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vendredi, 12 août 2011

ZONES D'OMBRE ET NON-DITS D'UN DISCOURS D'AUTO-CONTEMPLATION


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Dans la soirée du vendredi 6 août 2011 dernier, les Ivoiriens ont eu droit au traditionnel et institutionnel discours à la nation du chef de l'Etat, marquant la célébration de la Fête nationale et la commémoration de l'Indépendance de la Côte d'Ivoire. Pour notre part, il n'aura été qu'une débauche impudique de bons points attribués à soi-même par son auteur, qui fait l'impasse sur des aspects importants de la vie de notre peuple, au sortir d'une crise aussi aiguë que la crise postélectorale ivoirienne, et qui entretient l'omerta sur les actes concrets qui devraient être posés dans l'optique d'une réconciliation et d'une prospérité effectives de notre pays.

Nous avons ainsi pu apprendre avec stupéfaction « le retour de la démocratie en Côte d'Ivoire » là où elle n'a jamais été plus dégradée : des opposants sont en prison ou en exil, leurs biens et ressources sous séquestre, l'Assemblée nationale suspendue, le pays gouverné par ordonnance, le chef de l'Etat encore et toujours chef d'un parti politique (le RDR) - ce qu'interdit notre constitution ; Article 54 -, ses biens non encore déclarés devant la Cour des comptes - comme l'exige la Loi fondamentale, en son Articles 55 -, des journalistes et hommes de médias en prison, le siège du quotidien de l'opposition Notre Voie occupé par des hommes en armes pro-Ouattara, la Commission Electorale Indépendante déjà majoritairement constituée par le RHDP qui enregistre de nouvelles nominations de proches de Ouattara - accentuant un déséquilibre déjà outrancier -, les élections législatives et municipales en approche envisagées dans une ambiance de traque et d'exactions des FRCI contre les pro-Gbagbo et les militants du FPI, le Conseil constitutionnel renouvelé avant terme, au plus grand mépris de notre Constitution. Bref, de quel retour de la démocratie nous parle-t-on, si ne n'est d'exprimer aux Ivoiriens tout le mépris et le peu d'égard qu'on a pour eux ?

Nous avons, en outre, été abreuvés de rhétoriques du genre « respect de Droits de l'homme » en Côte d'Ivoire et de « société souveraine ». Comment peut-on prétendre respecter les Droits de l'homme quand on a été épinglé plusieurs mois de suite par ses ex-partenaires les plus fidèles, les ONG internationales Human Rights Watch, Amnesty International et même par le HCR et l'ONUCI, pour meurtres, crimes, viols et pillages contre des populations sans défense et pour l'incarcération sans inculpation d'opposants politiques ? Ces structures supranationales ont clairement dénoncé la récente promotion de chefs militaires, proches du chef de l'Etat Alassane Ouattara, nommément cités dans des crimes contre l'humanité. Nous aurions bien voulu croire, avec Monsieur Ouattara, au respect des Droits de l'homme en Côte d'Ivoire mais force est de reconnaître qu'il n'en est rien. Les Droits de l'homme en terre ivoirienne ne sont qu'une vue de l'esprit. Ils ne relèvent que du discours officiel et non de la réalité.

Quant à la « société souveraine » du nouvel homme fort d'Abidjan, le peuple ivoirien, il s'est donné des institutions qu'on bafoue allègrement : le Président de la République qu'il s'est donné par la voie des urnes a été bombardé en sa résidence et kidnappé par des armées étrangères dont les bases et missions, en guise de reconnaissance, sont réinstallées, renforcées et reconduites, pour assurer la sécurité et la sûreté du territoire ivoirien. Ces mêmes forces assurent la sécurité du nouveau locataire du Palais présidentiel du Plateau, en appui aux soldats burkinabés récemment recrutés dans la garde rapprochée présidentielle, au milieu d'un parterre de conseillers politiques, diplomatiques et militaires français. Cette « société souveraine » s'est également donné un porte-voix : l'Assemblée nationale. Elle est aujourd'hui aphone, mise sous l'éteignoir. Selon le bon vouloir du « Brave Tchê » Alassane Ouattara. Comment exerce-t-elle alors la souveraineté qu'on lui reconnait subitement, à la faveur d'un discours de circonstance ? Motus, bouche cousue !

