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mardi, 08 novembre 2016

THEOPHILE KOUAMOUO: LE REFERENDUM CONSTITUTIONNEL DE OUATTARA, UN PENIBLE SIMULACRE

 

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En juin prochain, j'aurai 40 ans. Et mon diplôme de journalisme aura 18 ans. L'âge de la "majorité". En m'efforçant de prendre un peu de recul, je suis taraudé par une angoissante question : "ai-je mal choisi mon métier, ou du moins ma spécialisation ?"

Il y a des jours comme ça, où j'ai l'impression que pour faire carrière dans le journalisme spécialisé sur l'Afrique, il faut posséder ou acquérir des talents que je n'ai pas. Des talents de faux monnayeur, disons. Pourquoi ? Il faut pouvoir présenter sous les traits d'une réalité objective et digne d'être racontée ce qui n'est qu'un pénible simulacre.

Et sans rire, s'il vous plaît.

Prenons le cas du référendum constitutionnel qui vient de se dérouler en Côte d'Ivoire. Voici ce qu'il est de bon ton d'en dire si l'on veut être un journaliste raisonnable, recommandable et propre sur lui, lors d'un plateau d'éditorialistes par exemple.

- Cette nouvelle Constitution marque la fin de l'ivoirité, mais il aurait fallu mieux l'expliquer au peuple.

- 42,42% de taux de participation, c'est bas et c'est dommage. Certes, ce type de scrutin n'est en général pas très populaire, surtout dans des pays aux forts taux d'analphabétisme. En plus, dans ce cas, la campagne a été très courte.

- Un nouveau contrat social est en place. Et de nouveaux équilibres avec les législatives qui viendront.

- Il faut tout de même noter que la nouvelle Constitution insiste sur la protection de l'environnement, et le fait qu'elle soit adoptée juste avant la COP 22 est un bel hasard.

- Bla. Bla. Bla.

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Ce qui prouve que je ne suis pas assez formaté pour ce métier sur ce terrain particulier est que la chose que je considère comme la plus importante de toutes quand il s'agit d'analyser ce scrutin, c'est le taux de participation délirant de départements comme Séguélon (99,50%), Samatiguila (96,54%), Gléléban (96,45%) ou Kani (98,10%). Pour une raison simple. Les listes électorales qui ont servi de base pour ce scrutin datent de 2009.

Sachant que l'Institut national de statistique (INS) affirme très officiellement que le taux brut de mortalité en Côte d'Ivoire est de 10 pour 1000, donc de 1%, donc d'au moins 7% sur la période qui nous concerne, on peut tenir pour certain que soit les morts ont voté, soit les bêtes sauvages ont voté, soit il y a eu une fraude électorale tellement sûre de son impunité qu'elle ne prend plus la peine de se cacher.

Dans n'importe quelle démocratie normale, ces taux de participation qui relèvent de LA PREUVE ABSOLUE seraient au centre des débats, à l'intérieur comme à l'international. Si demain les morts votaient lors du scrutin américain en cours, le monde entier ne parlerait que de cela. Mais en Afrique, cela n'a d'importance que s'il s'agit d'un régime "mal vu" par la "communauté internationale", et qu'on veut "se faire". Ce type de comportements, s'il vient de nos "copains", ne doit faire l'objet d'aucun commentaire.

Et pourtant : ce défi lancé aux lois mathématiques par la Commission électorale qui a organisé l'élection présidentielle contestée de 2010 au bout de laquelle au moins 3000 personnes sont mortes et le président sortant a été conduit à la Cour pénale internationale devrait forcer tout le monde à s'interroger et à revisiter douloureusement certaines certitudes.

Et pourtant. Insister sur un tel sujet n'est pas raisonnable, et vous sort du cercle des journalistes convenables. Une telle insistance fait de vous un "journaliste militant", voire un "militant écrivant", voire un "pro-quelque chose de pas recommandable". Tiens, "un pro-Gbagbo".

J'aurais dû, après l'école de journalisme, me spécialiser sur les pays d'Europe du nord. L'attachement à la vérité m'y semble moins dangereux.

 

Source: PAGE FACEBOOK THEOPHILE KOUAMOUO

jeudi, 12 novembre 2015

COUP D'ETAT DU RSP: LES ECOUTES AUDIO QUI ACCUSENT SORO ET BASSOLE (FUITES)

 

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Les services secrets ivoiriens et burkinabés ont fait fuiter la fameuse conversation téléphonique entre Guillaume Soro et Djibril Bassolé relative au coup d'Etat Diendéré.

Guillaume Soro évoque également la mort de IB et Tagro : "Il fallait qu'on les tue pour qu'on soit en paix". Ovajab Media.

 

Ecouter la conversation sur le blog SoundCloud du journaliste Théophile Kouamouo, en cliquant:

ICI

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© Koaci.com - Jeudi 12 Novembre 2015 - Une fuite de conversation téléphonique transmise à KOACI par des sources proches de l’enquête sur le coup d'Etat au Burkina, de 16 minutes attribuée à Guillaume Soro, l’actuel président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire et Djibrill Basolé, l’ex patron de la diplomatie burkinabé, sous l’ère Compaoré, et candidat recalé à la présidentielle au Burkina-Faso crée le choc.

(Écoutez l'intégralité de l'enregistrement transmis en cliquant sur le lien Audio en bas de l'article, ndlr).

Dans l'enregistrement, provenant probablement d'écoutes de services occidentaux (France ou Usa, ndlr), dans lequel les voix du président de l'assemblée nationale ivoirienne et de l'ancien ministre de Compaoré sont assez nettement identifiables, est clairement mise en lumière l'organisation et la planification d'un coup militaire au Burkina à l'époque du siège de l'armée devant le camp du Régiment de sécurité présidentielle (Rsp) via des actions armées à l'interieur du pays pour faire "paniquer" l'armée et permettre au putschistes pro-Compaoré encerclés de sortir afin d'instaurer un climat d'insécurité et de déstabilisation dans le pays et faire capoter la transition.

L'ancien chef rebelle ivoirien cite tour à tour entre autre, Hamed Bakayoko, Alassane Ouattara, un rapport de Faure Gnassingbé, le candidat à la présidentielle Roch Kaboré, dont il dit que "s'est déjà plié" sous entendant qu'il a déjà gagné l’élection, et un homme d'affaire camerounais Paul Fokam (patron du groupe bancaire Afriland Bank, ndlr) qui, toujours selon les dire de Soro, via l'actuel ministre de l'interieur ivoirien, financerait sa campagne sans que Ouattara en soit informé.

La résidence ouagalaise de Guillaume Soro a été perquisitionnée dans le cadre de l’enquête du coup d'Etat par les autorités burkinabé. Lors de la perquisition ont été retrouvés des lingots d'or, des gilets pare balle et des armes.

La justice burkinabé avait déjà laisser fuiter à la presse dont KOACI, l'existence de plusieurs heures d'écoutes attribuées à Guillaume Soro dont les liens avec Blaise Compaoré sont plus que connus et fraternels.

Le coup d'Etat visait à réinstaller le camp Compaoré, chassé par le peuple, au pouvoir et en finir avec la transition réinstallée depuis lors et en passe d'organiser une élection présidentielle transparente dont la campagne est en cours.

Djibrill Bassolé est à cette heure emprisonné dans le cadre de l’enquête en cours dont le rapport a été remis aux autorités.


Source: KOACI.COM

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Lire aussi l'article de Jeune Afrique publié le 12 octobre 2015: «Burkina: Bassolé dans le collimateur de la justice militaire»: http://bit.ly/1MpONyl

'Pour les magistrats militaires qui enquêtent sur le coup d'État manqué contre le régime de transition burkinabè, aucun doute : Djibrill Bassolé, l'ancien ministre des Affaires étrangères de Blaise Compaoré, est le complice des putschistes de l'ex-régiment de sécurité présidentielle (RSP) et de leur chef, le général Gilbert Diendéré.

Les deux hommes, qui sont inculpés d’« attentat à la sûreté de l’État, haute trahison et collusion avec des forces étrangères », ont été placés sous mandat de dépôt le 6 octobre à Ouagadougou. L’ancien chef de la diplomatie aurait été avant son arrestation, le 29 septembre, en contact téléphonique avec Diendéré, mais aussi avec… Guillaume Soro, le président de l’Assemblée nationale ivoirienne. Au cœur de la procédure en cours : un appel présumé d’une quinzaine de minutes entre ce dernier et Bassolé. Il aurait eu lieu alors que les hommes du RSP s’étaient repliés dans leur camp de Naaba Koom, derrière la présidence, et que les unités loyalistes prenaient le contrôle de la capitale.

Cette discussion a évidemment posé un problème aux autorités de la transition. Bassolé a été interpellé deux jours plus tard par la gendarmerie. Selon une source proche de l’enquête, l’ensemble de ces éléments ont été présentés à Bassolé lors de son audition par le juge d’instruction chargé du dossier. Signe de l’intérêt des enquêteurs pour cette piste, la villa ouagalaise de Soro (dont la rébellion contre les autorités ivoiriennes fut soutenue par Compaoré dans les années 2000) a été perquisitionnée le 6 octobre.'

MENTION SPÉCIALE À Théophile Kouamouo qui a pu trouver cette preuve mais surtout pour avoir eu le courage de la publier. Fier de toi mon mentor.

 

Source: Facebook Claudus Kouadio

mercredi, 16 avril 2014

THEOPHILE KOUAMOUO: «JACQUES CHIRAC A TUE LES 9 SOLDATS FRANÇAIS»

 

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Dans leurs discours très émouvants de commémoration du 11 avril 2011, Théophile Kouamouo fondateur du journal "Le Nouveau Courrier" et Grégory Protche du « Gri-Gri International » évoquent non seulement la responsabilité de Jacques CHIRAC dans l'assassinat des 9 soldats français en novembre 2004, mais rappellent que des actes génocidaires ont été commis en CÔTE D'IVOIRE dans l'indifférence totale des "bienpensants" occidentaux, les mêmes qui dénoncent aujourd'hui la complicité voire plus de la FRANCE dans le génocide rwandais (alors qu'aucun responsable civil ou militaire français n'a pour l'instant été condamné dans ce génocide dont nous venons de commémorer le vingtième anniversaire).

Théophile et Grégory évoquent encore le tragique assassinat du Ministre Désiré TAGRO que les médias ont tenté dans un premier temps de déguiser en suicide. Ils poursuivent avec leur vécu personnel du 11 avril 2011 en le reliant à ce que le peuple ivoirien et ses plus hautes institutions ont subi, quand la FRANCE a porté un coup d'arrêt à l'Etat de droit ivoirien.

Ils passent en revue les principaux massacres et martyrs de la lutte pour la dignité et la souveraineté du peuple ivoirien (DUEKOUE, Hôtel Ivoire, Désiré TAGRO, Mahan GAHE, Laurent et Simone GBAGBO, Blé GOUDE,…) en n’oubliant pas de rappeler toutes les affaires que l’ont cherche à étouffer : Guy André KIEFFER, Philippe REMOND, Stéphane DI RIPPEL, Yves LAMBLIN,…) pour couvrir les mensonges de l’Etat français et de ses zélés serviteurs (CHIRAC, SARKOZY, Michèle ALLIOT MARIE, Jean-Marc SIMON…) que l’on entrevoit clairement derrières les vassaux locaux que l’on impose à l’Afrique (OUATTARA, COMPAORE, …).

Merci à Théophile KOUAMOUO et Grégory PROTCHE qui ont mis et continuent de mettre leur plume au service du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et qui paient d’ailleurs un lourd tribut pour leur refus de se soumettre à l'ordre néocolonial en place, y compris et surtout au sein des médias dont ils sont parmi les rares à sauver l’honneur. La vérité historique comme celle des médias ne saurait être durablement contrefaite. « Quand ça va pourrir, ça va sentir !» 

Merci également aux organisateurs de cette commémoration du 11 avril 2011 place de la Bastille ainsi qu'à Kamayiti Kamafrique de couvrir inlassablement nos marches et manifestations.

 

Christine TIBALA

dimanche, 02 février 2014

FRANÇOIS HOLLANDE ANNONCE EN COTE D'IVOIRE - PAR THEOPHILE KOUAMOUO

 

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Des échanges écrits entre un parlementaire socialiste et le chef de la diplomatie française Laurent Fabius montrent que le pouvoir hexagonal est écartelé, en ce qui concerne la Côte d’Ivoire, entre une proclamation de son refus des violations des droits de l’Homme – qu’il ne peut pas non plus nier – et un soutien à un régime dont il veut croire qu’il fait des efforts. En dépit des constats accablants qui sont quotidiennement faits sur le terrain



Un voyage à hauts risques en termes de crédibilité politique. François Hollande, le président français, sera en visite officielle en Côte d’Ivoire à la fin du mois de février. Il lui sera difficile de démontrer qu’il ne viendra pas dans ce pays pour, très clairement, adouber un pouvoir que son prédécesseur Nicolas Sarkozy a contribué militairement à installer, et qui se caractérise par des violations massives des droits de l’Homme documentées par la presse ivoirienne et par les organisations internationales de défense des droits de l’Homme. D’autant plus qu’au sein de sa propre majorité, des voix se sont élevées pour dénoncer les exactions multiples des troupes de Ouattara. Et que Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, s’est engagé à être vigilant sur la thématique du respect des droits humains. C’est ce dont témoigne un document officiel dont Le Nouveau Courrier s’est procuré une copie.

Ce document contient une «question écrite», posée par le député de l’Eure François Loncle en avril 2013 et la réponse à cette interpellation formulée par Laurent Fabius en juin dernier. «Un récent rapport d’Amnesty International souligne l’attitude partiale et arbitraire du pouvoir ivoirien en place, alors qu’il avait pris, devant la communauté internationale, l’engagement solennel de faire toute la lumière sur les exactions commises dans les deux camps en présence, au moment de la crise postélectorale en 2010-2011 qui avait fait près de 3000 victimes. Cette ONG a établi que les violations des droits humains perpétrées par les forces armées à l’encontre des soutiens de l’ancien président Laurent Gbagbo se sont généralisées depuis deux ans. Secondée par une milice composée de chasseurs traditionnels, la nouvelle armée nationale, qui était censée «être un puissant instrument de cohésion nationale», jouit d’une impunité quasi-totale, se rendant coupable d’exécutions extrajudiciaires, d’assassinats, d’arrestations abusives, de détentions illégales et d’actes de torture. En juillet 2012, cette milice a attaqué, à Nahibly, un camp de personnes déplacées, principalement issues de l’ethnie guérée, qui est généralement considérée comme partisane de Laurent Gbagbo, et elle a au moins massacré 14 Ivoiriens.

Seuls les partisans et les proches de Laurent Gbagbo sont persécutés, violentés et incarcérés, en raison de leurs affiliations politiques ou de leur appartenance ethnique. Le rapport d’Amnesty International précise que certains prisonniers sont détenus dans des conditions très pénibles, soumis à des traitements inhumains et dégradants, privés de tout contact avec leurs familles et leurs avocats. Les procédures judiciaires sont entachées de maintes irrégularités : les audiences ne se déroulent presque jamais de manière équitable et les droits de la défense sont systématiquement bafoués», indique le texte de la «question», qui indique que le parlementaire attend que Laurent Fabius lui fournisse «des renseignements concrets» sur la Côte d’Ivoire des droits humains.

Dans sa réponse, qui a tout de même pris près de deux mois pour arriver, Fabius fait assaut de langue de bois, se fait garant de la bonne volonté du régime Ouattara tout en indiquant des dossiers sur lesquels il s’engage à être vigilant. «Résolument attachées à préserver la stabilité régionale et soucieuse de la cohésion nationale au sein des Etats qui composent la sousrégion, les autorités ivoiriennes se sont engagées à rétablir l’Etat de droit, à lutter contre l’impunité et à oeuvrer à la réconciliation, avec notamment la mise en place d’une commission dialogue, vérité et réconciliation et la création d’un ministère des droits de l’Homme et des libertés publiques. La coopération du gouvernement ivoirien avec les mécanismes des Nations unies et avec la société civile est également un signal positif. L’expert indépendant des Nations unies sur la situation des droits de l’Homme a ainsi pu effectuer plusieurs visites dans le pays en vue de la préparation des rapports présentés au Conseil des droits de l’Homme. La France soutient ces initiatives en faveur du système de protection des droits de l’Homme en Côte d’Ivoire. Néanmoins, la situation des droits de l’Homme en Côte d’Ivoire reste source de préoccupation.

Le dernier rapport du haut commissariat des droits de l’Homme ainsi que ceux des principales organisations non gouvernementales internationales font référence à des cas de détention arbitraires, d’exécutions sommaires, de torture, de traitements inhumains et dégradants et à des violences sexuelles. La France est préoccupée par ses allégations. La lutte contre l’impunité est un enjeu fondamental de la réconciliation et de la refondation en Côte d’Ivoire. La France appelle notamment à la mise en place d’une commission pour enquêter sur l’attaque du camp de personnes déplacées à Nahibly, près de Duékoué. La France a pris bonne note de l’engagement des autorités ivoiriennes à faire toute la lumière sur ces allégations et de traduire les responsables en justice le cas échéant. La coopération de la Côte d’Ivoire avec l’expert indépendant est également un signal positif (…) La France adresse un message constant aux autorités ivoiriennes afin qu’elles fassent cesser toutes les exactions et qu’elles combattent l’impunité quels que soient les auteurs de ces crimes», écrit Fabius.

Cela fait plus de six mois que sa réponse à François Loncle a été publiée au Journal Officiel de France. Laurent Fabius peut-il sérieusement affirmer que sur la question du massacre de Nahibly, la lutte contre l’impunité a avancé ne serait-ce qu’un peu ? Au-delà de petites opérations de communication très vite oubliées, le régime Ouattara n’a rien fait pour rendre justice aux victimes. Aucune commission d’enquête n’a été mise en place, contrairement aux voeux de la France. Certes, une information judiciaire a été ouverte longtemps après les faits. Des autopsies ont été réalisées sur les corps qui ont été exhumés. Mais elles n’ont pas été transmises aux familles des victimes et leurs résultats restent secrets. Les FRCI empêchent que les fouilles susceptibles de découvrir d’autres corps soient faites. Alex Saint-Joël Gnonsian, témoin du massacre, a été assassiné par les FRCI dans le silence international – et RFI, radio de service public français, a tenté de noyer le poisson en le traitant de «braqueur» sans le moindre respect de la présomption d’innocence. D’autre part, les lieux de détention illégaux, qui sont en réalité des camps de torture, demeurent en Côte d’Ivoire.

