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vendredi, 20 janvier 2012

SIDIKI BAKABA, COMEDIEN ET REALISATEUR: «DANS LE BUNKER DE GBAGBO, J'AI ECHAPPE A LA MORT»

 

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Le comédien ivoirien Sidiki Bakaba, 62 ans, est un miraculé. Il a vu la mort de près, de très près même. Le 11 avril 2011, jour de la chute et de la capture de Gbagbo, des soldats pro-Ouattara ont voulu l'exécuter. Il a été sauvé de justesse par des militaires français qui passaient par là. La veille, le 10 avril, un obus tiré à partir d'un hélicoptère français de la Licorne a failli le réduire en bouillie. Au Festival du film de Tanger où nous l'avons rencontré, l'ancien directeur du Palais de la Culture d'Abidjan nous a livré un récit poignant de l'odyssée qui a failli lui coûter la vie. Nous vous livrons, tel quel, le témoignage d'un homme qui revendique toujours une amitié de 40 ans avec Laurent Gbagbo.


« Le 10 avril 2011, veille de la capture de Gbagbo, je filmais avec ma caméra. Ma maison est dans la même rue que celle de la résidence où le président s'était retranché avec ses proches, dans un bunker. Autour de moi, ça n'arrêtait pas de tirer. Il y avait plus de 300 militaires et des blindés dans les environs. J'étais bloqué chez moi. Des soldats pro-Gbagbo me disaient : «Vieux père, nous nous battons pour libérer l'Afrique ! Ils semblaient enthousiastes. Ils m'ont même mis dans leur blindé et j'ai pu filmer les rues désertées de Cocody. Plus tard, ils sont revenus me dire : "Vieux père, ça commence à se gâter ; il faut partir, car si les Frci (Forces républicaines de la Côte d'Ivoire) te trouvent, ici, ils vont t'arroser de balles d'autant plus qu'il y a des mercenaires parmi eux". Fuir, mais pour aller où ? Le quartier était encerclé et il n'y avait plus d'issue. Et puis je ne fais pas de politique moi ! J'ai juste la malchance, si on peut appeler cela une malchance, d'avoir croisé sur mon chemin, il y a 40 ans, un certain Laurent  Gbagbo avec qui j'ai partagé des moments d'exil à Paris et qui est devenu président, plus tard.

Pendant le conflit, j'ai filmé des exactions de part et d'autre et c'est dommage que ma caméra et toutes mes cassettes soient détruites par les soldats de Ouattara. Est-ce que le fait de témoigner, c'est prendre partie ? Ces images à jamais perdues auraient bien éclairé l'opinion, aujourd'hui que Gbagbo est devant la juridiction internationale. Le 10 avril 2011, j'étais devant la résidence. J'avais décidé d'aller voir le président pour lui demander de tout laisser tomber, de partir pendant qu'il est encore temps, car cela n'en valait plus la peine.

Des cadavres autour de moi

En filmant avec ma caméra, j'ai, subitement, vu un hélicoptère français qui volait à basse altitude et qui faisait du surplace. Comme saisi d'une intuition, je me suis dit : "Tiens, et s'il prenait ma caméra pour une arme ?". Sans hésiter, j'ai sauté à plat ventre dans le poste de garde de la résidence. J'ai, ensuite, entendu le bruit assourdissant d'un obus qui passe au dessus de ma tête. Le souffle de l'explosion m'a soulevé à presque un mètre du sol. En bon musulman, j'ai imploré Dieu à trois reprises. Quand j'ai retrouvé mes esprits, j'ai vu de nombreux cadavres autour de moi, des corps démantelés, des têtes et des membres partout. Parmi les morts, de jeunes soldats qui, quelques secondes plus tôt, me disaient d'entrer à l'intérieur de la résidence. C'était horrible ! J'essaie de marcher, mais ma jambe gauche est sérieusement touchée par des éclats d'obus. Alors, j'ai sautillé jusqu'à l'infirmerie remplie de blessés. Les médecins veulent me faire monter au balcon où se trouvait une autre installation médicale, mais je me suis ravisé. Heureusement, car, quelques minutes plus tard, un autre obus français a réduit en poussière cet endroit, tuant le personnel soignant et tous les blessés qui s'y trouvaient.