Le chef de l'Etat se targue, en outre, de se mettre en peine de la réconciliation nationale : « Nous œuvrons pour le retour de nos frères et sœurs à l'extérieur du pays ». Un d'entre eux en est justement revenu, sous son instigation, et a été mis aux arrêts dans les jours qui ont suivis : le journaliste Hermann Aboa. Sous des chefs d'inculpation aussi imaginaires que surréalistes, révélés non par la justice ivoirienne comme cela se doit, dans tout Etat de droit qui se respecte, mais de sa propre bouche, au détour d'une visite de travail aux Etats-Unis : achat d'armes de guerre et distribution à des milices, sur financement de Laurent Gbagbo (sic !).

Au regard de tout ce qui précède, où se trouve donc cette « Côte d'Ivoire dotée d'un Etat fort, moderne et impartial, avec des Institutions crédibles ; un Etat qui respectera l'indépendance de la justice, qui luttera contre l'impunité et fera la promotion du mérite et de la compétence » ?

« Je salue, dit Alassane Ouattara, la décision des officiers exilés au Ghana, de rentrer au pays, pour prendre une part active au processus de réconciliation ; j'encourage les refugiés demeurant au Liberia à rentrer ». Le fait que quatre mois après la Bataille d'Abidjan, ils en soient encore à se méfier et à redouter un retour en Côte d'Ivoire est un revers et désaveu cinglant pour le pouvoir en place. Si l'invite était aussi fraternelle et sincère qu'on veut le laisser croire, il y a belle lurette que ces Ivoiriens seraient de retour. Sans attendre d'être constamment rassurés par des discours officiels.

« Je lance à nouveau, poursuit-il, un appel à nos frères et sœurs, de tous bords politiques afin de nous retrouver pour bâtir ensemble une patrie de paix... Je continue de tendre la main en particulier à nos frères et sœurs du FPI et de LMP. Leur place est avec nous ( ?). Le gouvernement ne ménagera aucun effort pour garantir le retour et la sécurité de tous ».  Soit dit en passant, les leaders FPI et LMP sont pour l'essentiel en prison, avec à leur tête le Président Laurent Gbagbo et son épouse ainsi que le Premier ministre Affi Nguessan. Leur place est-elle objectivement et effectivement parmi nous ? Hélas, trois fois non ! Les faits parlent plus que les mots. Et on ne peut les falsifier par une effusion émotive occasionnelle fût-elle lyrique et officielle.

Pour Alassane Ouattara « les activités économiques redémarrent, la vie sociale s'anime à nouveau, la presse fonctionne dans toute sa diversité. Il travaille à réduire nos souffrances. La sécurité s'améliore de jour en jour. Les ordures et les dépôts sauvages se font de plus en plus rares. Abidjan retrouvera son lumineux visage de « Perle des lagunes » et toute la Côte d'Ivoire sera à nouveau belle. Les soins de santé des Ivoiriens les plus défavorisés seront gratuits. Les travaux d'assainissement ont commencé, bientôt, c'est toute la Côte d'Ivoire qui sera en chantier. Les jeunes auront des emplois et auront aussi les financements promis pour leurs projets ». Plutôt reluisant comme tableau dans un pays où le chômage a atteint des records et les universités - du reste, fermées - sont occupées par les ex-rebelles, où les hôpitaux sont plus que jamais des mouroirs, où l'appareil de production cassé est en lente agonie, où la misère atteint des summums jamais effleurés et où des arriérés de salaire de deux à quatre mois restent encore à payer aux ex-FDS et dans certaines entreprises publiques (BNETD et bien d'autres) et institutions nationales (Assemblée nationale, CEI etc).

En outre, à quoi peuvent bien servir un cadre de vie et un environnement assainis où l'on est plus susceptible de perdre la vie que la santé, du fait des exactions des FRCI et d'une insécurité permanente, insidieuse, rampante ?