Près de 800 prisonniers politiques sans jugement pour certains depuis près de trois ans croupissent dans les geôles du pouvoir. Le régime joue avec les mandats d’arrêt, non levés et non exécutés, pour faire du chantage aux cadres de l’opposition exilés et qui n’ont aucune autre alternative que «l’allégeance» moyenâgeuse pour rentrer au pays. En dépit de cet environnement caractérisé par un déni total des droits humains, la France, qui n’a jamais publiquement dénoncé ces abus, contrairement aux Etats-Unis ou aux Nations unies – comme l’a fait remarquer l’ONG Human Rights Watch – honore Ouattara d’une visite officielle à Abidjan. Elle programme la mise en place d’une base opérationnelle avancée à Abidjan. Quand on sait que François Hollande s’est fait élire notamment en affirmant qu’il mettrait fin à la Françafrique et au soutien inconditionnel à des régimes autoritaires, on mesure le grand écart réalisé. Ou les trahisons assumées !


Théophile Kouamouo, in le quotidien ivoirien Le Nouveau Courrier.

 

Source: CAMEROON VOICE

samedi, 29 juin 2013

NOUVEAU TRAITE DE DEFENSE ENTRE PARIS ET ABIDJAN – LA FRANÇAFRIQUE DE PAPA REHABILITEE


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Hollande et Ouattara: continuité parfaite du sarkozysme militant.


Le Nouveau Courrier a pu consulter l’avis de la Commission Défense de l’Assemblée nationale française, qui date du 14 avril dernier, sur la ratification du nouveau partenariat militaire entre la Côte d’Ivoire et l’ancienne (?) puissance colonisatrice. Un texte qui marque une continuité sans nuance avec l’ère Sarkozy. Et qui place l’ex 43ème BIMA au cœur de la stratégie d’influence de Paris en Afrique de l’Ouest.

 

C’est un texte parlementaire français que Le Nouveau Courrier a pu consulter. Un « avis parlementaire » fait au nom de la Commission Défense de l’Assemblée nationale sur le projet de loi autorisant la ratification du traité de défense entre Paris et Abidjan. Enregistré le 14 avril dernier, c’est-à-dire il y a un mois, ce texte signifie que la date du vote du texte « unissant » de nouveau, 53 ans après les indépendances, l’armée de la patrie dite « des droits de l’Homme » et les FRCI, qui viennent encore d’être accusées par les Etats-Unis des pires exactions, y compris des crimes de torture caractérisés, se rapproche inexorablement. Il permet aussi de constater la permanence de la politique française de Nicolas Sarkozy à François Hollande…

C’est ainsi que le rapporteur qui a centralisé la rédaction de cet avis est Bernard Deflesselles, un député… UMP, c’est-à-dire de l’opposition. C’est en général quand un projet de loi est consensuel qu’une telle configuration est retenue. Il faut toujours se le rappeler : la gauche et la droite de gouvernement ont des vues totalement convergentes sur la Côte d’Ivoire, et soutiennent Ouattara en dépit des crimes de ses troupes. La preuve : après l’exposé du rapporteur, il n’y a eu que deux questions d’ordre totalement général sur le point sur les livraisons d’armes (pour l’instant officiellement mise en parenthèses pour cause d’embargo), le coût de la coopération militaire française (2 millions d’euros pour le volet structurel), et sur le point sur la coopération en termes de renseignement (qui « reprend à peine », selon le rapporteur). Rien de fondamental, donc. Aucune sorte de considération critique sur la nature du régime que soutient la France moins de 20 ans après s’être compromise au Rwanda ! Le rapporteur a lui-même rédigé son document après avoir auditionné un seul homme : le colonel Marc Conruyt, chef du bureau Afrique à l’état-major des armées en France.

La présence française en Côte d’Ivoire est-elle désormais permanente ?

Alors que les autorités hexagonales avaient communiqué, sous Sarkozy, sur une fermeture définitive de leur base militaire permanente en Côte d’Ivoire, le 43ème BIMA, il semble que la force Licorne soit installée dans une sorte de « temporaire-définitif », à l’image de l’opération Epervier stationnée au Tchad provisoirement… depuis 1986. « Pour la France, l’appui logistique que constitue sa base de Port-Bouët, qui héberge la force Licorne, a montré toute son utilité depuis le déclenchement de l’opération Serval au Mali. La constitution d’un second pôle de stabilité francophone en Afrique de l’Ouest, avec le Sénégal, est d’autant plus importante dans un contexte de crise dans la région sahélienne », écrit le rapporteur Deflesselles. La force Licorne est présentée comme « un outil stratégique pour la France », dont la mission est de défendre les ressortissants français en Côte d’Ivoire, de « tenir une position de vigilance liée aux événements au Mali » et d’accompagner « la reconstruction de l’armée ivoirienne ». L’accord, qui est conclu pour une période de cinq ans renégociable non par tacite reconduction mais par un nouvel accord, prévoit la mise à disposition du camp de Port-Bouët, de la base abritant le détachement lagunaire et des champs de tir de Lomo Nord et de Grand-Bassam – les deux derniers à titre « temporaire » et « non exclusif ». Ce qui signifie que Licorne sera encore là lors de la prochaine élection présidentielle…

Des conseillers français partout : la Françafrique de papa réhabilitée

Avant même la signature du nouvel accord de défense, les conseillers militaires français sont de retour à tous les étages, nous indique le rapport parlementaire. « Neuf coopérants permanents » sont présents avec leur famille pour piloter la restructuration d’une armée ivoirienne plus que jamais soumise au maître. Un conseiller français est détaché auprès d’Alassane Ouattara, un autre auprès de son Premier ministre. Deux conseillers sont « positionnés » à l’état-major des armées – l’un auprès du chef d’état-major Soumäïla Bakayoko, l’autre auprès du département des ressources humaines.  Un conseiller Service civique a été déployé. Un coopérant est placé auprès de l’armée de l’Air. Et un Comité de pilotage franco-ivoirien doit réfléchir à la politique de formation, notamment à la mise en place d’un « institut de recherche et de réflexion stratégique ». Un signe assez piquant du retour de l’ordre ancien ? L’article 8 du traité de Défense à venir stipule que les coopérations militaires français déployés en Côte d’Ivoire dans des missions de plus de six mois… porteront l’uniforme ivoirien ! Par ailleurs, la France est désignée au moins une fois dans le texte parlementaire consulté par Le Nouveau Courrier comme… la métropole !

Une autorisation de déploiement ou un vrai accord mutuellement profitable ?

A part le fait qu’il permet à la France de se déployer stratégiquement en Afrique de l’Ouest et de contrôler au plus près l’architecture de « la nouvelle armée ivoirienne », en quoi le nouveau « traité » de Défense sert-il les intérêts de la Côte d’Ivoire ? On a beau chercher, on ne voit pas. Contrairement à Djibouti, la Côte d’Ivoire n’est pas rémunérée pour mettre de vastes espaces à la disposition de l’armée ivoirienne. Si un pays étranger l’attaque, la France ne s’engage pas à l’aider à se défendre. Tout au plus peut-il y avoir des « échanges de vues » entre les deux pays. Le rapport parlementaire français du 14 avril dernier rappelle qu’Henri Bentégeat avait écarté « toute intervention à caractère automatique » dans le cadre de l’application des accords de Défense. « Ceci est conforme au droit international puisque celui-ci prévoit que les parties à un traité gardent la liberté d’apprécier le « casus federis », c’est-à-dire les circonstances de son application », justifient les parlementaires français. En gros, on applique quand ça nous arrange !

Nouveau traité de défense ou pas, les choses sont claires. Rédactrice exclusive des résolutions de l’ONU censées résoudre les crises africaines, la France est en réalité maîtresse d’elle-même et de ses différents engagements dans son ex-pré carré. Elle fait ce qui lui plaît, et les accords bilatéraux lui servent surtout à avoir des autorisations de déploiement dans des pays théoriquement souverains. Paris fait, hier comme aujourd’hui, ce qui lui plaît quand ça lui plaît. Pour l’instant, elle a choisi de travailler à la « restructuration » d’une armée dont les chefs sont accusés de crimes contre l’humanité par les défenseurs des droits de l’Homme.


Théophile Kouamouo


A lire aussi: Le traité de Défense Paris/Abidjan adopté en quelques secondes à l’Assemblée nationale française, malgré la nature du régime Ouattara


A télécharger en format PDF: L’intégralité du traité, de la page 3 à la page 7 du document

 

Source: LE NOUVEAU COURRIER

mercredi, 26 juin 2013

AJOURNEMENT DE LA DECISION AU SUJET DU CAS GBAGBO: POURQUOI LA DEFENSE VEUT FAIRE APPEL


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Maître Emmanuel Altit passe à l’offensive.


Nouveau rebondissement dans le bras de fer qui oppose Laurent Gbagbo, président renversé de la Côte d’Ivoire, au procureur de la Cour pénale internationale. Trois semaines après la décision des juges de la Cour préliminaire I de demander à l’Accusation de revoir une copie caractérisée par une absence d’éléments de preuve « concrets et tangibles », et quinze jours après l’annonce par Fatou Bensouda de sa volonté de faire appel, la Défense, dirigée par Maître Emmanuel Altit, sort du bois. Et indique qu’elle aussi entend contester le « verdict » du 3 juin dernier. Elle s’en explique dans un document long de 18 pages.


La Défense du président Laurent Gbagbo estime que « les délais supplémentaires » accordés à l’Accusation, « ne sont pas conformes aux exigences du procès équitable », notamment en ce qui concerne l’obligation de s’assurer que la personne mise en cause est « jugée sans retard excessif ». « En effet, le Président Gbagbo a été arrêté par les autorités ivoiriennes le 11 avril 2011. Sa détention dure donc depuis plus de deux ans et si le calendrier prévu par la Chambre préliminaire était appliqué, sa détention serait prolongée de près d’une année supplémentaire », écrit Maître Emmanuel Altit.

La décision des juges de la Chambre préliminaire I revient à « faire payer au Président Gbagbo les défaillances du procureur », «décharge le procureur de ses erreurs au détriment du Président Gbagbo», fulmine Maître Altit. Les juges « excusent la faillite du procureur en posant une hypothèse » non fondée. Celle selon laquelle « la jurisprudence de la Cour a semblé plus clémente » avant les arrêts de la Cour d’appel sur laquelle ils se fondent pour dénier leur valeur probante aux preuves supposées de l’Accusation – des arrêts qui datent tout de même de l’année dernière. Cette hypothèse n’est pas fondée : « le procureur n’a cessé d’indiquer pendant la période de confirmation des charges qu’il était au fait de ses droits et obligations et avait rassemblé un dossier complet ». De plus, « rien dans le dossier ne laisse entendre que le Procureur n’aurait pas fait état de toute sa preuve, aurait gardé des éléments de preuve par devers lui ou serait susceptible d’en trouver de nouveaux », martèle Altit qui s’appuie notamment sur les « propres déclarations » de son contradicteur. Les juges ne mettent pas de toute façon pas en avant tant « quelques éléments de preuve », mais la manière dont le procureur a monté le dossier, qui ne les a pas convaincus.

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Gbagbo doit-il payer le prix des turpitudes de ses accusateurs?

Selon Altit, le procureur n’avait « aucune raison d’ignorer ce qui était attendu de lui » et la chambre n’est pas fondée à « présumer de sa bonne foi ». « Ce n’est pas la première fois que le procureur est pris à défaut sur ses enquêtes », rappelle, sans pitié, l’avocat principal de Gbagbo. « Ce n’est pas la première fois qu’une Chambre de la CPI exprime des doutes sur le fait que le bureau du procureur s’appuie exagérément sur des rapports d’ONG », précise-t-il, rappelant au passage que cette faiblesse a été déplorée dans le cadre de l’affaire Mbarushimana – les charges avaient été infirmées dans ce cas-là. Dans l’affaire Lubanga, les juges de la Chambre de première instance I ont abondamment relayé des propos d’enquêteurs de la CPI expliquant « le faible crédit » à accorder aux rapports de certaines ONG.

Le procureur auprès de la CPI ne connaîtrait-il donc pas le droit ?

Implacable, Maître Altit tente de retourner la complaisance des juges envers le procureur contre ce dernier… et contre eux. La Chambre prend en compte comme critère le fait que le procureur « aurait pu ne pas connaître le droit », s’étonne-t-il. « Or la Chambre ne saurait se fonder sur une telle hypothèse car les parties, ainsi que les juges, sont censées connaître l’état du droit ». D’autant plus que les arrêts sur lesquels se fondent les juges datant de… mai 2012. Fatou Bensouda ne se mettrait-elle donc pas jour sur la jurisprudence ? Les mauvaises langues pourraient même aller jusqu’à se demander pourquoi elle est payée si elle ne travaille pas. « Le procureur pouvait s’attendre à ce que le type de preuves qu’il a utilisé, notamment des rapports d’ONG contenant des témoignages anonymes, des attestations par ouï dire et des articles de presse, ne soient pas suffisants ». L’absence d’éléments-clés dans le dossier de l’Accusation relève, selon la Défense, « d’un choix délibéré » ou de la « défaillance » de son enquête. La seule « solution logique » consiste pour les juges à « prononcer l’infirmation des charges et la libération de Gbagbo », soutient son avocat.

Ajournement ou retour à la case départ ?

Maître Altit note avec lucidité que l’ampleur du travail demandé à l’Accusation par les juges l’amènera à recommencer son travail à zéro, voire à monter un tout autre dossier d’accusation. « En réalité, il ne s’agit pas d’un simple ajournement puisque la Chambre demande au procureur de recommencer ses enquêtes et de présenter l’affaire de manière autrement plus structurée ». La question soulevée touche donc au « délai raisonnable » donné à l’Accusation pour mener ses investigations, indûment rallongé. Elle touche du coup « à l’équité du procès ».

Pourquoi Altit se plaint-il alors qu’il criait victoire ?

L’appel interjeté par la Défense du président Gbagbo surprend certains observateurs qui notent, de bonne ou de mauvaise foi, que son avocat principal, Maître Emmanuel Altit, avait exprimé sa satisfaction après la décision de la Chambre préliminaire I, qui retoquait l’Accusation sans aller jusqu’à infirmer les charges. En réalité, tout est ici affaire de stratégie. La CPI est une juridiction particulière, où le droit stricto sensu est modéré par un ensemble de considérations et de rapports de force politiques. C’est à cet égard que l’on a pu considérer que la décision du 3 juin dernier était une victoire pour Gbagbo et ses avocats. Par ailleurs, en cachant ses intentions à l’annonce de la décision, Maître Altit a poussé Fatou Bensouda à abattre ses cartes. A tirer la première. Il est maintenant temps pour lui d’aller, à son tour, à l’offensive.

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Fatou Bensouda comptait sur son appel pour reprendre l’initiative…

Il s’agit désormais pour la Défense de mettre la pression premièrement sur les juges de la Chambre préliminaire I en mettant en lumière les preuves de ce qui ressemble bel et bien à de la complaisance vis-à-vis du procureur et surtout des forces politiques internationales qui sont derrière lui.

Il s’agit de rappeler à tous que Gbagbo est maintenu en prison pour une période assez longue à cause des turpitudes de celui qui l’accuse, lequel ne subit pour sa part aucune conséquence de son incompétence, et bénéficie même d’une séance de rattrapage. Ce dernier rappel n’est pas sans rapport avec une bataille menée parallèlement : celle pour l’octroi d’un régime de liberté provisoire à l’accusé.

Il s’agit enfin de ne pas laisser le monopole de l’indignation à Fatou Bensouda, qui s’appuie sur l’opinion dissidente de la juge Silvia Fernandez de Gurmendi et sur des manifestations de mauvaise humeur sans la moindre ampleur – et instrumentalisées – des « victimes » à Abidjan, pour tenter de se remettre en selle.


Théophile Kouamouo


Source: LE NOUVEAU COURRIER

mardi, 18 juin 2013

ELLE ILLUSTRE UN ARTICLE SUR LA CPI ET GBAGBO – LA LEGENDE DE L’HEBDOMADAIRE «MARIANNE» QUI SUSCITE L’INDIGNATION


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Qu’est-ce qui peut bien se passer dans l’esprit d’un secrétaire de rédaction quand il illustre une photographie en tordant le cou à la légende originelle de l’agence qui a fourni l’image à sa publication et se lance dans des accusations douteuses qu’il est incapable de prouver? Son procédé est en tout cas similaire à celui du procureur de la CPI dont l’article qu’il «habille» dénonce justement la démarche…

 

L’article, publié dans la rubrique «Monde» de l’hebdomadaire français Marianne, est plutôt intéressant et équilibré. Intitulé « La justice internationale en procès», il revient, sous la plume d’Alain Léauthier, sur «le cas Gbagbo» qui révèle «toutes les insuffisances et les incohérences, de forme comme de fond, de la Cour pénale internationale, considérée par ses détracteurs comme une justice de ‘’vainqueurs’’». Donnant la parole à des membres de la communauté des défenseurs de la CPI et à Maître Emmanuel Altit, avocat de Laurent Gbagbo, il explique clairement que les éléments de Fatou Bensouda, procureur auprès de la CPI, et qui visent à démontrer la culpabilité de l’accusé ont «peu de valeur probante». Il met en lumière les contradictions de fond d’une démarche qui mêle allègrement juridique et politique. Notamment quand il relaie le point de vue de l’avocat Philippe Currat, secrétaire général du Barreau pénal international à Genève, selon lequel « faute de pouvoir établir clairement sa responsabilité dans les centaines d’actes délictueux, on déclare [Gbagbo] coresponsable de tout. »

Des traces de sang révélatrices

Dans ce contexte, la légende de la photo tenant lieu d’illustration principale de ce papier – un jeune homme uniquement vêtu d’un caleçon rouge gisant devant une patrouille de militaires attroupés autour d’une Jeep armée – apparaît comme particulièrement curieuse, en ce qu’elle relaie sans douter le «narratif» du bureau du procureur qui n’a justement pas convaincu les juges de la CPI. On peut lire en effet : « VICTIME D’UN MASSACRE PLANIFIE – Le corps d’un opposant à l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo gît dans une rue d’Abidjan, le 2 avril 2011. Laurent Gbagbo est soupçonné d’avoir ordonné des exactions de masse, entre le 16 décembre 2010 et le 12 avril 2011, afin de rester au pouvoir, malgré sa défaite électorale. »

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L’on se demande bien ce qui a inspiré le secrétaire de rédaction qui a rédigé ce petit texte – car il faut savoir que dans les magazines de cette importance, le choix de la « titraille », des photos et des légendes, ne relève généralement pas du rédacteur de l’article. Le Nouveau Courrier a cherché la légende originelle de cette photo dont l’auteur est Emmanuel Braun, de Reuters. Elle indique :«Des forces pro-Ouattara attendent. Au premier plan, un homme blessé, le 2 avril, à Abidjan.» Il n’est absolument pas mentionné que c’est «un opposant à l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo».

