broca. Dans l’imagerie de l’histoire de l’émancipation, Haïti porte ainsi, depuis les origines, l’étendard du Noir. Chacun de ses succès est nôtre, chacune de ses chutes est nôtre. Nous ne pouvions pas nous taire, quand la terre tremblait en Haïti, surtout, nous ivoiriens. Je ne délire pas : Louverture est ressuscité et vit depuis un certain temps déjà en Côte-d’Ivoire, riche d’une expérience historique qui le rend invulnérable aux méthodes surannées de la prédation. Le Fort-de-Joux garde toute sa nocivité, mais les temps ont changé et les chaines même ont perdu la mémoire des chevilles de Louverture. Le texte collectif qui paraitra très bientôt est la marque de notre solidarité, voire notre identité, avec ce peuple qui comme dit le poète Alain Tailly, « nous ressemble et nous rassemble ».


Henri N’KOUMO : Avez-vous d'autres projets? Des titres en phase d'édition?

Je préfère communiquer sur des produits. Les projets je ne vois pas l’opportunité d’en parler. Un « produit » sort de mes forges ces mois-ci. L’œuvre est déjà réalisée. C’est un texte poétique qui parait simultanément en France, en Belgique en Suisse et au Canada et s’intitule « D’un mâle quelconque ». C’est un coup de boutoir à la tyrannie du mâle. Le mâle qu’il soit noir ou blanc, à bien y regarder, reste le plus vieux des esclavagistes !

Interview parue dans le magazine "Point de Lecture" N° 6, mai 2010.

00:31 Écrit par Fernand AGBO DINDE dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : côte d'ivoire, livre, josué guébo | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | Pin it! |  Imprimer | | |

mardi, 06 octobre 2009

UN LIVRE A T-IL INFLUENCE VOTRE VIE?


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Lu pour vous sur ABIDJAN TRIBUNE.

Un livre a-t-il influencé, voire changé votre vie ? Comment ? Nous avons posé cette question à des écrivains, des journalistes, des étudiants, etc. Ils nous ont aidés à établir ce constat : oui, un livre peut avoir un impact sur un individu au point de modifier le cours de son existence. Parfois de façon radicale.

Le livre procède comme d'un lieu vide qui lui a été obscurément aménagé pour réaliser ses prouesses. Celles-ci sont variées. Elles ont toutes les dimensions, toutes les formes, toutes les couleurs. L'impact peut être minuscule et mal discernable ou bien fracassant. Parfois, il s'apparente à une lente érosion. Ou bien c'est l'éclair, le déchirement. C'est du moins ce que pensent les personnes interrogées.

Henry N'koumo, critique d'art et, par ailleurs Directeur du Musée de Cocody, se rappelle avec émotion la lecture de Cahier d'un retour au pays natal de Césaire. " Ce livre m'a ébranlé par la force de ces images. Ces dernières sont porteuses d'émotions qui m'ont habité profondément... Il y a des livres comme ça, qui restent en soi ".

Le livre peut être plus héroïque encore : il trace les chemins d'une vocation ou il modifie un engagement. Marguerite Dago, lit passionnément le Livre de la vie de Sainte Thérèse d'Avila. Elle se convertie au catholicisme. Certaines personnes ont avoué ne trouver le courage de persévérer dans leur vie ou tout simplement dans leur métier qu'en puisant des leçons d'énergie dans les livres. Il en est ainsi de Yéo Sita, photographe. Elle a été éblouie par Martin Gray dont les livres influencent énormément son existence. A travers ceux-ci, elle a acquis " une maîtrise de soi et un optimisme sans borne... Ne pas s'apitoyer sur ses problèmes, mais plutôt les braver. Savoir écouter les autres et juger l'homme selon l'acte qu'il pose. "

Le livre remplit aussi bien souvent une mission de nettoyage. Il agit comme un éboueur. Il fait table rase. Il détruit les forteresses qu'une éducation a construites autour d'un individu. Ainsi le livre écarte-t-il les voiles et fait scintiller un paysage qui était là, déjà, mais qu'on ne voyait pas. Combien de chants de gratitude à un livre, rencontré au bon moment, et qui a percé, dans un destin, l'issue de secours, le tunnel de l'évasion n'attend-on pas entendu ici et là ?