J'ai rampé jusqu'à l'intérieur du bâtiment principal où, sans anesthésie, des infirmiers m'ont lacéré la jambe avec des rasoirs pour extraire de mon corps les 40 éclats d'obus. Mais, je ne sentais aucune douleur, j'étais dans une semi-inconscience. Je me disais que c'était la fin, que j'allais mourir, mais je tenais à ce que mon cadavre soit intact, afin que mon épouse qui vit à Paris puisse le récupérer et m'enterrer dignement. Puis, le service de presse de la Présidence m'a filmé et a mis les photos sur Internet. C'est à partir de ce moment que tout le monde a su que j'étais sérieusement blessé.

Dans la résidence, c'était l'apocalypse. Certains criaient, d'autres pleuraient ou priaient. Moi, j'étais plongé dans une semi-conscience et j'avais comme l'impression de vivre un cauchemar. L'ancien ministre de l'Intérieur, Désiré Tagro, secrétaire général de la Présidence, assis à côté de moi, me réconfortait. Plus tard, quand Gbagbo m'a vu, il s'est écrié : "Mais pourquoi ils lui ont fait ça ?". Il disait qu'on ne doit pas toucher à un artiste, à un symbole. Plus tard, Tagro a été affreusement tué, après qu'une balle lui ait arraché la mâchoire et défiguré le visage.

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Manipulation des médias occidentaux

Ce que j'ai vu, ce jour-là, est horrible : des hommes, des femmes et des enfants dont les restes étaient éparpillés un peu partout. C'était vraiment de la sauvagerie et aucun être humain, même s'il a commis des crimes, ne mérite d'être traité ainsi. Il y a eu une grande manipulation de la part des médias occidentaux dans cette crise ivoirienne qui n'a pas encore révélé tous ses secrets. La nuit du 10 au 11 avril, les bombardements d'hélicoptères et les tirs des chars continuaient à s'abattre sur la résidence. Le bunker tremblait de partout.

Durant toute la nuit, j'étais comme mort, inconscient, plongé dans un rêve qui refusait de s'achever. Au petit matin du 11 avril (jour de l'arrestation de Gbagbo, Ndr), entre des moments de conscience et de coma, je me suis retrouvé debout, les mains en l'air, quelque part, avec d'autres blessés. Je croyais que j'étais dans la forêt, mais j'étais à quelques centaines de mètres du Golf Hôtel où le désormais ex-président, son épouse et ses proches étaient conduits. Nous étions trop mal en point pour être emmenés au Golf où les caméras du monde entier risquaient de nous filmer.

J'étais adossé à un mur, les bras en l'air, comme devant un peloton d'exécution. Au fond de moi, je me demandais : mais pourquoi je suis encore vivant ? Devant moi, trois soldats, avec des bonnets africains surmontés de plumes, qui ressemblent à des chasseurs dozos. Des gens du Nord comme moi le Malinké, petit-fils de Cheikh Fantamady Aïdara (de par ma mère), qu'ils veulent tuer. L'un de ces "bilakoros (non circoncis, Ndr) me dit : "Sidki Bakaba, tu es fidèle, toi. Fidèle jusqu'au bout. J'aime les gens fidèles". En le regardant, c'est comme si j'étais devant un miroir qui me renvoyait ma propre image. Le deuxième me lance : donne-moi ta montre. Il me l'arrache ainsi que ma chaîne et mon bracelet en argent. Je me disais, au fond de moi : mais c'est fou ça, tu ne peux pas bombarder une résidence présidentielle, il y a quelques heures et puis voler une montre à un blessé ! J'avais de la compassion pour ces gens-là. J'étais presque nu, je n'avais plus que mon slip et tout ce qu'ils m'ont laissé, c'est ce chapelet (il nous le montre) que j'ai hérité de ma maman dont le décès m'avait trouvé au Japon.