En réalité, l’observateur attentif a toutes les raisons de croire que le jeune homme, qui semble avoir reçu au moins une balle dans la bouche (ou a été victime d’une lame particulièrement acérée), a la mâchoire explosé – comme l’ancien ministre de Gbagbo, Désiré Tagro, qui succombera d’un «traitement» similaire neuf jours plus tard –  et lutte – pour combien de temps encore ? – contre la mort, est une victime des «soldats pro-Ouattara».

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Les traces de sang que l’on peut voir sur la même image, prise d’un point de vue différent (ci-haut), permettent de se rendre compte que la victime a été «touchée» à deux pas de là où elle git et à trois pas de là où se trouvent les soudards des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI). Elle se vide lentement de son sang et on peut imaginer que sa mésaventure a eu lieu quelques minutes plus tôt. Ces événements se sont déroulés le 2 avril 2011 au corridor d’Abidjan Nord (Yopougon Gesco) momentanément tenu par des FRCI repoussées le même jour par les Forces de défense et de sécurité (FDS) nationales. Emmanuel Braun, l’auteur de la photo, était «embedded» avec les FRCI – il les suivait dans leur épopée militaire qui devait les conduire du Nord du pays au palais présidentiel d’Abidjan. L’attitude générale des «soldats» qui assistent à l’agonie de l’infortuné laissent à penser qu’il ne s’agit pas d’un des leurs, qu’il soit simple «opposant» civil ou milicien armé.

Un modus operandi typique des soudards pro-Ouattara

De plus, le jeune homme qui gît là a d’abord été déshabillé avant d’être grièvement blessé. Or, déshabiller les suspects avant de les soumettre à la «question» voire de les éliminer a fait partie du modus operandi des miliciens pro-Ouattara durant la crise post-électorale comme le montrent l’image qui suit, dont l’auteur est un photographe de l’agence américaine Associated Press. Le jeune homme menacé d’égorgement, et que l’on a souvent confondu avec celui que l’on voit sur la photo choisie par Marianne – en réalité, la scène se déroule dans la commune de Cocody, à la Riviera, sur la route d’Abatta, et non à Yopougon –, a lui aussi un boxer rouge.

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Une scène similaire – un homme dévêtu et martyrisé par les FRCI – a par ailleurs été filmée par une équipe de la chaîne de télévision Arte le 4 avril 2011, lors du « reflux » des forces pro-Ouattara dans le quartier de Yopougon Gesco, où la scène qui illustre l’article de Marianne s’est nouée…

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Bien entendu, tout ce background qui devait pour le moins inciter à la prudence est inconnu du secrétaire de rédaction qui a rédigé la légende catégorique de l’article de l’hebdomadaire français du samedi. Et son interprétation absolument discutable de la photo de l’agence Reuters témoigne des effets de la «clameur publique» et des préjugés ambiants sur un individu moyennement «informé». La légende de Marianne illustre en tout cas de manière assez ironique l’impasse conceptuelle dans laquelle les accusateurs de Gbagbo se trouvent aujourd’hui. Puisque c’est lui le «méchant» désigné par ceux qui structurent le «récit majoritaire», on lui attribue tout et n’importe quoi, sans trop y penser et sans rien vérifier. Et dès lors qu’un discours opposé, tout aussi légitime mais étouffé ou délégitimé, est convoqué à la barre, l’édifice narratif que l’on ne croyait plus nécessaire d’interroger ou de mettre en cause s’en trouve profondément ébranlé.

 

Théophile Kouamouo


Source: LE NOUVEAU COURRIER

vendredi, 14 juin 2013

MANDELA, LE SYMBOLE D'UN «OECUMENISME» AMBIGU, PAR THEOPHILE KOUAMOUO

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« Il est temps de le laisser partir ». La « Une » de l’hebdomadaire sud-africain Sunday Times traduit très clairement l’état d’esprit des compatriotes de Nelson Mandela alors qu’il semble cheminer lentement vers sa destination éternelle. Dans une atmosphère d’effervescence médiatique assez glauque, les télévisions du monde entier multiplient les directs devant l’hôpital dans lequel il est interné. Le décès à venir de Nelson Mandela – comme hier celui du pape Jean-Paul II ou du leader palestinien Yasser Arafat – est un événement programmé depuis de nombreuses années par les plus grands médias de la planète, qui ont déjà préparé des centaines de minutes de biographies et de papiers d’angle pour les uns, et des hors-série quasiment prêts à être mis sur le marché pour les autres.

Normal, d’un certain point de vue. Nelson Rolihlala Mandela est une icône globale. De son vivant, il a été érigé au rang d’icône laïque universelle. Il le mérite amplement. Cela dit, l’œcuménisme politique qui l’entoure a quelque chose de profondément ambigu. Certes, un seul homme peut jouir du respect et de l’admiration de personnes qui ont des points de vue opposés sur quasiment tous les sujets. Mais en grattant un peu, l’on s’aperçoit vite, en général, que ce ne sont pas les mêmes raisons qui motivent les différentes cohortes de «fans».

- L’Afrique révère Nelson Mandela, le héros intransigeant du combat contre l’apartheid, acceptant de rester en prison durant 27 longues années et refusant d’abandonner la lutte armée tant que l’inique système de ségrégation raciale qui règne sur son pays n’aura pas été démantelé. Que pensait le leadership occidental du Mandela de ces années-là ? Les Etats-Unis se hâtaient d’inscrire le nom de son parti sur la liste des organisations terroristes – l’ANC n’en sera ôtée qu’en 2008. Un député britannique conservateur Teddy Taylor affirmait sans sourciller que Mandela devait « être abattu ». Jacques Chirac, maire de Paris, traitant l’ANC de parti tribal xhosa, quelques mois après l’assassinat aujourd’hui classé sans suites de Dulcie September, sa représentante à Paris. Au moins jusqu’à la fin des années 1980, le premier président de l’Afrique du Sud non raciale était loin d’être un symbole consensuel en Occident. Certes, des progressistes courageux comme l’ancien président Jimmy Carter combattaient, en cohérence avec leurs valeurs, l’odieuse politique ayant cours en Afrique du Sud. Mais les conservateurs de tout poil soutenaient, expliquaient, toléraient ou « comprenaient » l’inacceptable.

- L’Afrique admire le Nelson Mandela qui, en 1997, brave l’embargo aérien qui frappe la Libye de Muammar Kadhafi. Et qui répond aux critiques de Washington par une phrase catégorique et emplie de dignité : « Aucun Etat ne peut s’arroger le rôle de gendarme du monde, et aucun Etat ne peut dicter aux autres ce qu’ils doivent faire. » Que pensent donc de ce Mandela ceux qui, aujourd’hui, estiment qu’ils sont dans leur bon droit quand ils « interviennent » en Libye, en Côte d’Ivoire, en Syrie, semant au passage un chaos qu’ils font semblant de ne pas voir ? Il est évident qu’ils sont plus « confortables » avec le symbole muet auprès duquel ils ont tous accouru ces dernières années pour une photo-souvenir. Dans l’espoir d’attirer à eux un peu de lumière.

- L’Afrique respecte Nelson Mandela parce qu’il a su partir, contrairement à ses «tyrans éternels» accrochés au pouvoir après plusieurs décennies, et alors qu’ils sont tellement sclérosés qu’ils ne peuvent plus rien apporter à leurs peuples. Mandela a su passer la main et a, par voie de conséquence, renforcé son parti et fait avancer les notions d’alternance et de modernité politique dans son pays. En principe, l’Occident n’a rien contre cet « art de savoir partir ». Mais il se trouve que les alliés sûrs de la diplomatie française en Afrique – pour prendre un exemple –  sont souvent des hommes qui ont détricoté la Constitution de leurs pays pour pouvoir s’imposer au-delà des termes légaux. En Afrique de l’Ouest, le médiateur attitré est le Burkinabé Blaise Compaoré, arrivé au pouvoir en 1987 suite à un coup d’Etat doublé d’un assassinat politique. L’homme fort de l’Afrique centrale est le Tchadien Idriss Déby Itno, qui a conquis le pouvoir à la suite d’une rébellion victorieuse en 1990. Et les Africains se demandent pourquoi la permanence du Zimbabwéen Robert Mugabe à la tête du Zimbabwe irrite plus, au-delà de la mer Méditerranée, que celle du Camerounais Paul Biya.

- La question de la gestion de la réconciliation en Afrique du Sud concentre à elle seule un grand nombre de « malentendus » au sujet de la perception de Mandela. Les Africains ont plébiscité la formule « vérité-pardon-réconciliation » parce qu’elle leur semblait à même de triompher du cycle de la violence, des représailles et des affrontements à caractère plus ou moins ethnique. En restituant aux peuples, dans la sérénité, la complexité de leur Histoire. Les Occidentaux ont, eux aussi, glorifié la formule de « sortie de crise » sud-africaine. Et pourtant, ils considèrent qu’ailleurs en Afrique, la « justice transitionnelle » telle que pratiquée par Mandela, reviendrait à consacrer « l’impunité ». Inspirés par l’Occident et ses ONG, les tribunaux pénaux internationaux spécialisés sur le Rwanda et la Yougoslavie puis la Cour pénale internationale sont-ils autre chose (et en dehors de toute référence morale) que des « petits Nuremberg » viciés dès le départ, chargés de professer un « plus jamais ça » sélectif et de graver dans le marbre des « récits nationaux » faussés toujours favorables à ceux auprès de qui la « communauté internationale » s’est battue ? Si Mandela avait, à l’image d’un Alassane Ouattara, arrêté son prédécesseur, laissé scalper sa blanche épouse dans sa Résidence, jeté tous les ministres du gouvernement précédent dans des prisons sommaires loin des leurs, pillé les biens de ses opposants, fait occuper leurs résidences, traqué leurs soutiens financiers… aurait-il été adoubé comme l’actuel chef de l’Etat ivoirien l’a été et continue de l’être ? En réalité, Mandela est devenu un héros consensuel en Occident tout simplement parce qu’il a épargné les Blancs et a préservé leurs intérêts économiques. C’est pourtant cette modération qui a préservé la paix et le « vivre ensemble » que certains Africains réprouvent et voudraient voir « corrigée ».

« Pourquoi aimez-vous Nelson Mandela et que lui reprochez-vous éventuellement ? » : posée à un maximum d’hommes politiques, de capitaines d’industrie et de citoyens ordinaires du monde entier, cette question mettrait en lumière le grand malentendu qui flottera sur le concert de louanges excessif donc insignifiant qui commencera dès que Dieu rappellera à Lui « Madiba ».


Théophile Kouamouo


Source: LE NOUVEAU COURRIER

jeudi, 06 juin 2013

STRATEGIE DE COM' FRANÇAISE SUR L'UTILISATION D'ARMES CHIMIQUES PAR LE REGIME ASSAD - UNE PALE COPIE DE LA STRATEGIE RUSSE?


 

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On parle beaucoup, en France, des "échantillons" supposés de gaz sarin ramenés de Syrie par deux envoyés spéciaux du Monde, le journaliste Jean-Philippe Rémy et le photographe Laurent Van der Stockt. Des "échantillons" qui ont permis à Laurent Fabius de lancer une énième charge contre le régime de Bachar El Assad, suite aux résultats d'analyse fournis par un laboratoire français, et aussitôt transmis à l'ONU.

Mais les médias majoritaires parlent peu de la journaliste russe Anastasia Popova et de sa démarche, qui a précédé celle des envoyés spéciaux du Monde. On peut même penser que leur campagne est une sorte de contre-feu à celle que leur consoeur a lancée. Fin avril, elle a envoyé au secrétariat général de l'ONU des "preuves" de l'utilisation d'armes chimiques par les rebelles syriens. Des éléments recueillis lors d'un reportage sur le terrain. Les Nations unies ont refusé, après un certain nombre d'atermoiements, de prendre en compte les éléments... en prenant prétexte de problèmes techniques supposés, comme l'on peut le voir dans cette vidéo du site d'investigation spécialisé dans la couverture de la Maison de Verre Inner City Press.


C'est à la suite de ce feuilleton Popova que les journalistes du Monde ont surgi sur la scène diplomatique internationale. Il est en tout cas assez frappant de s'apercevoir que, désormais, c'est la presse qui est chargée d'administrer la preuve de l'utilisation d'armes non conventionnelles face à un ennemi que l'on tente de poser en adversaire de la paix et de la sécurité internationales pour mieux l'abattre. Il est vrai qu'après l'énorme manipulation de Colin Powell, qui avait brandi à la face du monde un "échantillon" (ah ! les échantillons !) de ce qui était censé être de l'anthrax utilisé par Saddam Hussein comme arme de guerre, plus personne ne croit les boniments de la propagande officielle. Mais en quoi des proclamations de journalistes, de toute façon "attestées" par des laboratoires dépendant de l'Etat, et dont se sert la diplomatie de leur pays dans le cadre d'une chorégraphie médiatique quasi-parfaite, diffèrent-elles fondamentalement de déclarations faites directement par des officiels ?

Une chose est sûre : s'il est normal, pour un journaliste, de se montrer circonspect voire carrément sceptique face à des informations provenant d'officiels, il est difficile de chipoter plus que de raison sur des "révélations exclusives" d'autres journalistes, sans courir le risque de l'accusation d'anti-confraternité.


Théophile Kouamouo


Source: Le blog de Théophile Kouamouo

CPI - DEUX ANS SANS PREUVES SUFFISANTES - LES JUGES METTENT UNE GROSSE PRESSION SUR L'ACCUSATION

 

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Après plus de deux ans d’enquête, pas de preuves suffisantes contre Gbagbo – Les juges mettent une grosse pression sur l’Accusation


Obligation d’enquêter, désormais ! Les juges de la Chambre préliminaire I, dans leur décision d’hier, reprochent très clairement au bureau du procureur de la CPI de ne pas avoir mené de vraies investigations. Et bombardent Bensouda et ses adjoints de requêtes qui prennent en compte la quasi-totalité des réserves exprimées par la Défense lors de l’audience de confirmation des charges.


Surtout ne pas analyser la décision de la Chambre préliminaire I de la Cour pénale internationale en dehors du contexte politique et diplomatique ! Hier, le collège de juges dirigé par Silvia Fernandez de Gurmendi a décidé « d’ajourner l’audience » et de « demander au Bureau du procureur de soumettre des preuves additionnelles ou de conduire des enquêtes supplémentaires sur un certain nombre de points. » Et pour cause : à la majorité, les juges ont considéré « que les éléments présentés par le Procureur dans cette affaire ne permettent pas de décider s’il y a des motifs substantiels de croire que M. Gbagbo a commis les crimes qui lui sont reprochés. »

Très clairement, les juges ont donc refusé de confirmer – en l’état – les charges contre le président Gbagbo. Mais ils n’ont pas voulu les infirmer non plus. En donnant un délai supplémentaire à Fatou Bensouda et ses adjoints, en les renvoyant à leur copie, ils ont coupé la poire en deux. Ils ont rendu une décision politique qui, bien qu’entrant dans le cadre du statut de Rome, n’en reste pas moins curieuse pour les praticiens des droits nationaux ordinaires, et pour les observateurs donnés d’un solide bon sens commun. Lesquels se posent une question : si après plus de deux années d’enquête et plus de dix-huit mois d’incarcération, l’Accusation n’a pas pu bâtir un dossier solide contre Gbagbo, pourquoi n’est-il pas purement et simplement libéré ? Ce serait oublier que la CPI est une juridiction éminemment politique, et que le statut de Rome donne un pouvoir excessif à un bureau du Procureur qui agit quasiment en dehors de tout contrôle, et qui est jusqu’ici politiquement relié, jusqu’à la caricature, aux puissances occidentales qui conduisent à La Haye les hommes politiques africains qui leur déplaisent. Très clairement, ce sont les gouvernements français et américains qui ont «eu la peau» de Gbagbo, accusé de tous les péchés de la lagune Ebrié. Ce n’est que dans le cadre de ce rapport de forces plus que défavorable à l’ancien chef de l’Etat ivoirien que la décision d’hier apparaît comme une cinglante défaite pour l’Accusation ; et comme une paradoxale victoire pour la Défense – dans la mesure où Gbagbo demeure dans les liens de la détention.