Au final, Alassane Ouattara ne croyait pas si bien dire : « Sans paix, sans sécurité, il ne peut y avoir ni réconciliation, ni développement solidaire ». C'est exactement cette vérité universelle qui est implacablement à l'œuvre, en ce moment, dans notre pays. Absence de paix et de sécurité, c'est, hélas, la triste réalité ivoirienne.

Du sommet de son piédestal et au comble de l'auto-contemplation, il déclame : « Une telle volonté de ramener la paix et la prospérité chez nous attire à nouveau la confiance de nos partenaires. L'image de la Côte d'Ivoire s'est nettement améliorée et notre pays est de retour sur la carte du monde (Y avait-elle disparu ? Mystère !) ». Même si les investisseurs, à défaut de s'y rendre (insécurité et Etat de droit en déliquescence obligent), se contentent d'avoir « à nouveau le regard (seulement le regard) tourné vers la Côte d'Ivoire », dans un contexte mondial de crise financière généralisée, la plupart des pays occidentaux étant au bord de la faillite, avec en tête de file, les Etats-Unis d'un Barack Obama fauché et dans une tourmente historique, sauveur pressenti et attendu d'une Côte d'Ivoire sans le sou.

Cette débauche auto-célébrante aura permis de faire ombrage aux vraies questions qui intéressent les Ivoiriens : la libération du président Laurent Gbagbo et de tous les prisonniers politiques et militaires, la création de richesses nationales sur la base de notre force de travail et de nos ressources propres (humaines et économiques), l'instauration d'une véritable impunité commençant par les siens - si tant est qu'il désire vraiment allier la justice à la réconciliation -, les raisons de la promotion de criminels de guerre qui devraient être traduits devant la CPI, la réunification effective du pays par l'unification des caisses de l'Etat, l'indépendance et la souveraineté de la Côte d'Ivoire. Des points royalement éludés.

En effet, il aurait fallu qu'il nous dise :

- comment il espère réconcilier les Ivoiriens en maintenant Laurent Gbagbo en prison sans aucun chef d'inculpation. Il n'en a pas dit un traître mot ;

- comment il envisage de faire disparaître l'impunité tout en promouvant des militaires proches de lui et déjà épinglés par les organisations des Droits de l'homme pour une comparution éventuelle devant les instances judiciaires internationales ;

- comment il compte mettre fin à la saignée financière inacceptable (au moment où nos coffres-forts sont vides) et à la partition économique et financière de notre pays, avec l'économie parallèle florissante dans la partie Nord de la Côte d'Ivoire, entre les mains des ex-Forces Nouvelles dont la Centrale (Trésor de l'ex-rébellion) est en plein essor ;

- comment il espère éviter à la Côte d'Ivoire de n'avoir pour seule politique de création de richesses et pour seul programme de gouvernement que l'endettement excessif ;

- comment il compte « apporter à notre pays son indépendance totale (sic !) » et affirmer sa souveraineté quand il multiplie en Côte d'Ivoire les bases militaires étrangères (réouverture du 43ème Bima français et une dizaine de l'ONUCI en projet d'urgence), quand les salaires des fonctionnaires ivoiriens sont payés par la France, que sa propre sécurité est assurée par des forces étrangères et quand il semble ne tirer sa légitimité que de la reconnaissance de la « Communauté internationale ».

Au total, un discours qui aura tout dit sauf l'essentiel. Pas donc certain que nous fassions des pas de géant en matière de réconciliation et de cohésion sociale, d'avancées démocratiques, politiques et institutionnelles, de reprise économique et de prospérité nationale. Ouattara nous a servi une litanie de vœux pieux et fait une peinture irréelle de la situation de notre pays. Nous continuons à attendre qu'il se ressaisisse et nous donne des signes concrets et réalistes, à tout le moins autres que cet épanchement auto-contemplateur qui ne nous rassure guère pour l'avenir de notre pays. Nous voulons des actes, pas des discours. Gageons que la tendance sera bientôt inversée.


Que DIEU bénisse la Côte d'Ivoire !


DINDE Fernand AGBO


In le quotidien ivoirien "Le Nouveau Courrier" N° 290 du jeudi 11 août 2011.