L'un des soldats qui semblait être le chef de la bande compose un numéro sur son téléphone portable et je l'entends dire : nous avons capturé Bakaba. Je me disais que, puisque son interlocuteur semble me connaître, j'allais être sauvé. C'est en ce moment que l'un des bilakoros s'avance vers moi d'un air menaçant et me donne un violent coup de crosse de sa kalachnikov sur la tête. Un liquide m'envahit le visage, du sang mélangé à ma sueur. Il me donne un autre coup de crosse sur mon œil qui est resté fermé pendant une dizaine de jours. Sans aucune pitié, il m'enfonce un couteau dans l'épaule gauche. Son chef lui crie enfin : "Mais, arrête, qu'est-ce qu'il t'a fait ?". Derrière moi, les autres prisonniers avec qui j'étais pleuraient, criaient. Ce qui a ébranlé mes bourreaux, c'est mon calme olympien, malgré mes souffrances. Cela les a sans doute désarçonnés.

«Honte d'appartenir à la race des Africains»

Mais, il était dit que je n'allais pas mourir, ce jour-là. Comme par hasard, des militaires français passent dans les parages avec leur char. J'étais avec Paul Madys, un chanteur proche de Gbagbo dont la sœur a été tuée dans sa maison. L'un des soldats français, sentant sans doute qu'on allait nous exécuter, a voulu nous emmener avec lui, mais il tenait, d'abord, à informer ses collègues. Paul Madys leur dit : "Si vous nous laissez là, ils vont nous tuer. Emmenez Sidiki avec vous et laissez-moi ici, je préfère mourir et le sauver, même si j'ai 20 ans de moins que lui". Cette phrase m'a ébranlé, car ce jeune homme n'est pas du Nord, n'est pas malinké comme moi, pourtant, il a voulu se sacrifier pour ma survie. Finalement, les militaires français nous ont tous embarqués dans leur char et nous ont conduits à l'hôpital de Cocody. Dans le char, pour la première fois, depuis presque deux jours, je sens enfin une fraîcheur m'envahir. A l'hôpital, les médecins et tout le personnel soignant se sont occupés de moi et m'ont mis à la chambre 13. Le médecin-chef m'a dit : "Il vaut mieux qu'on te déclare mort, sinon ils vont venir t'achever". La rumeur de ma mort s'est propagée un peu partout et c'est peut-être ça qui m'a sauvé la vie. Heureusement, car de ma chambre située à l'étage, j'entendais des rafales de mitraillettes. Le médecin m'a confié que ce sont des militaires pro-Ouattara qui venaient achever des jeunes qui étaient internés aux urgences.

De Paris, mon épouse Ayala (de nationalité française, Ndr) a contacté par téléphone le gardien de notre maison, désormais occupée par des soldats qui ont détruit tout mon matériel audiovisuel, mes archives accumulées durant des décennies, ma salle de montage, mes cassettes. Et c'est par chance que notre gardien a pu récupérer mon passeport français, miraculeusement sauvé des pillages. Après des efforts multiples, elle a saisi la cellule de crise du Quai d'Orsay, le nouvel ambassadeur de la Côte d'Ivoire à Paris, Aly Coulibaly (un jeune que j'ai vu grandir) qui, à son tour, a contacté le ministre ivoirien de la Justice, Jeannot Kouadio Ahoussou. Je suis, finalement, rapatrié en France, après de nombreux jours passés au Chu de Cocody. Le médecin français qui m'a consulté à mon arrivée m'a dit que si j'étais resté 24 h de plus à Abidjan, j'allais mourir, tellement mon corps était empoisonné par les balles et les blessures.

C'est en France que j'ai appris l'arrestation de Gbagbo. Aujourd'hui, je dois ma vie aux médecins de Cocody, mais surtout à ces jeunes soldats français que je ne connais même pas. J'ai passé une dizaine de jours en rééducation dans une structure à l'Ile de Ré, en France, et c'est un miracle si je suis là à Tanger en train de vous raconter tout ça, avec tout mon corps intact, même si, parfois, j'ai des pertes de mémoire. C'est, peut-être, le chapelet de ma mère qui m'a sauvé. Je me suis soigné avec le peu d'argent que j'avais, car mes comptes ont été bloqués, comme ces 400 autres personnes proches de Gbagbo dont des journalistes qui avaient un salaire d'à peine 100 mille francs Cfa. »

 

Source: LE SOLEIL.SN

jeudi, 07 avril 2011

SIDIKI BAKABA: «SI LES IVOIRIENS NE VOULAIENT PAS DE GBAGBO, IL S'EN IRAIT»

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Acteur et réalisateur proche de Laurent Gbagbo, Sidiki Bakaba est resté dans la résidence présidentielle à Abidjan. Pour SlateAfrique, il raconte son engagement et l'ambiance sur place.