Que reprochent les juges à Louis Moreno-Ocampo et à Fatou Bensouda, qui ont piloté successivement le dossier d’accusation ? « La Chambre a demandé au Procureur de présenter davantage d’informations sur la structure organisationnelle des forces pro-Gbagbo, les confrontations possibles entre ces forces et des groupes armés opposés, et sur l’adoption alléguée d’un plan visant à attaquer la population civile considérée comme « pro-Ouattara ». Les juges ont également demandé au Procureur de présenter des informations supplémentaires sur les victimes, les préjudices qu’elles auraient subis ainsi que leur allégeance réelle ou supposée », résume la CPI. La rédaction d’un nouveau document de confirmation des charges semble s’imposer. On peut penser à juste titre que l’Accusation aura le loisir de revoir sa copie, comme un étudiant recalé à qui il est offert une seconde chance. Mais les conditions requises pour passer l’examen en « deuxième session » sont pour le moins drastiques…

Défaite en rase campagne du bureau du procureur

Si on veut traduire leur langage juridique, les juges pensent qu’il est nécessaire de savoir qui a fait quoi dans le cadre des crimes reprochés à Gbagbo, afin que les responsabilités puissent remonter des «auteurs directs» au « coauteur indirect » que serait le premier président de la Deuxième République ivoirienne. Ils ont été sensibles à l’argumentaire de la Défense selon lequel les crimes allégués ne peuvent être évalués en dehors du contexte de guerre civile, et des dérapages inévitables dans ce genre de situation – de part et d’autre. Au regard des éléments dont ils disposent, ils ne sont pas convaincus de l’existence du fameux « plan commun » visant à attaquer les civils pro-Ouattara parce qu’ils sont des civils pro-Ouattara. La Défense avait, au cours de l’audience de confirmation des charges, insisté sur le fait que les victimes présentées par l’Accusation étaient inconnues. Les juges l’ont suivi en demandant des informations sur leur identité, et des éléments sur leur allégeance politique réelle ou supposée. Profondément affaiblie, l’Accusation devra donc fournir un travail titanesque pour « combler » les trous béants de son dossier, qui ont été pointés clairement par les juges.

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Il faut entrer dans le cœur de la décision de 23 pages disponible pour l’instant uniquement en anglais pour prendre la mesure de la défaite en rase campagne du bureau du procureur. Les juges ne sont pas absolument pas satisfaits du « standard » des preuves présentées par le duo Ocampo-Bensouda. Ils notent «  avec une grande préoccupation » que le procureur s’est appuyé lourdement sur des articles de presse et des rapports d’ONG, alors que de tels éléments de preuve ne peuvent pas être présentés comme le fruit d’une enquête « consistante et adéquate ». Ces éléments peuvent constituer une «introduction utile» au contexte historique, mais ne sauraient constituer « un substitut valide au type de preuves » nécessaire dans le cadre d’une confirmation des charges. La majorité des 45 incidents sur lesquels s’appuie le bureau du procureur sont « prouvés uniquement » par des rapports d’ONG, de l’ONU et des articles de presse !

Les juges veulent des détails et des preuves matérielles !

Les juges de la Chambre préliminaire I ont détaillé de manière assez précise, dans leur décision, les points qu’ils souhaiteraient voir éclairés, et ces points sont particulièrement dérangeants à la fois pour le bureau du procureur et pour le camp Ouattara. Jusqu’à présent, l’Accusation se réfugiait derrière le concept de « séquençage » de sa procédure. Il était manifestement question d’enquêter d’abord sur Gbagbo et les siens avant de se lancer dans des investigations au sujet de Ouattara et des tueurs de son régime. Les juges demandent des informations précises sur « les positions, mouvements et activités » de tous les groupes armés opposés aux forces pro-Gbagbo, notamment les Forces nouvelles et le commando invisible, de novembre 2010 à mai 2011. Ils veulent des informations sur la structure organisationnelle des « forces pro-Gbagbo », les liens hiérarchiques et fonctionnels entre les différents « sous-groupes » et la structure d’ensemble, notamment « le cercle rapproché » qui, selon le procureur, coordonnait, finançait et pourvoyait les différentes forces en moyens. Le procureur, qui est demeuré dans le flou pour essayer de prouver qu’il existait un « plan commun », doit dire quand, comment et par qui « le plan commun » a été décidé. Il doit donner des détails sur le contenu des réunions au sujet de ce plan commun. Et il doit expliquer par quels moyens ce plan a été diffusé auprès des forces pro-Gbagbo sur le terrain après avoir été adopté. Pour chacun des 45 incidents notifiés par le procureur, les juges exigent de savoir si leurs auteurs agissaient dans le cadre de la fameuse «politique» visant à persécuter une partie du corps national. Ils veulent savoir à quel «sous-groupe» ou unité appartenaient les personnes impliquées dans chacun des incidents. Ils veulent avoir des informations sur le nombre de victimes, les sévices subis, la perception de leur appartenance politique réelle ou supposée. Ils veulent avoir des informations sur les liens entre les différents incidents évoqués, dans la mesure où ils sont censés faire partie d’un plan d’ensemble. Sur l’attaque de la RTI du 16 décembre 2010 et les événements du 12 avril 2011, les juges veulent plus des « preuves plus spécifiques » sur chacun des sous-incidents, notamment sur les cas de violences sexuelles. Sur la «marche des femmes» d’Abobo du 3 mars 2011 et les « bombardements » d’Abobo du 17 mars 2011, les juges demandent des éléments de nature médico-légale ou d’autres preuves permettant de savoir qui a tiré dans chacun des cas et quelles cibles était visées.

Cette complexité que l’Accusation ne veut pas voir

Il est clair que les juges de la Chambre préliminaire I sont sceptiques quant au « narratif » de l’Accusation. Ils l’accusent à mi-mots de ne pas avoir enquêté du tout. Ils lui demandent de mettre la main dans le cambouis et de faire des investigations détaillées. Or, il est plus que risqué pour elle d’entrer dans la complexité des situations et de la guerre post-électorale de 2010-2011. Admettre le contexte d’une guerre civile – lancée par les pro-Ouattara – serait détruire l’édifice de diabolisation unilatérale bâti patiemment depuis plus de dix ans par la nébuleuse internationale qui avait juré la perte de Gbagbo. Enquêter scientifiquement sur chacun des incidents évoqués, c’est prendre le risque de mettre en lumière des événements isolés, liés à la difficulté, pour les FDS, de faire face à un ennemi «invisible» camouflé au sein de la population. C’est aussi prendre le risque de voir dévoilés les mensonges, manipulations et coups tordus du camp Ouattara – qui avait intérêt à diaboliser au maximum le pouvoir en place, y compris en commettant des crimes afin d’en faire porter le chapeau à l’adversaire. Plus que jamais, Fatou Bensouda est sous pression sur le dossier ivoirien. Plus que jamais aussi, les juges de la Chambre préliminaire I seront « travaillés au corps » par la puissante coalition internationale qui a intérêt à maintenir Gbagbo dans son statut actuel. Celui d’otage.


Théophile Kouamouo


Source: Le Nouveau Courrier

mercredi, 15 mai 2013

A PROPOS DE VENANCE KONAN ET DE L'ARGENT QUI NE CIRCULE PAS

 

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Il y a des suicides intellectuels qui sont tout aussi spectaculaires que des dégringolades du douzième étage d’un gratte-ciel. Prenons, par exemple, le cas de l’inénarrable Venance Konan, journaliste et patron du quotidien d’Etat ivoirien Fraternité-Matin. Dans un récent éditorial, intitulé « L’argent ne circule plus », ce confrère qui ne cache pas son engagement – tout comme l’auteur de ces lignes – tente de défendre l’indéfendable de la plus piteuse des manières. Et se crucifie lui-même, à vouloir complaire à son employeur du moment, Alassane Ouattara. Au moment même où son collègue Lazare Aka Sayé, jusqu’ici directeur général de la RTI, vient d’être brutalement mis à l’écart malgré les « services rendus »…

Que nous dit l’auteur des Prisonniers de la haine ? Que si l’argent « ne circule plus » en Côte d’Ivoire, c’est parce que le régime Ouattara traque les cybercriminels (« les brouteurs »), qui se cachent désormais, et ne consomment plus. Que les fonctionnaires ne sont plus corrompus et ne « rackettent » plus comme par le passé, et du coup ne font plus tourner les « maquis ». Que les « barons » du café-cacao prévaricateurs ne prévariquent plus… et que c’est leur « argent sale » qui manque aux Ivoiriens, notamment aux jeunes filles qu’ils couvraient de largesses. Finalement, la « sécheresse financière » actuelle serait, si on suit ce raisonnement, une bonne nouvelle…

Des théories diabolisatrices… des lieux communs…

Venance Konan est un habitué de ce type de raccourci intellectuel stupéfiant, et il suffit de relire sa prose depuis plus de quinze ans pour se rendre compte qu’il n’a jamais fait autre chose que de désigner des boucs émissaires et de construire des théories diabolisatrices en se fondant – et en renforçant – un certain nombre de lieux communs vides de sens. Et pourtant… S’il n’y avait que les jeunes filles aux moeurs légères, les tenancières de glô glô et les receleurs des diverses rapines des « corps habillés » qui étaient frappés par la féroce austérité que nous connaissons, la grogne populaire aurait-elle pris l’ampleur qu’elle a pris aujourd’hui, et que le dernier édito du patron de « Frat-Mat » veut contribuer à calmer ?

Hier, Venance Konan attribuait à Gbagbo l’expansion des églises évangéliques en Côte d’Ivoire ou la (timide) progression économique chinoise, des phénomènes qui relèvent plus de la marche du monde que du microcosme ivoirien. Aujourd’hui, il essaie d’expliquer des réalités macroéconomiques avec des méthodes de faits-diversier. Remettons donc de la rationalité là où le grand frère fait de la démagogie. Et posons-nous un certain nombre de questions simples.

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Une vague inédite de licenciements

- Si l’argent ne circule pas, n’est-ce pas AUSSI parce que la féroce prise d’Abidjan par des hordes de FRCI pillant tout ce qu’elles trouvaient devant leur chemin a contribué directement à la destruction de 80 000 emplois, si l’on en croit les chiffres diffusés l’année dernière par l’Union générale des travailleurs de Côte d’Ivoire (UGTCI) ?

- Si l’argent ne circule pas, n’est-ce pas AUSSI parce que la guerre postélectorale déclarée par un Alassane Ouattara ayant utilisé toutes les formes de violence pour s’emparer du pouvoir a occasionné la destruction de 120 000 emplois, selon les chiffres de Jean-Louis Billon, alors président de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) ?

- Si l’argent ne circule pas, n’est-ce pas AUSSI parce que de la Présidence aux entreprises parapubliques – notamment à la SOTRA, au Port autonome d’Abidjan et à la RTI -, une vague inédite de licenciements a sévi, souvent suivie de recrutements de profils plus ethniquement et/ou politiquement conformes ?

- Si l’argent ne circule pas, n’est-ce pas AUSSI parce que le non-apurement d’une très grosse partie de la dette intérieure de l’Etat a tué un nombre traumatisant de petites et moyennes entreprises (PME) ?

- Si l’argent ne circule pas, n’est-ce pas AUSSI parce que le gouvernement s’avère incapable d’enrayer la hausse des prix des produits de première nécessité, et se contente de faire avaliser par le FMI des taux d’inflation qui jurent avec la réalité quotidienne ?

Pourquoi « oublier » les rapines des ex-Comzones ?

Venance Konan évoque subrepticement, dans son édito, « le train de vie des barons de la rébellion »… sous Gbagbo. Mais pourquoi ne parle-t-il pas du « réseau militaro-économique » spécialisé à la fois dans le racket et la contrebande de matières premières qui fait perdre à la Côte d’Ivoire 400 millions de dollars, soit 1,6% de son produit intérieur brut (PIB), selon des chiffres fournis aux Experts de l’ONU par le gouvernement qu’il soutient ? Pourtant, l’ « extension du domaine des rapines » des ex-comzones est une des clés permettant d’expliquer le phénomène de non-circulation de l’argent. En effet, hier comme aujourd’hui, le fruit de leurs pillages va directement à l’étranger, notamment au Burkina Faso, où nombre d’entre eux possèdent des biens immobiliers impressionnants. Et si l’argent de Côte d’Ivoire circulait… ailleurs ?

Pourquoi Venance Konan n’invoque-t-il pas les différents scandales de mauvaise gouvernance qui parsèment les deux années du régime Ouattara, notamment le dossier de la surfacturation des travaux de réhabilitation des Universités, dénoncé puis enterré par son « employeur suprême » ?
Venance Konan essaie de justifier la morosité économique par… les grands travaux d’infrastructures ! Mais comment peut-il expliquer que la Côte d’Ivoire soit en chantier sans que le secteur de l’emploi local s’en trouve boosté ?

Venance Konan est un spécialiste de la diabolisation outrancière et il préfère les préjugés grossiers aux réalités froides. Ses méthodes pouvaient fonctionner avec les plus crédules alors qu’il était dans l’opposition. Mais elles sont moins efficaces dès lors qu’il les met au service du pouvoir. Car le pouvoir ne peut se contenter de dénoncer le passé, même en le déformant pour le pire. Il doit relever les défis d’aujourd’hui. Ou admettre son incompétence et en tirer toutes les conséquences.


Théophile Kouamouo


Source: LE NOUVEAU COURRIER

AFFAIRE DU TABLEAU OFFERT PAR OUATTARA A GUEANT - L'ARTICLE DE THEOPHILE KOUAMOUO QUI A MIS LE FEU AUX POUDRES

 

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L'ancien ministre de l'Intérieur de Nicolas Sarkozy a "privatisé" la toile de James Houra qu'Alassane Ouattara lui a offerte en novembre 2011. Ce faisant, il a manifestement violé une circulaire gouvernementale qui régit l'utilisation des "cadeaux offerts aux membres du Gouvernement". C'est un signe de l'incroyable confusion qui règne, entre la France et l'Afrique, sur ce qui relève des intérêts privés et des relations d'Etat à Etat.


Les bons connaisseurs de l'art ivoirien l'avaient constaté dès qu'ils avaient vu les images d'illustration de l'affaire Guéant sur les chaînes d'information en continu. Des images qui montraient notamment l'ancien ministre de l'Intérieur de Nicolas Sarkozy devant une toile africaine, dans son tout nouveau - et déjà sulfureux ! - cabinet d'avocats. C'était un tableau de l'Ivoirien James Houra !

Puis, le 7 mai dernier, un article du Monde donnait plus de précisions sur l'histoire de cette peinture. "Au mur blanc, un tableau. Pas l'une de ces deux toiles d'Andries Van Eertvelt vendues 500 000 euros, comme il l'a expliqué pour justifier la trace de cette somme virée sur son compte par un "avocat malaisien". Non, un couple africain naïf et coloré offert par le président de la Côte d'Ivoire, Alassane Ouattara, à celui qui reste son ami et son complice, y compris au sein de "Guéant avocats". Au pluriel", écrivait Ariane Chemin.

Une recherche rapide sur Internet permet d'avoir une idée des conditions dans lesquelles ce cadeau a été fait à Claude Guéant. C'était au cours d'une visite officielle en début novembre 2011. A cette occasion, celui qui était alors le premier flic de France avait été fait commandeur de l'ordre du mérite ivoirien. Il avait offert 34 voitures de police à l'Etat ivoirien. C'est donc à un ministre français en fonction, au cours d'une visite officielle, que ce cadeau avait été fait. 

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Une circulaire signée des mains de François Fillon...

Or les dispositions hexagonales en la matière sont claires, comme le stipule une circulaire signée par François Fillon le 18 mai 2007, juste après l'élection de Nicolas Sarkozy, donc. "Les cadeaux offerts aux membres du Gouvernement ou à leur conjoint, dans le cadre de l'exercice des fonctions gouvernementales, notamment à l'occasion des visites effectuées à l'étranger ou de la réception en France de personnalités étrangères, sont, pour leurs auteurs, la manifestation de la volonté d'honorer la France. C'est donc à l'Etat qu'ils s'adressent, au-delà de la personne du récipiendaire (...) Il est par conséquent normal qu'ils n'entrent pas dans le patrimoine personnel du ministre ou de sa famille", peut-on lire. La circulaire de Fillon organise de manière minutieuse le mode de gestion de ce type de cadeaux. Le ministre doit faire enregistrer, par le service du mobilier national, le cadeau offert à lui-même ou à son conjoint. Un cadeau qui peut être laissé à la disposition du ministre tant qu'il reste en fonction, mais doit absolument être rendu au service du mobilier national dès qu'il quitte ses fonctions. Comment se fait-il donc que le tableau remis par Ouattara à Guéant se trouve dans son cabinet d'avocats, qui relève, bien entendu, de ses affaires privées ? Il y a là les apparences d'un abus de biens sociaux...

Mépris pour les dispositions légales Au-delà de l'œuvre de James Houra "privatisée" par Guéant, le procédé pourrait bien alimenter la polémique sur le mépris que manifeste l'ex homme-lige de la Sarkozie pour les dispositions légales et réglementaires, y compris lorsqu'elles sont rédigées par lui- même. C'est ainsi qu'après avoir écrit, en 1998, alors qu'il était directeur général de la police nationale (DGPN) une note selon laquelle les frais de police ne devaient pas être transformées en primes, il s'est lui-même payé quelques années plus tard - selon ses déclarations, de toute façon sujettes à caution - en puisant dans ces fonds particuliers.

Plus globalement, le destin du tableau de James Houra est une illustration du "confusionnisme" caractéristique de l'impérialisme français en Afrique. Est-ce à titre d'ami ou de ministre que Guéant a reçu ce cadeau ? Est- ce en tant qu'ami ou chef de l'Etat que Nicolas Sarkozy a engagé la communauté internationale dans la guerre post-électorale qui a installé son obligé au pouvoir, là où un simple recomptage des voix aurait permis de départager Gbagbo et Ouattara ? Si Guéant a reçu le tableau de Houra en tant qu'ami, est-ce à dire qu'il a offert les 32 voitures de police en tant qu'ami, mais tout de même aux frais de l'Etat français ? Est-ce en raison de leurs intérêts croisés que les graves violations des droits de l'Homme du régime d'Abidjan ont été couvertes par Paris pendant trop longtemps, et que Ouattara a été soutenu auprès des institutions de Bretton Woods malgré les signes de mauvaise gouvernance ? Dans un contexte où la presse et l'opinion publique, endoctrinée, ne manifestent en général qu'un sens critique très limité pour ce qui est des engagements de la France en Afrique, qui peut vraiment dire, à Paris, que ce n'est pas au nom des intérêts "amicaux" et non de l'intérêt supérieur de l'Etat, que certaines batailles sont menées au-delà des frontières de l'Hexagone, en Côte d'Ivoire ou en Libye ?