Ambroise Favier, informaticien, a croisé sur son chemin Fragments d'un enseignement inconnu de P.D. Ouspensky. Son témoignage : " Il y est question d'un homme qui suivait un enseignement ésotérique de G.I. Gurdjieff. Le thème de cet enseignement est que l'être humain "dort" - même s'il se croit " réveillé " - qu'il ne se connaît pas lui-même, et n'est pas maître de ses propres énergies intérieures ainsi que des influences extérieures qui agissent sur lui régulièrement... Ce livre a donc été pour moi, le point de départ d'une quête essentielle et permanente et, d'un nouveau regard sur le sens de la vie en général. "

Pour Véronique Duchesne, anthropologue-chercheur, " il est difficile de dire qu'un livre, spécialement, a changé ma vie. Chaque livre que j'ai lu m'a apporté un changement puisqu'il est porteur d'idées, qui en trottant dans la tête influencent la manière de voir, d'agir aussi, sans aucun doute... Et pourtant, L'étranger de Camus reste le livre qui fait un peu partie de moi-même. Il est lié à mes années d'adolescence, pleine de questions sur la vie... et sur la mort. L'étranger m'a paru alors si proche : se sentir en décalage, en léger décalage par rapport au monde qui va, aux autres qui vont. Se sentir parfois légèrement à côté... Ce livre m'a aidé à vivre tout simplement. "

" J'ai lu Discours de la méthode de René Descartes, dit Pierre-David Koffi Koukoua, Délégué Pédagogique. Et j'ai eu l'impression d'être déniaisé. D'une part, l'oeuvre m'indiquait les limites de ma propre expérience, d'autre part, cela me montrait le ridicule de la raison que je faisais mienne pour me battre dans l'existence ". Il arrive qu'un destin soit capturé par un autre, à travers un livre, comme un cours d'eau est capturé par un autre cours d'eau. " Sans doute, confesse Dezo Ferdinand, étudiant, ne serais-je pas celui que je suis si en classe de quatrième, je n'avais pas découvert, lu, dévoré, La carte d'identité de Jean Marie Adiaffi et, en m'identifiant totalement à Méledouman le personnage principal. Aujourd'hui encore, dix ans après, Méledouman demeure mon modèle conscient et inconscient.

Les écrivains aiment parler de l'éveil de leur vocation. Et celle-ci est l'effet de leurs noces avec un livre. L'écrivain Désiré Anghoura a, quant à lui, été fortement influencé par, La vie et demi de Sony Labu Tansi et D'éclairs et de foudres de Jean-Marie Adiaffi. " Le style tout nouveau que ces livres inauguraient, leur capacité à aller au-delà du réel, la force que chaque mot même ordinaire porte pour conférer un souffle presque palpable aux textes et aux personnages ont totalement changé mon approche de l'écriture. Ces deux auteurs sont de vrais inventeurs de mondes, des faiseurs d'univers ", reconnaît-il. C'est Le monde s'effondre de Chinua Achebe qui a eu raison du président des écrivains, Foua Ernest de Saint-Sauveur : " ce livre m'a séduit " dit-il avec joie. Mais, c'est plutôt Sony Labu Tansi, par son écriture qui m'a véritablement façonné ...Pourtant, une seule raison m'a conduit à l'écriture : retrouver ma mère que j'ai perdue à l'âge de trois ans. "

Quand on lui pose la question, Adjé Yed Noelie, étudiante, se souvient immédiatement d'un seul livre : Les erreurs de maman de Joslin Kalla. " Ce livre, dit-elle, m'a appris qu'on ne récolte que ce qu'on a semé. Et cela, en bien ou en mal. Ce livre aujourd'hui est la boussole qui oriente ma vie. Dorénavant. " Marie-Therèse Ahogny, assistance d'édition, s'est abreuvé dans Les oiseaux se cachent pour mourir. " Ce livre est la preuve, si besoin encore est, de la puissance de l'Amour. C'est une démonstration de la faiblesse de l'être humain devant l'Amour. On pourrait donc se demander : Qu'est-ce qui peut encore résister à l'Amour ?… Et pour moi, c'est une grande leçon dont je fais mienne. "

Comme on le voit, le livre n'est pas seulement un objet, mais un riche interlocuteur avec qui nous discutons et, qui nous apporte, très souvent, quelque chose de fabuleux. Il joue le rôle d'un ami qui nous prête une oreille attentive. A n'importe quel moment, le livre nous éduque, nous façonne et nous modèle. Beaucoup plus que n'importe qu'elle autre éducation. Et pourtant, le livre reste encore absent chez bien de personnes qui parviennent malheureusement à l'âge adulte sans jamais avoir connu les joies et les bouleversements que provoquent certains ouvrages… transformant si heureusement les âmes.

Serge Grah

21:17 Écrit par Fernand AGBO DINDE dans Livre | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : serge grah, livre, influence du livre, culture | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | Pin it! |  Imprimer | | |