 

Acteur et réalisateur ivoirien proche de Laurent Gbagbo, Sidiki Bakaba se trouve à ses côtés dans la résidence de Cocody. Acteur dans de nombreuses pièces de théâtre et au cinéma dans le très beau Visages de femmes (Désiré Ecaré, 1972), Bako, l'autre rive (Jacques Champreux, 1977) et Camp de Thiaroye (Ousmane Sembene, 1987), il est auteur de plusieurs documentaires et fictions. Il a récemment tourné Cinq siècles de solitude, la victoire aux mains nues, sur les événements politiques qui ont secoué la Côte d'Ivoire entre 2002 et 2004. Il est occupé à filmer les combats des derniers jours, et nous l'avons eu au téléphone ce mercredi 6 avril, sur fond de tirs assourdissants, pendant l'assaut lancé au matin par les forces pro-Ouattara contre Laurent Gbagbo. Sidiki Bakaba, 62 ans, un Ivoirien «nordiste» issu du grand groupe mandingue, explique à SlateAfrique les raisons pour lesquelles il reste loyal, jusqu'au bout, à son ami Laurent Gbagbo. Ce dernier l'avait nommé directeur du Palais de la culture dès son accession à la présidence en 2000.

SlateAfrique - Pourquoi êtes-vous toujours à la résidence aux côtés de Laurent Gbagbo?

Sidiki Bakaba - Un proverbe indien disait à l'époque de Gandhi que le paysan laboure en temps de paix, mais laisse la houe en temps de guerre pour aller défendre son pays. J'ai fait un film sur les événements de 2002-2004 qui s'appelle La victoire aux mains nues, et qui raconte le massacre qui s'est produit devant l'hôtel Ivoire. Je continue de filmer aujourd'hui, j'étais tout à l'heure sur un véhicule RPG et j'ai dû sauter pour me protéger. Je défends mon pays.

SlateAfrique - Vous défendez votre pays ou votre ami Laurent Gbagbo?

S.B. - Mon pays! Je reste aux côtés de Laurent Gbagbo. C'est un grand frère, c'est aussi la réalité. Mais je vois des gamins de 22 ans qui ont la rage au cœur, qui veulent l'indépendance réelle et totale. Nous, à notre adolescence, nous avons connu l'indépendance, qui a été un échec lamentable et du bluff, avec des rapports de conseils des ministres qui étaient d'abord visés à Paris. La plupart des jeunes d'aujourd'hui en Côte d'Ivoire n'ont pas eu la chance de faire des études comme nous, mais ils savent ce que c'est que la défense de la souveraineté. En Tunisie, il n'a pas fallu une semaine pour faire tomber le président Ben Ali. On ne se pose pas la question de savoir pourquoi les Ivoiriens, à l'inverse, sont là pour défendre leur Président. Il y a ici des gens extraordinaires qui sont écœurés par le mensonge dont on leur rebat les oreilles. Chaque fois que je filme un de ces jeunes en gros plan, ils disent: «Je veux la vraie indépendance Papa, pas ce que vous avez vécu.» Il faut libérer ce pays et les autres pays. J'ai toujours été un homme de spectacle et voilà que, depuis quelques jours, je suis un militaire.

SlateAfrique - Comment est l'ambiance à la résidence de Cocody?

S.B. - Très familiale, tranquille. Les gens chantent et prient. Tout va bien. Laurent est souriant pour ceux qui ont la chance de le voir. Il n'y a aucune panique.

SlateAfrique - Ne pensez-vous pas que la Radiotélévision ivoirienne (RTI) a déversé de la propagande incitant à la haine ces derniers mois?