Photo - LNC 795 (11/05/13)   Texte - Théophile Kouamouo


In le quotidien ivoirien "Le Nouveau Courrier"


Source: LE GRI-GRI INTERNATIONAL

jeudi, 09 mai 2013

WIKILEAKS REVELE LES DESSOUS DE LA CRISE IVOIRIENNE

Nom de code: PLUS D. L’association Wikileaks dirigée par Julian Assange, et qui s’est spécialisée dans la mise à la disposition du public de câbles diplomatiques classés confidentiels et/ou secret défense, a encore frappé. Hier, elle a mis en ligne une bibliothèque publique de la diplomatie américaine (Public Library of US Diplomacy). Qui permet d’avoir accès à 1,7 millions de documents secrets qui, pour certains, éclairent l’histoire récente d’un jour nouveau. Certains d’entre eux avaient déjà été « balancés » en 2010, mais étaient perdus dans le cafouillage incroyable créé par la profusion des données. Cette fois-ci, grâce à un efficace moteur de recherches, l’accessibilité est améliorée et des documents intéressants surgissent. Sur la crise ivoirienne en particulier, un certain nombre de câbles diplomatiques se révèlent très intéressants à lire.


En 2001, les ingérences de Charles Taylor en Côte d’Ivoire inquiétaient déjà Gbagbo et le Nigeria

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Dans un câble daté du 28 août 2001, l’ambassadeur américain au Nigeria Howard F. Jeter faisait état, entre autres sujets, des inquiétudes d’un de ses principaux interlocuteurs, le «lieutenant-général» Aliyu Mohammed Gusau, qui était alors un des patrons des services de renseignement du pays alors dirigé par Olusegun Obasanjo. Selon Aliyu Mohammed, une des préoccupations de son pays concernant le leader libérien Charles Taylor était son « immixtion » en Côte d’Ivoire. « L’ambassadeur Jeter, après avoir noté que Taylor est un manipulateur, a demandé à Mohammed comment le Nigeria entendait émousser les efforts de Taylor et du général Guei », indique le câble. A la suite de cette interrogation, l’officiel nigérian a indiqué au diplomate américain que son pays était en contact avec Gbagbo à ce sujet, à qui il avait demandé d’en parler aux Français – des Français qui avaient, selon le câble, de la « sympathie » pour Taylor. L’officiel nigérian avait également confié au diplomate américain son désir de voir Alpha Oumar Konaré, alors président du Mali et de la CEDEAO, de mettre clairement en garde le numéro un libérien d’alors. L’avenir montrera que la France et Konaré ne décourageront pas Taylor, mais iront jusqu’à le « protéger » en faisant semblant de ne pas voir sa main derrière le MPIGO et le MJP, métastases de la rébellion du MPCI à la frontière libérienne. Pire : Charles Taylor sera un des invités d’honneur à la conférence de Paris Kléber destinée à faire entériner le « déshabillage » de Gbagbo après les accords de Linas-Marcoussis.

Robert Guei et Djibril Bassolé, « cerveaux » de la rébellion du 19 septembre 2002 ?

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Un câble diplomatique daté du 10 octobre 2002 raconte une conversation entre l’ambassadeur américain au Nigeria Howard F. Jeter et un ancien ministre des Affaires étrangères nigérian, Baba Gana Kingibe. Devenu consultant par la suite, Kingibe ne cachait pas avoir travaillé pour le gouvernement ivoirien, et avoir eu des relations avec l’ex-ministre de l’Intérieur Emile Boga Doudou, grâce à une relation commune, un homme d’affaires désigné par le prénom « François ». Il pourrait bien s’agir du golden boy François Bakou.

Bien informé, Kingibe a alimenté le diplomate américain en informations « qui ne sont pas contradictoires avec ce que nous savons des événements d’avant la tentative du coup d’Etat ». L’ancien officiel nigérian a en tout cas expliqué que Robert Guei et Djibril Bassolé, alors ministre de l’Intérieur burkinabé, s’étaient rencontrés à Ouagadougou pour mettre en place un plan visant à renverser le président Gbagbo. Mais un ancien subordonné de Guei (on reconnait assez facilement Balla Keita) avait fait savoir qu’il ne voulait pas participer au complot. Pour cette raison, il a été « rapidement éliminé ». Mais avant sa mort, Gbagbo est mis au courant de ce qui se tramait contre lui. Du coup, il envoie son ministre de l’Intérieur Emile Boga Doudou discuter les yeux dans les yeux à Paris avec son homologue… Djibril Bassolé ! La réunion se passe bien. Et Boga rentre à Abidjan le 18 septembre pour être au pays alors que Gbagbo s’en va à Rome. Quand il se rend compte dans la nuit du 18 au 19 qu’un coup d’Etat se déroule et qu’il est directement ciblé, il saute sa clôture et va chercher refuge chez un expatrié français. C’est de chez cet expatrié qu’il appelle « François » où il raconte sa mort en direct : « François, ils entrent. Ils m’abattent ! »

Lors de sa conversation avec le diplomate américain, Kingibe évoque ce qu’il considère comme la stratégie internationale de Compaoré – son analyse s’avèrera juste. Selon lui, la tentative de réhabilitation de Compaoré, qui passé par une rupture apparente avec Taylor, est un « subterfuge ». De son point de vue, le Compaoré de 2002 n’est pas fatigué des « pitreries » de Taylor, mais est fatigué de jouer les seconds rôles et est prêt lui-même à s’engager dans des entreprises de déstabilisation dont il est le maître d’œuvre. « Si c’est vrai, cela signifie qu’il représentera un aussi grand danger pour la stabilité sous-régionale que son ancien ami de Monrovia », note le câble.

Ibn Chambas et Nana Akufo-Addo, deux anti-Gbagbo notoires

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Les câbles de Wikileaks nous permettent de cerner les positionnements réels des différents acteurs diplomatiques qui ont « travaillé » sur la crise ivoirienne. Par exemple, derrière ses sourires de premier communiant, le Ghanéen Mohamed Ibn Chambas, alors secrétaire exécutif de la CEDEAO, a contribué à « noircir » au maximum l’image de Gbagbo. Dans un câble daté du 11 octobre 2002, l’ambassadeur des Etats-Unis au Nigeria, Howard F. Jeter, raconte une conversation avec Ibn Chambas. Au cours de laquelle il explique que l’obstacle à un cessez-le-feu rapide entre le gouvernement ivoiriens et les rebelles, c’est… Gbagbo ! Les rebelles, selon Ibn Chambas, sont «disciplinés et relativement flexibles». Ils nient toute intention de renverser le régime (sic !) Ibn Chambas affirme sans ciller qu’il n’a vu aucune preuve de l’ingérence des Burkinabés. Gbagbo, de son côté, est « têtu » et « réticent », selon le diplomate ghanéen.

Le ministère des Affaires étrangères ghanéen de l’époque, qui sera par la suite deux fois candidat malheureux à la magistrature suprême dans son pays, a également beaucoup œuvré pour « gâter le nom » de Gbagbo. Un câble daté du 3 juin 2004 permet de se rendre compte qu’il a profité du fait qu’un sommet de la CEDEAO qui devait se tenir à Abuja, au Nigeria, a finalement été annulé, parce que Gbagbo avait décidé d’aller à des réunions à New York pour casser violemment du sucre sur le dos de Gbagbo. « Nous nous demandons si Gbagbo s’amuse avec nous », lance-t-il lors d’une rencontre avec l’ambassadrice Mary C. Yates. Lorsqu’elle lui répond en disant que le chef de l’Etat ivoirien avait peut-être pris des rendez-vous au siège de l’ONU, Akufo Addo n’en démord pas. « Kofi Annan est au courant de cette rencontre et veut Gbagbo ici [à Abuja] », dit-il. Avant d’expliquer que les accords de Linas-Marcoussis ne doivent absolument pas être « revus » ou « renégociés », que « Gbagbo doit trouver un arrangement avec Soro, Bédié ou Ouattara » et qu’il n’y a « pas d’autre option ». « Alors que nous laissons à nos collègues le soin d’expliquer les véritables motifs pour lesquels Gbagbo a refusé d’assister à la réunion d’Abuja, Akufo-Addo a défendu une vision plein d’antipathie sur ce qui lui semble être les explications peu convaincantes de Gbagbo », peut-on lire dans le câble de l’ambassadrice Mary C. Yates.

Ce background permet, avec le recul, d’expliquer les rumeurs selon lesquelles Alassane Ouattara a financé la campagne d’Akufo Addo lors de la dernière présidentielle. Mais aussi de comprendre la portée des violentes diatribes de ce dernier s’adressant à John Dramani Mahama en disant : « Nous ne voulons pas d’un Laurent Gbagbo au Ghana ».

 Obasanjo, Kufuor et la France en Côte d’Ivoire : un rapport compliqué

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Au fil des « câbles » de Wikileaks, l’on se rend compte que si la position « naturelle » des présidents nigérian et ghanéen de l’époque, Olusegun Obasanjo et John Kufuor, était plus « équilibrée » que celles de leurs homologues francophones d’Afrique de l’Ouest, elle était aussi frileuse et influencée par un certain nombre de lieux communs. Un câble du 26 septembre 2002 indique déjà le « balancement » du Nigeria. Aliyu Mohammed, un des patrons du renseignement nigérian, informe les Etats-Unis que le Nigeria a envoyé des Alphajets à Gbagbo dans le cadre d’un arrangement bilatéral – ce qui est une forme de soutien – mais s’inquiète du « harcèlement » des partis et des figures de l’opposition, notamment Ouattara et Bédié. Obasanjo se plaint aux Américains de l’initiative française de reprendre les choses en main en interrompant les discussions de Lomé, et accuse Abdoulaye Wade d’avoir orchestré l’opération en raison de sa rivalité avec Gnassingbé Eyadéma. « Ils peuvent organiser le sommet, mais je n’y irai pas, le Nigeria ne sera pas représenté », indique Obasanjo au téléphone à l’ambassadeur américain. Quand les accords sont entérinés, il indique qu’il ne les endosse pas « de gaieté de cœur » et qu’ils « déshabillent Gbagbo », mais que le Nigeria ne peut pas être « plus saint que le pape ». Si les Ivoiriens acceptent Marcoussis, le Nigeria ne peut que les appuyer, dit-il en substance.

Un câble du 12 novembre 2004 raconte une réunion entre l’ambassadeur des Etats-Unis au Ghana et le président John Kufuor. Juste après la quasi-guerre ivoirienne qui a commencé avec le « bombardement » supposé de la base-vie française de Bouaké en pleine « opération Dignité ».  Kufuor explique que la « tuerie » des neuf soldats français est un « prétexte » qui permet à l’Hexagone d’engager des actions pour protéger « leurs concitoyens » et leur « business ». « Mais Kufuor n’avait pas une posture critique vis-à-vis des Français », indique le câble. A la même occasion, Kufuor considère que l’analyse – dont on ne sait pas qui la véhicule – selon laquelle Gbagbo serait devenu président après avoir été qu’un leader d’opposition de second ordre relève de l’intox. Cela dit, il estime que Gbagbo doit faire des concessions, cesser d’utiliser le Parlement comme « prétexte » pour ne pas appliquer les accords d’Accra III. Il finit par faire une proposition assez surprenante : il suggère que Gbagbo, Ouattara et Bédié, en raison de leur caractère clivant, soient écartés des élections à venir et qu’ils cèdent la place à la jeune génération.

Les Français acharnés contre Gbagbo

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Si les câbles que l’on peut consulter dans le cadre du projet « PLUS D » donnent à voir une administration américaine quelque peu circonspecte, plus ou moins équilibrée dans ses jugements, et une diplomatie française violemment anti-Gbagbo. La palme de la virulence revient à Michel de Bonnecorse, conseiller Afrique de Jacques Chirac. Dans l’un des câbles de Wikileaks, datant du 30 mars 2006, il affirme à un de ses interlocuteurs américains que « de plus en plus » de dirigeants africains estiment qu’il n’y aura aucune solution en Côte d’Ivoire tant que Gbagbo restera au pouvoir. Il demande aux Américains de s’impliquer dans le cadre du Groupe de travail international (GTI) pour soutenir Charles Konan Banny – qui apparaît véritablement comme le « chouchou » de la Chiraquie au fil des câbles. Au point de demander que les Casques bleus de l’ONU prennent le contrôle militaire de la RTI afin d’empêcher que les « foules » pro-Gbagbo s’en saisissent pour diffuser leur «propagande » en cas de troubles. Un câble du 9 décembre 2005 indique que Michel de Bonnecorse veut que la Constitution ivoirienne soit modifiée… par le Conseil de sécurité de l’ONU. Selon un câble du 9 février 2006, Michel de Bonnecorse décrit Gbagbo comme un « fasciste », qui « commande seulement une minorité de la population », qui utilise une « propagande de rues », des voyous armés et une propagande ciblée. Nathalie Delapalme, qui développe pourtant des vues anti-Gbagbo devant les diplomates américains, a été totalement mise à l’écart par le clan Chirac, dès lors qu’il est devenu évident qu’elle était « trop confortable avec Gbagbo et sa coterie », explique un officiel français aux Américains.

Quand la France de Sarkozy jugeait « ridicule » le désarmement des rebelles

La lecture des câbles publiés par Wikileaks permet d’entrevoir une certaine prise de distance passionnelle de Paris sur le dossier ivoirien avec le début du processus de Ouagadougou et le départ du pouvoir de Jacques Chirac. Mais la profonde acrimonie de la France envers Gbagbo demeure, sous Nicolas Sarkozy. Selon un câble daté du 4 septembre 2009, le conseiller Afrique de Sarkozy, Romain Serman, prétend, alors qu’une avocate de Gbagbo plaide pour que la France aide à désarmer la France, qu’il ne s’agit que d’une manière de gagner du temps, et que Gbagbo a conclu qu’il ne pouvait pas gagner les élections et veut « épuiser » ses rivaux Bédié et Ouattara. L’exigence du désarmement des rebelles, pourtant notifiée depuis les accords de Linas-Marcoussis, est « ridicule » selon l’administration Sarkozy. Le conseiller de Sarkozy va jusqu’à prétendre, devant les Américains, que Gbagbo veut organiser un faux coup d’Etat contre lui – selon des sources libériennes non clairement nommées, stipule le câble américain. Au final, la Côte d’Ivoire va aller à la présidentielle de 2010 sans désarmement, selon le vœu des Français. Et le « traquenard électoral », selon l’expression de Charles Blé Goudé, se refermera sur Gbagbo.


Théophile Kouamouo


Source: LE NOUVEAU COURRIER

vendredi, 01 février 2013

LE PANAFRICANISME EST-IL MORT DANS LES SABLES DU SAHEL?

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L’opération «Serval» lancée par l’armée française pour chasser les islamistes du Nord-Mali sera-t-elle couronnée de succès? Au-delà de l’unanimisme de façade qui marque en général le commencement de telles opérations, l’honnêteté recommande d’admettre que la tournure prise par les événements signe une des défaites les plus accablantes du panafricanisme.

 
Qui pourra encore continuer à défendre l’idée selon laquelle l’Afrique doit – et peut – résoudre elle-même ses problèmes politiques et tout ce qui touche aux enjeux de sécurité collective ? Comme dans un film de guerre, la communication impériale française captive les esprits, repousse les objections, transforme nos chefs d’Etat en midinettes serviles – le pompon revenant au Béninois Yayi Boni, se déclarant « aux anges » sans avoir la moindre amertume quant à l’incompétence notoire de l’Union africaine, dont il est le président en exercice !
 
 Recolonisation cha cha ! N’importe quoi !
 
Bien entendu, nous entendons déjà les zélés porte-flambeaux du « réalisme », toujours partisans de la loi du plus fort et du fait accompli, nous demander avec agacement : « Vous proposez quoi alors ? Vous voulez vivre sous le règne des barbus ? On vous aide et vous n’êtes pas content ! Vous n’êtes que d’horribles dogmatiques du panafricanisme fanatique ! »

Au moment de la guerre de Libye, il aurait juste fallu un peu de courage…

A ceux-là, nous répondons qu’il est profondément malhonnête de mettre en place les conditions du pire pour se réjouir par la suite de mener la moins mauvaise des politiques du pire. Comment en sommes-nous arrivés à ce point ? Comment le Mali pacifique est-il devenu la menaçante poudrière que nous regardons tous, les yeux écarquillés ?
 
Tout est parti de l’organisation, sous couvert de « révolution arabe », de l’invasion de la Libye par des hordes d’islamistes fanatisés et soutenus à tous points de vue par un Occident déchaîné. A l’époque, il suffisait d’un peu de courage pour conjurer la malédiction qui se déploie devant nos yeux impuissants. Si la CEDEAO et l’Union africaine, prenant leur courage à deux mains, s’étaient opposées à la virée catastrophique de l’OTAN en Libye, jamais la résolution 1973 des Nations unies – mère de tous les malheurs ! – n’aurait été votée. Et les rebelles du CNT auraient pris une déculottée, face à une armée libyenne bien plus « consistante » que la pitoyable troupe malienne…
 
Plus cyniquement, l’on peut dire que même en cas de guerre de longue durée entre laïcs et salafistes (comme celle qui a cours en Syrie), le centre de gravité de l’affrontement serait demeuré un peu plus haut un peu plus longtemps. Ce qui aurait permis aux pays d’Afrique de l’Ouest de se préparer… Mais à quoi avons-nous eu droit à l’époque ?
 
