topblog Ivoire blogs

mercredi, 29 août 2012

LA FRANCE, LA COTE D'IVOIRE, LE DESARMEMENT ET LA PAIX

 

côte d'ivoire,la france la côte d’ivoire le désarmement et la paix,théophile kouamouo,onu,frci,mpci,succursales mpigo et mjp,blaise compaoré du burkina faso,charles taylor du liberia


C’est une prise de position qui n’a pas été assez commentée dans l’effervescence de l’actualité ivoirienne de ces dernières semaines. Face au regain de tension armée en Côte d’Ivoire, la diplomatie française est sortie du bois et a «pondu» un communiqué sur lequel il serait pertinent de s’attarder. «Nous appelons au calme et à l'apaisement des tensions», a déclaré un porte-parole du quai d'Orsay, qualifiant le climat d’insécurité qui règne au pays des Eléphants de «préoccupant». Ce porte-parole a poursuivi: «Le désarmement et la réforme des secteurs de la sécurité doivent plus que jamais être une priorité, tout comme la poursuite du processus de réconciliation nationale et la lutte contre l'impunité».

Dans la bouche d’un officiel français, le mot «désarmement», dès lors qu’il est rapporté à la Côte d’Ivoire, ne peut pas être neutre. Il a une histoire. En effet, si les accords de Linas-Marcoussis (parrainés par Paris), de Pretoria et de Ouagadougou n’ont, depuis début 2003, cessé d’appeler au «désarmement», l’ancienne puissance coloniale a eu, jusqu’à la chute du président Laurent Gbagbo, un positionnement politique et stratégique encourageant clairement la prolifération des armes légères… tant qu’elle dérangeait le chef de l’Etat d’alors. Ainsi, Paris a refusé, lors de la création du MPCI et de ses succursales MPIGO et MJP, de faire pression sur les présidents Blaise Compaoré (Burkina Faso) et Charles Taylor (Liberia), pour qu’ils cessent de fournir les rebelles en armements. Par la suite, l’embargo onusien frappant le pays a soigneusement évité d’inclure les pays qui fournissaient les insurgés en armes, ce qui revenait à «punir» la seule partie gouvernementale, qui ne pouvait naturellement rester les bras croisés à attendre d’être submergée par l’ennemi. La France a manœuvré à l’ONU pour que les élections générales soient organisées sans le désarmement des rebelles et la réunification du pays, pourtant consignés par les chronogrammes adoptés par toutes les parties. Par la suite, elle a accompagné sans état d’âme la conquête du Sud par les Forces nouvelles transformées en FRCI, conquête qui n’a été rendue possible que par une violation «autorisée» de l’embargo et par la distribution de kalachnikovs à des milliers de civils fanatisés. Alors qu’elle a rejeté une solution politique classique – le recomptage des votes – qui pouvait préserver les chances du pays de se reconstruire et de se réconcilier! Le Canard Enchaîné, hebdomadaire toujours très bien renseigné, a même affirmé que Paris avait fourni des «munitions» aux desperados pro-Ouattara durant la guerre postélectorale, sans être démenti même faiblement.
 
Un problème de désarmement ou un problème politique ?
 
La nouvelle passion française pour le désarmement en Côte d’Ivoire est une illustration de ce qui a été hier un réflexe partagé par une partie de la «communauté internationale» et par la totalité de l’opposition ivoirienne. Qu’importe que le pays brûle pourvu que Gbagbo parte! Eh bien, c’est cette logique irresponsable qui se retourne aujourd’hui contre ceux qui en ont fait, hier, leur leitmotiv. Ceux qui ont, pendant des années, volontairement déplacé la crise politique ivoirienne sur le terrain armé sont aujourd’hui pris au piège de leurs propres passions nihilistes. Il faut qu’ils s’en convainquent même si, en Côte d’Ivoire, en Libye ou en Syrie, le sens de l’autocritique n’est pas la qualité première des pompiers-pyromanes planqués dans les bureaux confortables des chancelleries occidentales…

La crise ivoirienne, dont les éruptions de violence armée de ces dernières semaines ne sont, au fond, qu’un signe parmi d’autres, peut-elle être réglée par une politique plus efficace en matière de désarmement? Relève-t-elle de considérations d’ordre logistique ou technocratique ou est-elle un problème fondamentalement politique? Les officiels français connaissent la réponse, mais ne peuvent l’affronter. En dépit d’une alternance qui n’a pas, loin de là, mis un terme aux suicidaires réflexes anti-Gbagbo et anti-FPI de la diplomatie hexagonale. Pourtant, que l’on considère que les dernières attaques soient le fait de miliciens pro-Ouattara frustrés ou de soldats favorables à l’opposition, en exil ou sur place, l’on est bien obligé de mettre les choses en perspective. Pourquoi le régime a-t-il de la peine à limiter le pouvoir de nuisance de ses nervis armés, alors qu’il est en train de mourir de son propre poison? Principalement parce que son projet de gouvernance autoritaire ne pourrait prospérer que dans un contexte de terreur, et que ce régime de terreur ne peut être garanti que par des milices tribales comme les Dozos. Problème politique, donc! Pourquoi ce régime maintient une atmosphère d’arrestations, d’enlèvements et de répression insensée qui empêchent la «paix des braves» à force de tenter de mettre en place une sorte de «pacification par l’humiliation»? Peut-on faire la paix quand pour des centaines de soldats, de sous-officiers et d’officiers, il n’existe pas d’autre choix en dehors de l’exil ou de l’embastillement et de la torture? Toute l’attitude du régime Ouattara montre qu’il a de vrais soucis en termes de légitimité, qu’il en est conscient et gouverne contre une très large partie du peuple et de l’armée. Comment le piège a-t-il pu se refermer sur lui? Qu’est-ce qui le rend sourd à toute conciliation? Problème politique, toujours! 

La France, seule puissance à pouvoir raisonner le régime ivoirien donc à empêcher une nouvelle descente aux enfers du pays, est elle-même prise au piège de ses propres impasses, de son long storytelling mensonger sur la Côte d’Ivoire, de son orgueil de puissance et d’une certaine fatalité coloniale qui la conduite à toujours préférer la politique du pire et le compagnonnage criminel avec des systèmes politiques condamnés à moyen terme mais rassurants, à très court terme, sur l’image qu’elle se fait d’elle-même et de son influence. Hélas.
 


Théophile Kouamouo