S.B. - Elle a diffusé des films qui ont été faits par les Français eux-mêmes, comme ce documentaire sur la Françafrique qui a galvanisé les gens. Quand on parle de propagande, croyez-vous que c'est seulement la télévision française qui dit la vérité? Tout est faux! Hier encore, le soir du 5 avril, on en riait ici: on annonçait que Laurent avait signé un papier pour sa reddition! Ce matin, on a commencé à nous canarder. Les dépêches disent que ce n'est pas la France qui est derrière, que ce sont les combattants pro-Ouattara qui donnent l'assaut, qu'ils ont déjà d'ailleurs mis le pied dans notre cour. Je peux vous dire que tout est faux, puisque j'y suis: nous avons en face de nous l'armée française, le Bima, ou alors ce sont des Ivoiriens aux visages pâles et aux yeux bleus. Ils attendent le soir pour que les hélicoptères viennent nous canarder. Je ne sais pas quelle est leur stratégie, mais c'est de la lâcheté. Mais dans toutes les guerres, c'est pareil. La guerre ne se fait pas seulement avec des armes, mais aussi avec des images. J'ai filmé les corps des jeunes qui tombent du côté de l'armée pro-Alassane, j'ai tout filmé: les liasses d'argent qu'ils ont dans les poches, ce sont des faux, comme on fait au cinéma. Le premier billet de la liasse est vrai, et à l'intérieur, il n'y a que du papier. Si on est réduit à payer des mercenaires avec du papier...

SlateAfrique - Pourquoi vous engagez-vous de la sorte au risque de votre vie?

S.B. - Je n'ai plus l'âge de ces gamins que je filme. Nous, les Soninkés, nous avons un âge auquel nous n'avons pas le droit de parler. Or, à mon âge, parler est un devoir. Des deux côtés, il y a de l'exagération. Quand j'entends sur la RTI que celui qui est en face est un étranger, alors là je dis non! C'est un candidat à la présidentielle. Si on va sur ce terrain, alors moi aussi je suis visé.

SlateAfrique - Vous reproche-t-on le fait que soyez du Nord dans l'entourage de Gbagbo?

S.B. - Le premier qui me dit que je suis un étranger, je lui donne un coup de pied! Je suis né Français en 1949. L'indépendance m'a trouvé ici. J'ai une patrie, la Côte d'Ivoire. Je ne vais pas faire comme d'autres artistes et aller me planquer à Paris! Je dois être là où ça se passe. Tout est faux! Tout à l'heure, je repartirai filmer sur le front! Si le Burkina avait été agressé comme l'est la Côte d'Ivoire, si la France avait été agressée comme l'est la Côte d'Ivoire, j'aurais aussi filmé!

SlateAfrique - Le poison de l'ivoirité n'a-t-il pas détruit la Côte d'Ivoire?

S.B. - Je suis le premier à le dire! Quand la hyène veut manger son petit, elle l'accuse de sentir la chèvre. Ce n'est pas Gbagbo qui a amené l'ivoirité. Laurent Gbagbo, un Bété, a écrit en 1971 un texte intitulé Soundjata, lion du Manding. Son héros, c'est le premier empereur de l'Afrique de l'Ouest. Et dans cette pièce, il écrit souvent: «Plutôt la mort que la honte.» L'ivoirité, j'en ai moi-même été victime en 1992 quand on m'a considéré comme un pestiféré dans mon pays, parce que j'étais l'ami d'un opposant à Houphouët-Boigny, ce même Gbagbo qui a fait mettre toutes mes affaires dans un conteneur pour que je reparte en France. Il y a eu dans les journaux des pages d'insultes à mon égard, sous le seul prétexte que je ne serais pas Ivoirien, mais Mandingue, Malinké, Soninké. Ils n'avaient pas d'autres arguments. C'est de l'incompétence, de la jalousie, de la faiblesse que de dire celui-là n'est pas Ivoirien. Laurent m'a dit de ne pas répondre et je suis reparti en France.

A table, un jour, quelqu'un m'a posé la question de mes «horizons». Laurent s'est fâché, il a été blessé à ma place, et a répondu: «Vous ne savez pas qu'il vient d'Abengourou?» Je suis né dans cette ville, chez les Agnis, en pays akan. Je considère cela comme une richesse. Tenez, il y a un jeune écrivain ivoirien, Koffi Kwahulé, qui écrit pour la Comédie française. Il est Baoulé de père et de mère et il est né à Abengourou comme moi. Et voilà que les écrivains ivoiriens se réunissent pour dire qu'il est Ghanéen! Pourquoi? Aucun d'eux n'arrive à sa cheville! Je peux vous dire que tout ce qui a été dit contre Ouattara, toutes ces années de rejet, c'est terrible. Je me bats, je suis au feu, je prends des risques... Vous savez, on dit chez nous: «Donne tout à l'étranger.»