A la lâcheté.
A la couardise.
A l’attentisme.
A la discorde et aux trahisons.
Aux obscures hésitations de Jacob Zuma, qui a dit « oui » et « non » en une fraction de seconde aux projets de l’OTAN.
Au lâchage de ces pays sahéliens longtemps subventionnés par Kadhafi, qui n’était pas non plus un saint, mais qui était leur allié objectif dans ce contexte précis.
Au « laissez les Blancs faire, ils trouveront toujours une solution ».
Et ce qui devait arriver arriva !

Une menace encore plus grande…

Personne ne nous empêchera de penser que les islamistes sont les alliés objectifs de l’Occident. Ils sont leurs amis en Libye et en Syrie, leurs ennemis au Mali et en Afghanistan, mais ils sont toujours le prétexte idéal à une remilitarisation du monde dont ne profiteront que les nations occidentales, en raison de leur supériorité militaire évidente, qui compense très opportunément leur déclassement économique.
 
Et maintenant ? Alors que les youyous enthousiastes empêchent une réflexion prospective, nous nous faisons un devoir de gâcher l’ambiance. Quel sera le prix de l’intervention française au Mali, car en diplomatie il n’y a pas de service gratuit ? Les Maliens à la reconnaissance dégoulinante nous casseront-ils les tympans si au sortir de cette opération, la « métropole » choisit leurs dirigeants, prend possession de leurs ressources et se rembourse avec le taux d’intérêt qu’elle aura choisi ?
 
Que dira l’Afrique si cette guerre du « Sahelistan » fournissait aux Américains le prétexte idéal pour étendre encore plus leur domination militaire, économique et politique ? Quand les occupants du Nord-Mali seront dispersés par les frappes de la France, où iront-ils ? Quels sont les pays africains susceptibles d’être ébranlés par quelques colonnes de 4X4 surmontés de lance-roquettes ? Le Niger, la Mauritanie, le Burkina Faso, le Tchad, la Centrafrique, voire la Côte d’Ivoire, le Nigeria et le Cameroun… sont-ils préparés à un harcèlement tous azimuts ? La France pourra-telle protéger tout le monde tout le temps ? N’est-il pas urgent que l’Union africaine, dont le Conseil de paix et de sécurité (CPS) est aux abonnés absents, se réveille de son long sommeil et mette en place aussi vite que possible une vraie force de réaction rapide au commandement unifié pour protéger les Etats qui la constituent ?
 
N’est-il pas temps que l’Afrique se joigne aux autres puissances qui le souhaitent pour dénoncer le rôle sournois du Qatar et de l’Arabie saoudite, meilleurs amis de la France officielle, et dénonce leur soutien aux forces obscures qui agressent le continent ? Pour cela, il faudrait renoncer à l’esprit de facilité et aux pétrodollars ensanglantés des wahhabites ! Tout un programme !
 
 
Théophile Kouamouo
 
 
 

lundi, 05 novembre 2012

LE SENS DU DERNIER COMMUNIQUE DE LA CPI

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Eléments de réponse aux questions que les Ivoiriens se posent après la dernière sortie de l’organisation internationale à vocation juridictionnelle. Dont la Chambre préliminaire s’est prononcé sur la capacité à Gbagbo à participer à la procédure engagée contre lui. Qu’est-ce que cela change ? Quelles sont les futures étapes ? Explications. 


Imbroglio national. Trois jours après l’audience liée au réexamen de la détention du président Gbagbo par la Chambre préliminaire I de la Cour pénale internationale (CPI), et une semaine après le refus exprimé de la Cour d’appel de «casser» la décision de ladite Chambre préliminaire qui avait rejeté le 13 juillet dernier une première demande de liberté provisoire, l’organisation à vocation juridictionnelle a produit hier un communiqué informant l’opinion publique que «la Chambre préliminaire I de la Cour pénale internationale (CPI) a décidé que M. Laurent Gbagbo était apte à participer à la procédure devant la Cour». Elle a également annoncé que «les juges fixeront bientôt une date pour l'audience de confirmation des charges dans cette affaire». 

Elle a par ailleurs annoncé des «ajustements pratiques» qui seront mis en place «afin de permettre à M. Gbagbo de participer à l'audience de confirmation des charges». Des dispositions qui pourront inclure «la tenue d’audiences plus courtes, la mise à disposition d'installations appropriées pour se reposer pendant les pauses, la possibilité pour le suspect de se dispenser de tout ou partie de la procédure, ainsi que de la suivre par liaison vidéo s'il le désirait». A la lecture de ce communiqué, un grand nombre d’Ivoiriens ont eu l’impression d’être dans un profond brouillard. Réponses à quelques questions qu’ils se posent. 

La dernière décision de la CPI signifie t-elle que la demande de liberté provisoire de Gbagbo a encore été rejetée? 

Non. En réalité, les «affaires dans l’affaire» Gbagbo sont nombreuses et se chevauchent. Notamment parce que, très active, la Défense s’introduit dans tous les interstices et utilise tous les moyens à sa disposition pour faire avancer sa cause. En ce qui concerne la question de la demande de mise en liberté provisoire, la Défense a saisi la Chambre préliminaire I qui a rejeté une première demande le 13 juillet dernier. 

Refusant ce verdict, elle a fait appel à la Chambre d’appel qui a suivi la Chambre préliminaire I, même si quelques avancées ont pu être obtenues. La Chambre d’appel a en effet estimé que l’état de santé d’un prévenu pouvait être un critère tendant à accepter une mise en liberté provisoire. Et deux juges de la Chambre d’appel ont rendu des avis «dissidents», en contradiction avec l’opinion majoritaire, ce qui contribue à créer une certaine pression sur la Chambre préliminaire. 

Le dossier est donc reparti à la Chambre préliminaire, qui doit l’examiner de nouveau tous les 120 jours, conformément aux règles de la CPI. Le jugement est mis en délibéré. Ce jugement-là, il n’a pas encore été rendu. 

Sur quel sujet la CPI a-t-elle exactement tranché? 

Dans sa volonté de prouver que le président Laurent Gbagbo a subi des exactions relevant de la torture lors de son incarcération illégale à Korhogo, la Défense a mis sur le tapis la question de son état de santé. Ce qui a amené la CPI à commander des expertises à ce sujet. Dans l’attente du résultat de ces expertises, il était impossible d’engager l’audience de confirmation des charges au regard des juges de la Chambre préliminaire eux-mêmes, qui ont pris très au sérieux les «découvertes» des médecins. Dans son état, Gbagbo pouvait-il participer à son procès ? C’est à cette question que la Cour a répondu hier par l’affirmative. 

Le fait que Gbagbo puisse assister aux audiences est-il une mauvaise nouvelle? 

Non. L’objectif de la Défense n’était pas d’éviter que Gbagbo participe à la procédure. Le premier président de la Deuxième République ivoirienne l’a dit lui-même : il ira jusqu’au bout. Il brûle de dire sa part de vérité, de la confronter aux affirmations du procureur. Il sait qu’il joue sa place dans l’histoire de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique. Il entend faire de ce procès un moment de combat contre la propagande haineuse qui l’a poursuivi durant plus de dix ans, et contre l’histoire officielle que les puissances occidentales qui ont eu sa peau veulent imposer. 

Le combat juridique autour de son état de santé vise avant tout à faire comprendre aux juges – qui ont lu les expertises médicales qui sont formelles – ce qu’il a vécu à Korhogo. Qu’il ait assez récupéré pour pouvoir participer à la procédure est soit une chance soit une grâce – selon que l’on soit croyant ou pas. Mais le fait est qu’il est arrivé à La Haye dans un état trahissant les souffrances qu’il a endurées auprès du régime qui l’a livré à la CPI et se protège lui-même de toute poursuite. 

Cette évaluation sur son état de santé peut - elle avoir un effet sur sa demande de mise en liberté provisoire? 

Oui, mais pas directement. Les juges ont conclu que Gbagbo était certes fatigué et éprouvé, mais qu’il pouvait participer aux audiences. Dans la mesure où, selon la Cour d’appel, l’état de santé d’un prévenu peut avoir des effets sur une décision relative à la mise en liberté provisoire, il est certain que le fait qu’il «récupère» peut être utilisé par l’Accusation qui entendra prouver qu’il n’y a pas le feu en la demeure. Mais tout est question d’évaluation des juges – et bien entendu, la politique n’est jamais loin. 

Le fait que Gbagbo puisse participer aux audiences dans un cadre prenant en compte sa fragilité physique ne signifie pas automatiquement qu’il a les capacités «médicales» de s’évader – ce dont il sera question dans la «querelle» sur la liberté provisoire. Cela ne signifie pas non plus que pour pouvoir le garder en vie et en bonne santé physique et morale, dans le cadre d’une procédure qui s’annonce longue, une liberté provisoire dans un cadre moins hostile n’est pas plus adaptée. Cela dit, la bataille s’annonce serrée. 

Est-on désormais sûr que l’audience de confirmation des charges et le procès auront lieu? 

Non. En tout cas, pas encore. En effet, la Défense a annoncé depuis le 21 août dernier qu’elle interjetait appel contre la décision de la Chambre préliminaire I, intervenue le 15 août dernier, de rejeter sa requête en incompétence de la Cour à juger le président Laurent Gbagbo. Une requête fondamentalement «politique», qui répond plus à une stratégie de dénonciation des «liaisons dangereuses» entre le procureur et le régime Ouattara et à une «mise sous tension» d’une Chambre préliminaire prompte à céder aux préjugés et aux approximations de l’Accusations, qu’à une volonté de «fuir» le débat de fond. La réponse de la Chambre d’appel à la requête de la Défense, ses éventuelles réserves, et les éventuels points de vue dissidents de certains des juges de la Chambre d’appel, sont attendues par la Défense. Qui privilégie la parabole de la montagne. Dans un contexte de forte adversité, elle doit, pas après pas, franchir un véritable Everest de préjugés et de «vérités» prémâchées. 

Le temps qui passe joue-t-il pour ou contre Gbagbo? 

Beaucoup d’Ivoiriens considèrent que ce qu’ils perçoivent comme une «stratégie de l’obstruction» de la Défense «perd du temps» inutilement, et contribue à maintenir Laurent Gbagbo en détention. Mais, en réalité, le temps qui passe permet aussi à Emmanuel Altit et à Agathe Baroan, les avocats qui ont pignon sur rue à La Haye, de se saisir – pour la tailler en pièces – de l’incroyable masse de documents compilés par Louis Moreno-Ocampo contre Gbagbo, au nom de ce que l’on pourrait appeler une «stratégie de l’inondation». Ocampo voulait profiter de l’atmosphère globale de l’époque, où Gbagbo était présenté sans nuances comme «le mauvais» et Ouattara «le bon». Plus le temps passe, plus cette grille de lecture s’affaiblit. Et pour la Défense, c’est toujours ça de pris. 



Théophile Kouamouo, in le quotidien ivoirien "Le Nouveau Courrier".
 
 
Source: AFRIK53.COM

vendredi, 19 octobre 2012

UN QUART DE SIECLE APRES SON ASSASSINAT - POURQUOI THOMAS SANKARA EST TOUJOURS VIVANT

 

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Comment cohabiter avec un mythe ? Comment supporter la comparaison avec un «Africain entré dans l’Histoire» quand vous savez que l’Histoire vous a déjà jugé – et condamné ? Ces questions habitent forcément Blaise Compaoré, même s’il ne les formule pas forcément de manière consciente. Thomas Sankara, son prédécesseur et «frère», qu’il n’a pas hésité à envoyer ad patres, le hantera jusqu’à son dernier jour. Et il est tout à fait significatif qu’il ait choisi ce mois particulier pour donner une interview à Jeune Afrique, au cours de laquelle il pouvait compter sur la complaisance de son interlocuteur pour réduire son rival absent à une sorte de dictateur tropical qui devait mal finir – comme si lui savait quelque chose de sa fin à lui. «Ce qui s’est passé chez nous, à l’époque, n’est pas différent de ce qui arrive ailleurs dans le monde. Les régimes fermés, totalitaires et liberticides, ne finissent jamais bien. La révolution était une expérience historique unique, mais qui a montré ses limites. Quand les libertés n’accompagnent pas ce type de mouvements, cela ne peut pas marcher», a-t-il osé. Ajoutant avec cynisme, au sujet des responsables de la mort de Sankara, que «les affaires non élucidées ne sont pas l’apanage du Burkina.»

Toutes ces paroles creuses, et il le sait bien, ne sont que vaines tentatives de réécriture de l’Histoire. Mais l’Histoire est têtue. Blaise Compaoré reconnaît que, sous Sankara, il s’agissait de «révolution». Et sous son règne à lui ? Si l’on retourne aux proclamations enflammées d’après l’orgie de sang du 15 octobre 1987, l’on ne peut qu’avoir un mot à la bouche : imposture ! Au nom de quelles idées Blaise Compaoré a-t-il pris le pouvoir ? Le communiqué lu à la radio nationale sur fond de musique martiale accusait Sankara d’être un «traître à la révolution», et d’avoir restauré le néocolonialisme dans le pays depuis 1983. Il invitait la population à soutenir le processus de «rectification» du processus révolutionnaire. En fait de «rectification», il est désormais clair pour tous que ce fut une contre-révolution dans toute l’amplitude de sa signification. Et c’est sur le plan diplomatique que ce mouvement a été le plus aisément perceptible. Le «pays des hommes intègres» est devenu le centre névralgique du «mercenariat international» au service de «l’impérialisme» que conspuait jour et nuit Sankara, avec l’approbation hypocrite du «beau Blaise», qui n’était jamais bien loin. Les amitiés franches sont passées du Ghana de Jerry Rawlings à la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny, du MPLA et des forces anti-apartheid à Jonas Savimbi, de Fidel Castro aux barbouzes françaises, à Charles Taylor et aux coupeurs de mains du Front révolutionnaire unifié (RUF) de Foday Sankoh. Sur ce terrain-là, la vérité historique est déjà établie. Au bénéfice de Sankara. 
 
A la pointe du combat pour l’agriculture  biologique
 
Et si ? Et si Sankara avait vécu jusqu’en 1989, année de la chute du mur de Berlin ? Jusqu’en 1990, année du multipartisme en Afrique ? Jusqu’en 1993, année de la mort d’Houphouët ? Jusqu’en 1994, année de l’arrivée au pouvoir de Nelson Mandela ? Serait-il devenu le «come-back kid» du Burkina Faso, parti du pouvoir puis revenu au pouvoir, comme John Jerry Rawlings, son comparse ghanéen ou comme le Vénézuelien Hugo Chavez, avec lequel il se serait à coup sûr trouvé des atomes crochus ? Sans le coup d’Etat de Blaise, se serait-il effondré quelques années plus tard sous l’effet de la crise économique et de l’aide parcimonieuse des bailleurs de fonds qui appréciaient modérément sa rhétorique enflammée ? Peut-être. Peut-être pas.

Ce qui continue, en tout cas, de frapper ceux qui écoutent et regardent les discours de Sankara, ressuscités par des plateformes de vidéo en ligne qui servent (aussi) de sanctuaire de la mémoire orale, c’est le caractère radicalement avant-gardiste de sa réflexion… économique ! Sur la question de la dette, de ses pièges et de son arbitraire, n’a-t-il pas ouvert un vaste chantier pour les économistes critiques que l’on peut retrouver dans des organisations comme Attac ou le Comité pour l’abolition de la dette du Tiers-Monde (CADTM) ? Sa «théorie générale» à ce sujet peut d’ailleurs être transposée aujourd’hui aux pays européens eux-mêmes, tenus à la gorge par la finance mondiale selon des modalités similaires à celles que dénonçait Sankara s’agissant de l’Afrique.

Thomas Sankara a également été à la pointe sur la thématique de l’agriculture biologique, et a mené, notamment avec Pierre Rabhi, une des figures de proue de l’écologie de terrain en France, de belles expérimentations se fondant sur une certitude de bon sens : les paysans n’ont pas les moyens de s’offrir des engrais chimiques onéreux, il y a bien une possibilité de s’en passer. Ironie de l’Histoire – et preuve du caractère fondamentalement «contre-révolutionnaire» du régime Compaoré –, le Burkina Faso est aujourd’hui le pays ouest-africain qui développe l’activisme le plus débordant en faveur des Organismes Génétiquement Modifiés (OGM) qui asservissent pourtant le monde agricole d’un point de vue strictement économique.

En effet, les graines transgéniques sont stériles, et chaque année le paysan doit en acheter de nouvelles pour continuer à produire. Blaise Compaoré chemine main dans la main avec la multinationale honnie Monsanto, qui jette des milliards de dollars dans la bataille du lobbying. Si Sankara était vivant, il serait aujourd’hui un militant de l’opensource. Aux côtés des Sud-Africains et des Indiens, il aurait lutté contre l’industrie pharmaceutique et certains de ses brevets au caractère fondamentalement illégitime. Thomas Sankara avait des défauts, comme tout homme, comme tout chef. Mais il avait une pensée, loin du caractère faussement énigmatique de son tombeur, qui n’a en réalité rien d’autre à dire que ce que ses maîtres masqués lui soufflent. Mais pourquoi la «grande machine» se déploie-t-elle donc toujours avec autant de hargne contre les leaders du Tiers-Monde qui ont une pensée? La question est purement rhétorique, bien entendu.
 
 
 
Théophile Kouamouo



mardi, 16 octobre 2012

UN RAPPORT DU MINISTERE FRANÇAIS DE LA DEFENSE FAIT FROID DANS LE DOS


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Un rapport du ministère français de la défense fait froid dans le dos - Le nationalisme africain et le panafricanisme présentés comme des menaces pour l'Occident!


Et si les rapports des experts en questions stratégiques, dans toute leur aridité, étaient plus à même de nous éclairer sur les vrais enjeux de notre monde que le storytelling des médias occidentaux dominants dégoulinants de «bons sentiments» manipulatoires ? En tout cas, le dernier rapport édité par le ministère français de la Défense, et qui est plus que jamais «à la mode» alors que le sommet de la Francophonie de Kinshasa se prépare fiévreusement [cet article a été publié pour la première fois le 10 octobre 2012, ndlr], gagne à être lu et analysé. Le rapport prospectif à 30 ans dénommé «Horizons stratégiques» décrit les tendances lourdes de la politique extérieure et de défense française à long terme. Ce qui signifie qu’il est, peu ou prou, endossé par les deux principaux partis de gouvernement qui dirigent alternativement la France – et qui se prémunissent avec une solidarité exemplaire contre toute menace qui viendrait troubler leur confortable jeu de ping-pong.

Bertrand Badie, un des plus éminents spécialistes des relations internationales de l’Hexagone, qui dirige L’Etat du monde, encyclopédie géopolitique de référence et enseigne à Sciences-Po Paris, ne s’y est pas trompé. «Hollande est dans la continuité de Sarkozy. Pas tellement sur le verbe et la forme, car les deux hommes n'ont pas le même tempérament, mais sur le plan thématique, sur la ligne politique, François Hollande n'a pas montré de volonté forte de rupture. La politique étrangère a été la grande absente de la campagne électorale, aucun thème n'a été soumis au débat public, il n'est donc pas étonnant que Hollande n'ait annoncé ni proposition nouvelle, ni initiative spectaculaire, ni virage politique. (…) Depuis le début de la Vè république, la gauche n'a jamais fait l'effort de définir ce qu'est une politique étrangère de gauche. François Mitterrand qui avait vilipendé la politique étrangère du général de Gaulle s'est finalement aligné lorsqu'il a accédé à l'Elysée en 1981. Et ses successeurs ne se sont pas beaucoup intéressés à la politique étrangère. Il y a là un manque. Le travail de critique et de réflexion en profondeur n'est pas mené. D'ailleurs, la politique étrangère de Nicolas Sarkozy a été très peu critiquée par la gauche. Il n'y a pas eu de débat sur l'intervention en Libye. Celui sur la réintégration de la France dans l'Otan a été extraordinairement discret», a-t-il expliqué le 27 septembre dernier dans Le Journal du dimanche.
Le style change, mais le fond demeure, donc. Du coup, le document stratégique du ministère de la Défense, visiblement finalisé fin avril dernier – avant donc la débâcle de Nicolas Sarkozy – reste d’actualité. Que dit ce document sur le monde, la France et l’Afrique ?
 
Le déclin de l’Occident anticipé… et redouté
 
Le texte indique que parmi les «lignes de force» des décennies qui viennent, il y a «la fin de la domination occidentale». Nous nous dirigeons manifestement vers «un monde post-américain». Il existe «un risque de déclassement de l’Europe», et «l’affirmation de nouvelles grandes puissances, aux trajectoires toutefois incertaines» (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), devrait se poursuivre. «L’accélération de la mondialisation» est également une ligne de force dans un contexte de «transition géopolitique marquée par une instabilité et une volatilité croissantes». Tout cela, on s’en doutait un peu…
Qu’anticipe donc le document stratégique français en ce qui concerne l’Afrique subsaharienne ? «Vingt ans après la fin de la guerre froide, le continent devrait continuer à voir son importance géopolitique s’accroître sous l’effet de la concurrence économique entre puissances émergentes «du Sud» (Chine, Inde, Brésil) et puissances en déclin relatif (Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Russie). Néanmoins, les sous-régions d’Afrique pourraient évoluer distinctement en fonction de leur environnement extérieur (systèmes Corne/péninsule arabique), Sahel/Maghreb/Europe, Afrique de l’Est/sous-continent indien». Est-ce à dire que, de par la proximité géographique, l’Europe a un «rôle à jouer» bien plus important en Afrique de l’Ouest et en Afrique du Nord qu’ailleurs ? Sans doute. La question qui se pose est la suivante : par quels moyens, dans ces zones spécifiques, les Occidentaux déclinants mèneront-ils la «guerre économique» contre leurs nouveaux concurrents émergents ? L’actualité nous fournit quelques débuts de réponse à cette interrogation, et ils peuvent paraître effrayants.
 
Des «printemps arabes» en Afrique ? Non merci
 
Pourquoi la presse française se passionne-t-elle pour les processus de changements de régime dans le Moyen-Orient, tout en s'indignant si peu des dénis démocratiques dans les pays d’Afrique francophone, où Paris a pourtant les moyens de faire avancer les choses dans le bon sens, à coups d’amicales pressions, loin de la «démocratie des bombes» à laquelle la Côte d’Ivoire, par exemple, a payé un lourd tribut ? Pourquoi, en plein printemps arabe, Ségolène Royal débarque-t-elle à Ouagadougou pour apporter un soutien sans équivoque à un Blaise Compaoré qui veut modifier la Constitution et fait face à la colère de son peuple ? Peut-être parce que les «policy-makers» français ne croient pas en l’avènement d’une émancipation démocratique au sud du Sahara. La pauvreté et le tribalisme seraient des facteurs bloquants. «Une extension généralisée en Afrique subsaharienne des poussées démocratiques arabes paraît peu probable. Si certains éléments structurels (alternance bloquée, jeunesse diplômée au chômage, marginalisation d’une partie de l’armée) peuvent constituer un terreau favorable à un soulèvement populaire, plusieurs caractéristiques limitent de fait les évolutions politiques en Afrique à court et à moyen terme : l’absence de classe moyenne, les divisions identitaires et la faible institutionnalisation de l’État, notamment. Seuls quelques pays, dans lesquels une société civile solide, produit de l’histoire locale (syndicats, églises, chefferies traditionnelles), fait face à un État fort ou à un pouvoir bloqué, sont susceptibles de suivre la voie arabe, si certaines circonstances sont réunies (crise économique, élection grossièrement truquée…)», indique le document. L’analyse n’est pas tout à fait dénuée de fondement, mais les références obsessionnellement ethnographiques de la France officielle quand il s’agit de l’Afrique, par exemple, indiquent d’une certaine manière qu’elle n’est pas pressée que la situation change. Les pouvoirs qu’elle soutient n’encouragent pas, généralement, une plus forte institutionnalisation de l’Etat. N’accompagne-t-elle pas avec enthousiasme un régime Ouattara qui a substitué des milices tribales à une armée nationale et n’a-t-elle pas longtemps soutenu une rébellion ivoirienne qui détruisait l’Etat pour le remplacer par des baronnies féodales dont les «Com'zones» sont des figures emblématiques ?
 
Sécessions et migrations
 
«La remise en cause des frontières actuelles pourrait aboutir à la création de nouveaux États ou à des redécoupages plus ou moins violents (Sud-Soudan, Somalie…). La rupture du tabou de l’intangibilité des frontières pourrait avoir des effets en cascade sur l’ensemble du continent, voire au-delà», anticipe le rapport. L’on se souvient forcément qu’à Paris, la perspective d’une sécession du Nord-Mali, tant qu’elle ne disait pas son nom et qu’elle était incarnée par le MNLA, était une option sérieuse. Le soutien à des irrédentismes ou à des séparatismes sera-t-il demain, plus que jamais, un moyen de peser sur des situations géopolitiques ou de «semer l’effroi» parmi des nations africaines désireuses de s’affranchir ou de tester certaines formes d’indocilité? «Des catastrophes écologiques majeures liées aux premiers effets du changement climatique, notamment dans les zones les plus fragiles, pourraient déboucher sur de vastes mouvements de populations, intra et intercontinentaux, sources de déstabilisation majeure», écrit l’étude. Ce qui se passe dans l’Ouest de la Côte d’Ivoire, militairement conquis par des hommes faisant face chez eux à l’avancée du désert, est-il une préfiguration de ce type de «catastrophes» ? Les grandes villes de la côte ouest-africaine, épuisées par l’exode rural et de «l’abandon» d’une partie du Sahel, pourraient-elles vraiment, en partie, être noyées dans les flots de l’érosion côtière ? Ces questions interpellent les pouvoirs et l’intelligentsia du continent.
 
Le nationalisme africain… menace pour l’Occident !
 
Ce qui est inédit dans ce rapport produit par les experts du ministère français de la Défense, c’est qu’il classe désormais les souverainistes africains comme des ennemis potentiels. «Des crises dites «identitaires», fruit de l’instrumentalisation de catégories communautaires par certains acteurs politiques et économiques (partage du pouvoir et des richesses), pourront encore survenir. Le fondamentalisme, voire le radicalisme, religieux, tant musulman que chrétien, pourrait progresser, en l’absence de perspective d’intégration économique et politique des populations les plus pauvres et, surtout, des jeunes. Parallèlement – et paradoxalement – les sentiments nationalistes et/ou panafricains pourraient se développer, parfois au détriment des intérêts occidentaux». Vous avez bien lu ! Ceux qui pensent une Afrique forte, indépendante, libre de ses choix, y compris en matière économique, sont des menaces pour l’Occident ! Et cela est dit de manière «décomplexée», dans un pays où le discours ambiant, certes souvent en contradiction avec les actes et les pratiques, tient, de Charles de Gaulle à Dominique de Villepin, l’indépendance des nations pour une sorte d’absolu ! Comme si cela n’était pas assez clair, le journaliste Adrien Hart, dans un article publié par Slate Afrique, précise la pensée des rédacteurs du rapport : «Tout le monde garde à l’esprit les violents appels anti-français de leaders politiques pro-Gbagbo lors de la crise postélectorale en Côte d’Ivoire. L’avenir africain verra-t-il la multiplication de clones de leaders populistes comme Charles Blé Goudé ou de Julius Malema ? On ne le souhaite pas.» Et si ce background structurel était une clé permettant de comprendre la structure intellectuelle de ceux qui ont «pensé» l’assimilation grotesque du groupe islamiste Ançar Dine et de l’opposition ivoirienne en exil ? N’était-il pas question, au final, d’assimiler deux types d’acteurs qui représentent les menaces absolues ? Et si, au fond, la France officielle «préférait» d’une certaine manière les salafistes, dont la dangerosité est facile à «vendre», aux nationalistes africains, contre qui les opinions européennes comprendraient moins que l’on aille en guerre ? Ce débat n’est pas superficiel. Dès lors que l’on se convainc de ce que la principale menace identifiée par les stratèges officiels de l’Hexagone est le réveil de ce que nous appelons volontiers «l’Afrique digne», il devient évident que l’alliance avec des forces représentant la féodalité tribale voire le fanatisme religieux peut être envisagée contre les souverainistes africains. Les guerres civiles et les sécessions deviennent dans ce contexte des «problèmes» certes. Mais des «problèmes» qui légitiment une présence militaire, donc stratégique, accrue et vertueusement présentée. Puisqu’il s’agit de sauver l’Afrique contre elle-même en «empêchant les massacres».
 
La France veut continuer d’occuper militairement l’Afrique
 
Il y a une quinzaine d’années, la mode était aux concepts mettant en avant le retrait progressif de l’armée française du continent au profit de forces africaines de maintien de la paix. Ce n’est plus le cas. Ainsi, le rapport «Horizons stratégiques» met en valeur deux tendances lourdes attendues : un affaiblissement économique de l’Europe et un maintien plus que jamais d’actualité de la présence militaire française. L’amoindrissement de la part relative de l’Europe en tant que principal fournisseur d’aide publique au développement est susceptible d’affecter le tropisme européen des pays d’Afrique subsaharienne au profit des puissances émergentes majeures», peut-on ainsi lire. «Résultant de l’incapacité des États à contrôler leur territoire, la multiplication et l’extension des « zones grises », concentrant groupes criminels organisés (trafiquants, terroristes) et groupes rebelles, pourraient nécessiter des interventions occidentales auxquelles des pays européens, et la France en particulier, pourraient être amenés à participer», indique le rapport. La France a l’intention, dans les prochaines décennies, d’investir plus que jamais l’Afrique, qui «restera une zone de convoitises et de confrontations potentielles et une zone d’intérêt stratégique prioritaire pour la France». Le rapport trace les contours d’un mode d’intervention qui n’entend pas changer en Afrique, y compris au cœur des grandes villes. «Le renouvellement des accords de défense avec plusieurs partenaires africains confère à la France des responsabilités particulières en matière d’assistance, appelées à s’inscrire dans la durée. La présence de nombreux ressortissants français dans les villes, dans un contexte de forte insécurité, devrait renforcer la nécessité de disposer de capacités d’évacuation adaptées. Celles-ci devront de plus en plus être coordonnées au niveau international et avec les acteurs locaux, notamment privés», écrivent les rapporteurs. Qui préfèrent nourrir la perplexité quant aux capacités de l’Union africaine qu’il est plus que jamais question de contourner, voire de délégitimer. Au profit, sans doute, d’institutions vassales (comme la CEDEAO) ou d’institutions en partie contrôlées par Paris : Union européenne, ONU, etc… «La France continuera d’accompagner les organisations continentales et sous-régionales africaines dans le développement des instruments de sécurité collective, en privilégiant les cadres multilatéraux (UE, Onu, etc.). L’insuffisance probablement persistante des instruments de sécurité collectifs placés sous l’égide de l’Union africaine, quels qu’en soient les progrès en termes capacitaires, renforcera le besoin de politiques globales alliant sécurité, développement et gouvernance selon des axes bilatéraux et multilatéraux ad hoc et la mise en place de partenariats régionaux efficaces», écrivent les rapports. Voilà qui est clair. Il revient désormais au leadership africain «non aligné» d’en tirer toutes les conséquences. Froidement.
 


Théophile Kouamouo


mercredi, 10 octobre 2012

DECRYPTAGE D'UNE MANIPULATION SOURNOISE - RFI, LA PRESSE FRANÇAISE ET LA TECHNIQUE DU VRAI-FAUX RAPPORT OFFICIEUX

 

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Ce n’est pas la première fois que la presse parisienne mène des opérations de guerre psychologique en s’appuyant sur des rapports onusiens pas encore validés, auxquels on a ajouté des éléments fournis par des services secrets… ou complètement imaginaires. Il est également constant que son sens des «révélations» s’affadit quand des experts onusiens mettent en cause les alliés du camp Ouattara et de l’ex-rébellion… ou la France elle-même. Un grand émoi s’est emparé d’une grande partie de l’opinion publique ivoirienne après la diffusion, par RFI, d’un «scoop» selon lequel un rapport d’experts onusiens, en plus de prétendre qu’un certain nombre de personnalités proches du président Laurent Gbagbo, nommément citées, comploteraient pour renverser Alassane Ouattara, affirmerait sans rire que les leaders de l’opposition ivoirienne en exil auraient noué une «alliance» avec les islamistes maliens d’Ançar Dine, proches d’Al Qaeda, qui occupent le Nord Mali, et le capitaine Amadou Sanogo, le tombeur d’Amadou Toumani Touré. Bien entendu, la force des accusations et le caractère quasi-romanesque de l’article de la «radio mondiale» frappent les esprits et alimentent l’indignation. Mais lorsque l’on prend le nécessaire recul historique, l’on se rend compte que ce que ce que nous appellerons la technique du vrai-faux rapport officieux est une constante dans la communication de la nébuleuse internationale – surtout française – qui soutient Alassane Ouattara et tente de criminaliser, donc de disqualifier politiquement, depuis une dizaine d’années, toute une mouvance : celle incarnée par Laurent Gbagbo et les souverainistes ivoiriens. Retour sur un certain nombre d’opérations psychologiques du même type que celle qui vient d’être «mise en œuvre».

Le vrai-faux rapport de l’ONU sur les escadrons de la mort
 
En février 2003, les accords de Linas-Marcoussis et les résolutions de la conférence de Kléber, qui donnent une prime à la rébellion ivoirienne, sont chahutés sur le terrain abidjanais. Un rapport express de l’ONU évoquant de manière très vague l’existence d’«escadrons de la mort» en Côte d’Ivoire fait l’objet de fuites bien organisées dans les quotidiens Le Monde et La Croix. C’est une aubaine pour Jacques Chirac, qui peut menacer le couple Gbagbo des foudres de la Cour pénale internationale – imitant en cela Blaise Compaoré, parrain des rébellions libérienne, sierra-léonaise et ivoirienne. Le Monde, dans une belle coordination, va plus loin que ce que l’ONU peut se permettre et multiplie les articles sur les fameux «escadrons», accuse nommément des membres de la garde rapprochée du président Gbagbo et de son épouse de les diriger, sous la haute autorité, bien entendu, de leurs patrons. C’en est trop pour le numéro un ivoirien qui organise une conférence de presse, et annonce qu’il portera plainte, notamment contre Le Monde. Il le fait dès le 18 avril 2003.
 
Lors du premier procès qui a lieu le 26 mai 2004, la journaliste genevoise Catherine Fiankan-Bokonga, spécialiste des questions relevant de l’économie et des droits de l’homme, montre une interview du regretté Vieira De Mello, ancien Haut-commissaire des Nations unies pour les droits de l’homme, qui affirmait que le rapport de l’ONU ne comportait aucun nom de prétendus membres d’escadrons de la mort, et que son institution n’avait publié aucune liste, contrairement aux affirmations du Monde. Lors du procès en appel, Le Monde produit un prétendu document de l’ONU présenté comme la liste des neuf membres des «escadrons de la mort». C’est en réalité une note blanche des services de renseignements français, sans en-tête, ni signature. La presse française, en convergence avec les services secrets français, a en réalité fait dire ce qu’il n’avait pas dit à un rapport de l’ONU ayant opportunément «fuité», et qui était déjà destiné à faire pression sur le pouvoir ivoirien.
 