Il y aurait une psychanalyse à faire, une histoire à raconter. Quand les Akans sont venus du Ghana en suivant la reine Pokou, le peuple Baoulé est né [Baoulé signifie l'enfant est mort, ndlr]. La reine Pokou a sacrifié son enfant pour passer en Côte d'Ivoire. Comment peut-on traiter les Akans d'étrangers? Il faut que nous nous asseyons dans ce pays pour résoudre le problème de l'ivoirité. Le jour où les petits Ivoiriens auront appris à l'école à quel point ils sont riches de leurs origines, nous aurons une nation. Pour l'instant nous n'avons pas de nation, mais un peuple dont on ne s'est pas occupé sérieusement pendant cinquante ans.

SlateAfrique - Que reprochez-vous à Alassane Ouattara?

S.B. - Je ne lui reproche rien, à lui. C'est mon frère aussi. Le problème politique qui est posé, avec les élections, je le regarde simplement, je l'observe. Je ne dis rien. Tout cela ne mérite pas qu'on s'arme pour venir bousiller tout le monde. Mais les gamins sont obligés de se battre: on a en face de nous des blancs! On a fait un monstre de Laurent Gbagbo. On peut tout lui reprocher, sauf l'ivoirité. Je souhaite qu'ils s'apaisent tous les deux. Il faut que nous, les plus de 50 ans, cessions d'être égoïstes et pensions aux enfants, les jeunes qui font 70% de notre population et qui se battent et tombent aujourd'hui.

SlateAfrique - Laurent Gbagbo est-il décidé à partir ou à mourir? Y a-t-il des discussions dans son entourage sur la stratégie à avoir, ou pour lui dire qu'il aurait du partir plus tôt?

S.B. - Je ne pense pas qu'il partira. Cela fait quatre mois qu'on est là. Si les Ivoiriens ne voulaient pas de Laurent Gbagbo, ils l'auraient déjà fait partir.

SlateAfrique - Une manifestation contre la RTI menée par les partisans de Ouattara n'a-t-elle pas été réprimée dans le sang, le 16 décembre?

S.B. - Il arrive que dans les manifestations, quand des tirs interviennent, il y ait une riposte. Voilà dix ans que nous sommes dans le sang. Nous avons un Président qui est l'un des plus démocrates du continent. Il a une démocratie qui est en avance. Il y a la liberté d'expression ici. Les discussions ici dans son entourage portent plutôt sur le fait qu'il ne sévit pas assez. Il n'est pas assez dur. Avec le pouvoir, il faut être beaucoup plus dur. Il y a eu des exactions de tous les côtés, on a découvert un charnier énorme à Duékoué. On ne va pas dire que Gbagbo est allé encore faire un charnier là-bas! Si les Ivoiriens ne voulaient pas de Gbagbo, ils se lèveraient, et il s'en irait. Si ce sont d'autres gens qui dictent son départ, il ne partira pas. A sa place, je ne bougerais pas. Quand on n'est pas d'accord, on doit être capable de dire non. J'ai des échos de l'Occident: je peux vous dire qu'il n'est pas question d'exil. Personne n'a fui, tout le monde est ici. Quelquefois, des tirs tombent dans la cour, mais ça ne fait peur à personne. Laurent Gbagbo dérange, comme Sékou Touré, comme Sankara, comme Lumumba, parce qu'il tient le langage de la souveraineté.

SlateAfrique - A-t-il peur de poursuites devant la Cour pénale internationale?

S.B. - On peut lui attribuer tout ce qu'il n'a pas fait! On a vu ce qui s'est passé avec Saddam! Les armes de destruction massives en Irak, on ne les a jamais vues... L'Occident n'arrête pas de se contredire. Aujourd'hui, on conteste ce qui s'est passé au Vietnam, en Irak. Ici, Obama avait été fêté comme un dieu, et certains ont tatoué son nom sur leurs bras. Mais Obama est un Président de l'Amérique de droite, point barre. Comme Kofi Annan, qui n'a fait que combattre l'Afrique, ils sont aux ordres et n'ont pas de pensée africaine.

 

Propos recueillis par téléphone par Anne Khady Sé.

 

Source: SLATEAFRIQUE