Le rapport de l’ONU sur la marche avortée du G7, éventé par RFI
 
En mars 2004, le G7, coalition des partis politiques d’opposition «houphouétistes» et des mouvements rebelles coalisés (MPCI, MPIGO et MJP) annonce qu’elle organisera des «marches éclatées» dans un contexte explosif. Les autorités d’alors, se fondant sur des rapports alarmistes des structures sécuritaires du pays, interdisent la marche. Le mot d’ordre est maintenu, et la manifestation est étouffée dans l’œuf. Le bilan des affrontements entre forces de l’ordre et activistes, civils et armés, fait l’objet d’une polémique. L’ONU décide, très rapidement, d’enquêter sur la question. L’enquête doit être présentée au gouvernement ivoirien, qui doit faire ses observations et ses réfutations, avant publication. Ce qui est susceptible de rendre moins unilatéralement accusatoires les conclusions du rapport. Qu’à cela ne tienne ! Le 3 mai, RFI publie, sur son site web, ce que l’ONU présentera, assez hypocritement, comme «une copie non officielle» du rapport de la Commission d’enquête sur les événements du 25 mars 2004. L’ONU reconnaît qu’il n’avait pas été présenté au gouvernement ivoirien, encore moins distribué aux agences de l’ONU se trouvant en Côte d’Ivoire. Le représentant permanent de la Côte d’Ivoire à New York accuse la Commission d’avoir intentionnellement permis la «fuite» spectaculaire d’un document forcément non soumis au moindre débat contradictoire, «afin de ruiner le processus de réconciliation nationale». Dans une lettre à Kofi Annan, le président Gbagbo soutient que le rapport a été «clairement influencé». Pour faire baisser la pression, l’ONU s’engage à mettre en place la Commission d’enquête réclamée par les accords de Linas-Marcoussis qui doit se pencher sur tous les crimes et exactions commis depuis le 19 septembre 2002.
 
Le rapport de l’ONU qui n’est jamais sorti sur les exactions de tous les camps…
 
Mise en place le 22 juin 2004, la Commission d’enquête indépendante sur les graves violations des droits de l’Homme enregistrées en Côte d’Ivoire depuis le 19 septembre 2002, rend ses conclusions au secrétaire général de l’ONU et au Commissaire aux droits de l’Homme, comme l’indique un communiqué daté du 19 octobre 2004. Cette fois-ci, la procédure est respectée. Le gouvernement ivoirien reçoit un draft du rapport et appose ses remarques et observations. Mais ce rapport, qui évoque aussi de manière assez exhaustive les exactions des rebelles, les complicités du Burkina Faso et du Mali, ainsi que – assez timidement – celles de la France, ancienne puissance coloniale, ne sortira jamais. Alors que l’on est en face d’une véritable opération de camouflage de la vérité, la presse française n’est pas intéressée par l’organisation de fuites opportunes. Il faut attendre le 24 décembre 2004, en pleine fête de Noël donc, pour que le quotidien Libération publie de courts extraits de ce rapport – sans bien entendu mentionner les extraits qui mettent en cause Paris. RFI ne publie pas le rapport dans son intégralité sur son site web, comme elle l’a fait pour le rapport relatif aux événements de mars 2004. Outré par le refus de la Maison de Verre de publier un rapport qu’elle a pourtant chèrement financé, le gouvernement ivoirien remet le document à la presse ivoirienne. L’Intelligent d’Abidjan le publie en intégralité. Le Courrier d’Abidjan en fait même un ouvrage intitulé «Tout sur le rapport de l’ONU qui dérange». L’affaire rebondit fin juin 2011. Interrogée par des journalistes, Navi Pillay, Haut-Commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU soutient qu’il «est tout à fait pertinent que le Rapport de 2004 soit rendu public.» Elle ajoute – argument curieux ! – qu’elle s’employait «à trouver qui est autorisé à la publication de ce rapport que ce soit le Conseil des droits de l’Homme ou le Secrétaire Général de l’ONU». Elle martèle qu’elle «ne renoncera pas à cette action». Près d’un an et demi après cette pétition de principe, rien n’a bougé. Le rapport n’a pas été officiellement publié, donc officiellement endossé, par l’ONU. 
 
Le faux rapport de l’ONU sur le massacre de Petit-Duékoué et Guitrozon

Dans la nuit du 31 mai au 1er juin 2005, un commando de personnes que des survivants désignent comme des Dozos, associés aux Forces nouvelles hier et supplétifs des FRCI aujourd’hui, attaque les villages Guéré de Petit-Duékoué et Guitrozon, faisant plusieurs dizaines de morts. C’est un vrai crime contre l’humanité. L’émoi est grand et des regards désapprobateurs se tournent vers les rebelles que Paris s’obstine à ennoblir. Soudain, RFI sort un «scoop». Une «note confidentielle» de l’ONUCI qui affirmerait qu’en réalité, ce sont les «miliciens pro-Gbagbo» qui sont responsables de cette tuerie. Très vite, l’ONU dément l’information et affirme que ce «rapport» n’est pas d’elle, par la bouche d’Hamadoun Touré et de Pierre Schori, représentant spécial de Kofi Annan à Abidjan. Mais le venin de la désinformation a déjà fait son effet.
 
Le rapport du Comité des experts 2010, étouffé parce qu’il gênait le grand «storytelling»
 
Si la presse française sait trouver des rapports «accablants» contre le camp Gbagbo, y compris en mélangeant le vrai et le virtuel, elle sait aussi ne pas trouver les rapports que l’ONU elle-même s’évertue à cacher. A propos du Comité des experts chargés de surveiller l’embargo justement. Le rapport de 2010 sur les violations de l’embargo a été bloqué par le Conseil de sécurité. Et pour cause: il évoque le réarmement des parties en présence, et l’action néfaste du Burkina Faso, qui alimentait les Forces nouvelles en fusils d’assaut notamment, là où la communication officielle onusienne plaidait pour une élection sans désarmement. Entériner ce rapport aurait signifié admettre que les conditions n’étaient pas réunies pour un scrutin pacifié, alors qu’il était question de broder autour de Gbagbo qui retarde les élections depuis cinq ans parce qu’il a peur de perdre. Le rapport est étouffé en dépit de la lettre envoyée le 17 septembre 2010. Finalement, le rapport, qui comportait des vérités pas bonnes à savoir, sera publié le 20 avril 2011, neuf jours après la chute de «l’ennemi» Gbagbo. Bien entendu, la presse française dans sa grande majorité s’en désintéressera.
 
Pourquoi le «rapport» évoqué samedi par RFI ne pouvait pas être publié en l’état
 
Dans sa mise au point relative au «rapport» dont RFI a dévoilé le «contenu», la porte-parole de l’ONUCI a affirmé deux choses: premièrement, le rapport du Comité des experts de l’ONU sur l’embargo est produit par des équipes extérieures, et peut être endossé ou non par l’institution; deuxièmement, l’ONUCI n’a pas encore reçu le dernier rapport du Comité. En clair, non seulement elle ne peut pas confirmer que ce que dit RFI se trouve vraiment dans le rapport, mais de plus même si cela était le cas, rien ne dit que de telles conclusions seront endossées par l’ONU. En réalité, il est fort peu probable que les accusations fantaisistes évoquées par RFI soient publiées un jour par le Comité des experts. Notamment parce que sa méthodologie est très contraignante. Les experts doivent, pour publier une information, se fonder sur des sources documentaires éprouvées ou au moins deux sources indépendantes. Ils doivent aussi, autant que faire se peut, contacter les mis en cause et recueillir leur version des faits. Ce qui n’a pas encore été fait, selon les nombreuses personnalités interrogées par Le Nouveau Courrier. Par exemple, sur un sujet comme la prétendue réunion de Takoradi, Marcel Gossio, par exemple peut aisément prouver qu’il n’était pas au Ghana à la date citée. 
 
Par ailleurs, selon RFI, le rapport (?) évoque des SMS interceptés et qui seraient des preuves contre les pro-Gbagbo. Or, le Comité des experts ne comporte en son sein aucun expert en écoutes téléphoniques, et l’ONUCI non plus. La réalité doit être la suivante, au-delà de cette opération de propagande bien huilée. Il est fort probable que, tout simplement, les sécurocrates du régime Ouattara aient livré de prétendues «preuves» aux experts, qui ont dû les consulter, se les partager ou les archiver. Et la «magie» de la «com» a pour effet de transformer les accusations des pro-Ouattara – Guillaume Soro ne comparait-il pas le FPI au MUJAO il n’y a pas longtemps? – en conclusions d’experts indépendants. Là où RFI et ses sources ont su se couvrir, c’est que l’article évoque un rapport «intermédiaire». Ce qui signifie, sans doute, qu’il n’a aucune vocation à être publié. Cela tombe bien. Puisque s’il n’est pas publié, RFI pourra se couvrir et… rebondir.
 


Théophile Kouamouo
 
 

jeudi, 27 septembre 2012

LE «CLUB DE LA PRESSE» SUR LA RTI: HISTOIRE D'UNE CENSURE MAL FICELEE

 

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Tout commence par l'enregistrement, le vendredi 21, de l'émission "Le Club de la Presse", dans les studios de la RTI. Jusqu'ici, tout va bien. L'émission, qui voit débattre des journalistes de différents journaux, est toujours enregistrée le vendredi pour être diffusé le dimanche. Sauf que, cette fois-ci, l'émission ne passe pas. Des "problèmes techniques", nous dit-on. Antoine Assalé Tiémoko, du journal "L'Eléphant déchaîné", se... déchaîne le premier sur Facebook.

"Ce jour, dimanche 23 septembre, à 18 heures 8 minutes, sur la RTI1, une bande déroulante a annoncé la non diffusion du CLUB DE LA PRESSE pour des "raisons techniques". Interrogé par "L'éléphant Déchaîné", Emmanuel Grattié Lavry, le présentateur de l'émission a déclaré qu'il avait été lui-même informé dans la soirée que l'émission ne sera pas diffusée pour des raisons techniques, sans plus de précisions. En réalité, cette émission, enregistrée le vendredi 21 septembre ne sera jamais diffusée et pas à cause de raisons techniques. Elle a été purement et simplement censurée. 

Il y avait comme invités: Assalé Tiémoko (Directeur général et gérant de l'éléphant Déchaîné"), Saint Claver Oula (rédacteur en chef de le nouveau courrier), Eddy Pehé (directeur de publication de le nouveau réveil), Célestin Gnonzion (enseignant-chercheur, spécialiste de l'éthique de la presse). Les thèmes débattus étaient la rébellion de 2002 (bilan, financement), les rencontres de la CDVR, l'enquête sur la mort de Guéi, la drogue dans les écoles, le conseil des ministres (le code de déontologie des fonctionnaires et agents de l'Etat), l'attaque du commissariat à Port-bouet, la suspension de la sanction contre les journaux bleus. 

Eh bien les vérités qui ont été dites au cours de l'enregistrement de l'émission n'ont pas semble-t-il, fait plaisir en haut lieu. L'émission a été purement et simplement censurée. Ce qui provoque la colère non seulement des invités, mais des autres confrères. Nous courons donc vers un boycott de cette belle émission et donc sa mort prochaine. Car, tant que cette édition du dimanche 23 septembre ne sera pas diffusée, plus personne ne répondra à l'invitation de la RTI. La suite et les détails des propos tenus au cours de l'enregistrement et qui ont provoqué la censure, dans "l'éléphant Déchaîné" du mardi 25 septembre."

Assalé Tiémoko a raison. L'émission n'est pas rediffusée le lundi, comme le veut la tradition. Mais les censeurs étant des personnes "paresseuses", selon l'expression du caricaturiste Issa Nyaphaga, l'émission se retrouve sur le site Internet de la RTI, avant d'être ôtée. Ce qui confirme la thèse de la censure (et renforce l'opprobre sur la direction générale de la RTI), sans pour autant d'être de la moindre efficacité. Puisque l'émission se retrouve, bien entendu, sur Youtube. En trois parties.

 

 

 

 

Bien entendu, le destin de cette émission est connu. Après Youtube, elle atterrira dans les disques durs et les cartes mémoire des téléphones des Ivoiriens qui auront désormais une idée précise du type de vérités que le régime qui les domine veut leur cacher. Le comble du ridicule et de l'amateurisme !

Alors, forcément, les sarcasmes se déchaînent... Laissons le mot de la fin à Anderson Diédri, reporter au Nouveau Courrier, qui fait un parallèle avec le limogeage fantaisiste de l'ancien directeur général de RTI, Brou Aka Pascal, finalement re-nommé au poste de président du Conseil d'administration de l'institution par le même Alassane Ouattara qui l'avait dégommé.

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"Le directeur général de la RTI Aka Sayé Lazare va-t-il être limogé pour "dysfonctionnement" (...) puisque malgré la "censure" de l'émission "le Club de la presse" dimanche, l'intégralité de l'enregistrement circule aujourd'hui sur Internet ?"

 

SourceLE NOUVEAU COURRIER

mercredi, 29 août 2012

LA FRANCE, LA COTE D'IVOIRE, LE DESARMEMENT ET LA PAIX

 

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C’est une prise de position qui n’a pas été assez commentée dans l’effervescence de l’actualité ivoirienne de ces dernières semaines. Face au regain de tension armée en Côte d’Ivoire, la diplomatie française est sortie du bois et a «pondu» un communiqué sur lequel il serait pertinent de s’attarder. «Nous appelons au calme et à l'apaisement des tensions», a déclaré un porte-parole du quai d'Orsay, qualifiant le climat d’insécurité qui règne au pays des Eléphants de «préoccupant». Ce porte-parole a poursuivi: «Le désarmement et la réforme des secteurs de la sécurité doivent plus que jamais être une priorité, tout comme la poursuite du processus de réconciliation nationale et la lutte contre l'impunité».

Dans la bouche d’un officiel français, le mot «désarmement», dès lors qu’il est rapporté à la Côte d’Ivoire, ne peut pas être neutre. Il a une histoire. En effet, si les accords de Linas-Marcoussis (parrainés par Paris), de Pretoria et de Ouagadougou n’ont, depuis début 2003, cessé d’appeler au «désarmement», l’ancienne puissance coloniale a eu, jusqu’à la chute du président Laurent Gbagbo, un positionnement politique et stratégique encourageant clairement la prolifération des armes légères… tant qu’elle dérangeait le chef de l’Etat d’alors. Ainsi, Paris a refusé, lors de la création du MPCI et de ses succursales MPIGO et MJP, de faire pression sur les présidents Blaise Compaoré (Burkina Faso) et Charles Taylor (Liberia), pour qu’ils cessent de fournir les rebelles en armements. Par la suite, l’embargo onusien frappant le pays a soigneusement évité d’inclure les pays qui fournissaient les insurgés en armes, ce qui revenait à «punir» la seule partie gouvernementale, qui ne pouvait naturellement rester les bras croisés à attendre d’être submergée par l’ennemi. La France a manœuvré à l’ONU pour que les élections générales soient organisées sans le désarmement des rebelles et la réunification du pays, pourtant consignés par les chronogrammes adoptés par toutes les parties. Par la suite, elle a accompagné sans état d’âme la conquête du Sud par les Forces nouvelles transformées en FRCI, conquête qui n’a été rendue possible que par une violation «autorisée» de l’embargo et par la distribution de kalachnikovs à des milliers de civils fanatisés. Alors qu’elle a rejeté une solution politique classique – le recomptage des votes – qui pouvait préserver les chances du pays de se reconstruire et de se réconcilier! Le Canard Enchaîné, hebdomadaire toujours très bien renseigné, a même affirmé que Paris avait fourni des «munitions» aux desperados pro-Ouattara durant la guerre postélectorale, sans être démenti même faiblement.
 
Un problème de désarmement ou un problème politique ?
 
La nouvelle passion française pour le désarmement en Côte d’Ivoire est une illustration de ce qui a été hier un réflexe partagé par une partie de la «communauté internationale» et par la totalité de l’opposition ivoirienne. Qu’importe que le pays brûle pourvu que Gbagbo parte! Eh bien, c’est cette logique irresponsable qui se retourne aujourd’hui contre ceux qui en ont fait, hier, leur leitmotiv. Ceux qui ont, pendant des années, volontairement déplacé la crise politique ivoirienne sur le terrain armé sont aujourd’hui pris au piège de leurs propres passions nihilistes. Il faut qu’ils s’en convainquent même si, en Côte d’Ivoire, en Libye ou en Syrie, le sens de l’autocritique n’est pas la qualité première des pompiers-pyromanes planqués dans les bureaux confortables des chancelleries occidentales…

La crise ivoirienne, dont les éruptions de violence armée de ces dernières semaines ne sont, au fond, qu’un signe parmi d’autres, peut-elle être réglée par une politique plus efficace en matière de désarmement? Relève-t-elle de considérations d’ordre logistique ou technocratique ou est-elle un problème fondamentalement politique? Les officiels français connaissent la réponse, mais ne peuvent l’affronter. En dépit d’une alternance qui n’a pas, loin de là, mis un terme aux suicidaires réflexes anti-Gbagbo et anti-FPI de la diplomatie hexagonale. Pourtant, que l’on considère que les dernières attaques soient le fait de miliciens pro-Ouattara frustrés ou de soldats favorables à l’opposition, en exil ou sur place, l’on est bien obligé de mettre les choses en perspective. Pourquoi le régime a-t-il de la peine à limiter le pouvoir de nuisance de ses nervis armés, alors qu’il est en train de mourir de son propre poison? Principalement parce que son projet de gouvernance autoritaire ne pourrait prospérer que dans un contexte de terreur, et que ce régime de terreur ne peut être garanti que par des milices tribales comme les Dozos. Problème politique, donc! Pourquoi ce régime maintient une atmosphère d’arrestations, d’enlèvements et de répression insensée qui empêchent la «paix des braves» à force de tenter de mettre en place une sorte de «pacification par l’humiliation»? Peut-on faire la paix quand pour des centaines de soldats, de sous-officiers et d’officiers, il n’existe pas d’autre choix en dehors de l’exil ou de l’embastillement et de la torture? Toute l’attitude du régime Ouattara montre qu’il a de vrais soucis en termes de légitimité, qu’il en est conscient et gouverne contre une très large partie du peuple et de l’armée. Comment le piège a-t-il pu se refermer sur lui? Qu’est-ce qui le rend sourd à toute conciliation? Problème politique, toujours! 

La France, seule puissance à pouvoir raisonner le régime ivoirien donc à empêcher une nouvelle descente aux enfers du pays, est elle-même prise au piège de ses propres impasses, de son long storytelling mensonger sur la Côte d’Ivoire, de son orgueil de puissance et d’une certaine fatalité coloniale qui la conduite à toujours préférer la politique du pire et le compagnonnage criminel avec des systèmes politiques condamnés à moyen terme mais rassurants, à très court terme, sur l’image qu’elle se fait d’elle-même et de son influence. Hélas.
 


Théophile Kouamouo